Le point de bascule

Le moment est politiquement et donc historiquement majeur.

Le moment est politiquement et donc historiquement majeur.

Avec la dissolution du gouvernement Valls pour se mieux se séparer d'Arnaud Montebourg, de Benoît Hamon et d'Aurélie Filippetti, c'est la gauche qui en sortira forcément transformée.

Au-delà du déroulé de l'épisode lui-même et du fondement politique des désaccords, c'est un changement majeur qui commence, peut-être l'émergence dans le réel d'un simple slogan de communication de campagne "Le Changement c'est maintenant".

Car le point de bascule a été atteint.

Un retour vers le passé est désormais exclu, le paysage étant forcément différent après un séisme. La situation dépasse en ce sens, les acteurs ex-ministériels qui ne sont que les catalyseurs d'une crise ancienne de la gauche mais aussi de l'ensemble du paysage politique français.

Crise politique mais donc aussi crise de régime, car la situation entraine une crise de la Vème République qui montre son épuisement à représenter le peuple qui ne s'y reconnait plus.

On retrouve cette analyse de la nécessité d'un changement de régime pour une VIème République depuis longtemps chez Montebourg et Hamon. La présence au sein d'un exécutif isolé et isolant, a joué un rôle probable dans le déclenchement de la crise gouvernementale.

Si François Mitterrand avait su se fondre dans les institutions gaullistes pourtant pourfendues dans "le coup d'Etat permanent", il avait toujours su sentir l'évolution de la situation politique pour en garder la maitrise et préserver les chances électorales de son camp. Ce n'est plus le cas avec François Hollande qui a rompu même avec le simple instinct de survie politique. Si le bilan des années Mitterrand est très discutable et discuté encore aujourd'hui, on ne peut le lire comme une simple soumission aux forces dominantes de l'argent et des pouvoirs. Les années Mitterrand, même celles de l'ouverture menée par le 1er Ministre social-démocrate Rocard garde un bilan contrasté entre des renoncements mais aussi des conquêtes, imparfaites mais s'inscrivant tout de même dans le mouvement du progrès social et donc du patrimoine politique de la gauche. Les années Jospin poursuivront cet héritage complexe avec les 35h, qui bien que critiquables sur leur mise en oeuvre, restent l'un des derniers progrès sociaux mis en oeuvre en France.

François Hollande et Manuel Valls rompent avec une forme d'équilibre social-démocrate fait d'avancées imparfaites et de compromis défensifs. Le renoncement sur la pénibilité dans la loi sur les retraites réduit celle-ci à une nature unique, celle d'une dégradation sociale. La logique économique de l'offre et la politique budgétaire de rigueur qui en découle, sont moulées dans le libéralisme le plus classique. Même les réformes de société comme le mariage pour tous ont été mal portées pour finir occultées par la capitulation de la loi sur la famille.

Le sentiment de trahison politique alimenté de plus par les scandales d'Etat de droite comme de gauche pousse les électeurs à céder progressivement aux sirènes de l'extrême-droite. Marine Le Pen comme ou avec Dieudonné et Soral prospèrent sur le même terreau de la décomposition de la parole politique. Le "tous pourris" s'installe et ouvre la scène à des expériences funestes, improbables hier et possibles aujourd'hui. La brèche ouverte volontairement ou non par la crise gouvernementale, va accélérer formidablement la situation.

Déjà certains médias se font le relai d'un scénario catastrophe pour mieux poursuivre une politique suicidaire économiquement, socialement et politiquement.

http://www.slate.fr/story/91397/arnaud-montebourg-attitude-irresponsable

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1234487-montebourg-hamon-et-filippetti-se-rebellent-la-mort-de-la-gauche-est-proche.html

La lecture des évènements décrite dans ces articles n'est ni politique sur l'enjeu des désaccords mais se contente d'affoler d'un potentiel chaos si le Titanic dévie sa route droite vers l'iceberg.

Il faut reconnaitre plus de hauteur de vue à Manuel Valls qui en pronostiquant une potentielle mort de la gauche, montre qu'il a compris que se joue là un changement majeur qui dessinera le nouveau paysage politique français.

En effet, si le point de bascule a été dépassé entrainant dans son poids tout l'échiquier politique français, personne ne peut prédire la point de chute. "L'important ce n'est pas la chute, c'est l'atterrissage" prophétisait le film "la haine" dans les années 90.

Si la chute peut être rapide et s'accélérer, l'atterrissage peut être violent si cette crise ne débouche pas sur une alternative concrète et rapide, rassemblant tous ceux qui pensent qu'il faut corriger d'urgence la trajectoire pour éviter un crash politique de grande ampleur. Les uns et les autres, malgré leurs désaccords passés doivent converger rapidement pour ouvrir un autre horizon que le déclin collectif et la haine des autres.

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