Se ressaisir (A propos d'un livre, d'une BD et d'une pub)

Quels rapports entre le très beau livre de Rose-Marie Lagrave (paru aux éditions La découverte), la BD de Léonie Bischoff, Anaïs Nin et la pub pour Simone Pérèle qui s'affiche dans les encarts, notamment parisiens? Des regards sur les femmes. Mais là s'arrête le commun....

Et la comparaison (non sans raison) mène sur le chemin éclairé par la célèbre citation, "on ne naît pas femme, on le devient". Ajoutons, on le devient avec ce qui nous entoure. Pour ce billet, on fait avec un livre de sciences sociales, une BD et une pub.

Commençons par le plus simple, combien de temps passé pour se confronter à chacun de ces objets.

La Pub? 3 secondes suffisent sans doute pour remarquer cette jeune femme dénudée, posant en sous-vêtements pour faire la promotion de ladite marque. Et 2 secondes pour voir et lire la phrase écrite en bas de l'affiche, "les nouvelles héroïnes".....(les points de suspension ne sont pas sur l'affiche...ils m'ont échappé).  5 secondes suffisent.

On prend plus de temps à plonger dans la BD, à apprécier le très beau dessin et à lire les 190 pages de l'album sur Anaïs Nin.

Quant au livre de R. M. Lagrave, il nous accompagne plusieurs jours sauf à appartenir à la catégorie des lecteurs à très grande vitesse (ce qui n'est pas mon cas).

Que reste-t-il de ces confrontations?

La publicité Simone Pérèle a fait surgir colère, honte, tristesse. Comment, en 2021, les "nouvelles héroïnes" peuvent-elles être réduites à ces clichés véhiculant une définition plastique et esthétique de la femme, réduite à des seins et des fesses, un ventre plat, des cuisses sculptées et un visage souriant s'offrant aux regards. A l'heure de Me too, et de toutes ses suites, alors que tant de femmes ont dû puiser dans leurs forces et leur courage pour parler, dénoncer les inégalités, les violences, les humiliations, Simone Pérèle ne trouve rien de mieux que d'afficher en grand format ce stéréotype sexiste et éculé. Circulez.

La BD de Léonie Bischoff avait attiré mon regard quand je l'avais aperçue à la vitrine de la librairie de quartier. Je l'ai reçue en cadeau. J 'ai plongé dans ce très beau dessin, ignorant à peu près tout de la vie et de l'oeuvre d'Anaïs Nin mais imaginant partir à la découverte d'une figure de femme féministe. Mais au fur et à mesure de la lecture, le malaise est monté. Le dessin restait très beau, mais la vie narrée de ce personnage me faisait douter qu'elle puisse figurer parmi les icônes d'un mouvement féministe. Pas d'autonomie dans la vie d'Anaïs Nin qui ne doit sa situation sociale qu'à celle de son mari, banquier amoureux. Elle écrit. Il aime qu'elle le fasse. Mais qu'en aurait-il été s'il n'avait pas aimé? Elle dépend de lui matériellement, totalement. Gisèle Halimi ne nous a-t-elle pas mis en garde, et répété que la vie des femmes passe par la conquête de leur autonomie économique? La lecture se poursuit avec le récit des aventures amoureuses d'Anaïs, avec des hommes qui la veulent. Jusqu'à son père, incestueux, qui la veut et qui la prend. avec comme ultime commentaire cette phrase attribuée à A. Nin "serait-il si faible que je doive le protéger?"; Ou la domination sexuelle du père incestueux est transformée en faiblesse à protéger... A l'heure des discussions au Parlement sur la loi à adopter pour permettre la protection contre l'inceste, cette BD et le récit qu'elle fait de la relation incestueuse subie par A. Nin (qui "se sent de nouveau folle") met bien mal à l'aise. Cela interroge et gêne d'autant plus qu'elle est souvent classée dans le rayon féminisme...

Le livre Se ressaisir de Rose-Marie Lagrave, sous-titré, "autobiographie d'une transfuge de classe féministe" est un véritable appel d'air (1). L'auteur mène un travail minutieux et documenté pour raconter, analyser, le parcours d'ascension sociale d'une enfant issue d'une famille plus que nombreuse (11 enfants). Le récit est mené à partir de souvenirs, d'entretiens menés avec ses proches (frères et soeurs, enfants), de recherches d'archives et de lectures autant romanesques qu' historiques ou sociologiques. Ce livre est une vraie machine à faire penser sur la place des femmes dans notre société. La place occupée par celles qui étaient nos mères, notre propre place, et par la place de celles qui viennent après nous. Il vient démêler l'écheveau fragile qui permet notamment qu'une enfant de milieu rural, de famille très nombreuse puisse mener une vie professionnelle qui l'enthousiasme et lui apporte reconnaissance sociale et sécurité économique. Du rôle majeur des instituteurs, à celui des politiques publiques, en passant par l'importance des collectifs de femmes des années 70, le livre analyse en finesse ce qui permet ce chemin de levée des contraintes. Les notes qui complètent le texte pourraient être lues pour elles-mêmes : elles sont une source documentaire précieuse et intéressante. Témoignage raisonné important d'une femme qui a traversé les trente glorieuses et qui livre l'analyse de son expérience.

(1) : voir le bel entretien paru dans Libé  : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/rose-marie-lagrave-il-ny-a-pas-dascenseur-social-les-transfuges-de-classe-prennent-lescalier-de-service-20210305_ZDGGQWXI4ZB6TOUD7GRXLENPJY/

 

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