LE FERMENT - SERIE JAUNE Acte I à ACTE IX

Avertissement au lecteur Toute ressemblance avec des événements ou des personnages existants ou ayant existé serait aussi fortuite que la rencontre d’un parapluie et d’une machine à en découdre sur une table de dissection.

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ACTE 1

MERCREDI 1er MAI Théâtre des opérations Boulevard de l’hôpital, Paris

TOC ! TOC ! TOC ! TOC ! TOC !   TOC ! TOC ! TOC ! TOC ! TOC ! TOC !   TOC ! (Nerveux)

BOUM !            BOUM !            BOUM !     (Plus lent, mais plus sonore)

 

« OUVREZ ! POLICE ! OUVREZ !»            

Les coups portés dans la porte palière de Louis et Clara les médusèrent. Voilà une demi-heure qu’ils hésitaient entre regarder BFM TV Direct qui couvrait le défilé du Premier mai et contempler directement par une de leurs fenêtres le cortège des manifestants qui, Boulevard de l’hôpital, juste en bas de chez eux, s’écoulait tumultueusement comme un fleuve aux eaux jaunies. Ils étaient situés au premier étage, idéalement placés, comme des spectateurs privilégiés qui auraient le beurre et l’argent du beurre, l’impression d’être au cœur de l’événement sans le risque de perdre un œil. Puis, ils se remémorèrent la mort de cette femme de 80 ans, à Marseille, frappée à la tête par une grenade. Elle souhaitait juste se protéger des gaz lacrymogènes en tirant ses volets de son appartement. Se rappelant qu’elle était décédée des suites de ses blessures sur une table d’opérations, ils avaient opté pour un choix sûr : BFM. Le choix n’était pourtant pas idéal : le décalage entre les commentaires de Christophe Rasoir et les slogans qui venaient de la rue étaient considérable. Mais cette fois, les coups sourds ne provenaient ni de l’écran plat ni de la rue, mais bien de leur porte palière. Passé un court moment de sidération, ils reprirent leurs esprits avant de paniquer complètement quand ils entendirent : « Ouvrez cette porte, ordre de la Préfecture ! » C’était bien à eux qu’on s’adressait.

  • Va voir, suggéra courageusement Clara à Louis.
  • Qui êtes-vous ? parvint à articuler Louis, planté devant la porte, la gorge nouée par la peur.
  • Brigadier Dupont. Nous sommes mandatés par le Préfet de Paris. Ouvrez vite Monsieur, c’est très urgent. »

 

Louis se remémora la lithographie d’Honoré Daumier montrant les quatre cadavres d’habitants de la rue Transnonain suspectés d’avoir le 14 avril 1834, depuis leurs fenêtres, jeté des armes par destination comme on dirait aujourd’hui, voire tiré au fusil sur la troupe qui passait. Le climat était à l’émeute, Thiers avait alors laissé s’exprimer sans entrave la révolte populaire pour mieux l’écraser ensuite. Après qu’un capitaine avait été touché à la tête, la troupe était montée dans les étages avec pour ordre de passer par les armes tous les hommes. Quatorze adultes furent massacrés.

  • Qu’est-ce qui me prouve que vous êtes de la Police ? »
  • Monsieur, il y a urgence, trois islamistes se sont glissés dans le cortège de la manifestation, nous avons ordre de les neutraliser avant qu’ils actionnent leurs ceintures d’explosifs. Nous avons besoin d’accéder à vos fenêtres. Des vies sont en jeu. Nous devons empêcher ce massacre. Je vous montre ma carte, et vous demande d’obtempérer dans les plus brefs délais. »

 

Louis vit par le judas le visage du policier et sa photographie sur sa carte professionnelle. C’était concordant, c’était bien l’homme photographié sur la carte barrée de tricolore qui lui parlait. Il ouvrit la porte. Aussitôt, son interlocuteur, s’engouffra dans l’appartement, suivi de trois hommes armés de fusils à lunette. Louis était pétrifié, Clara effondrée en pleurs dans le canapé incapable d’éteindre le téléviseur qui continuait à diffuser une actualité qui n’était plus du tout en phase avec la leur.

« N’ayez crainte. Nous devons agir très vite. Trois bombes peuvent exploser à tous moments. Par mesure de précaution, je vous demanderai de gagner la salle de bains pour vous y abriter, nous vous dirons quand en ressortir. » dit celui qui dirigeait le commando armé avec une voix douce et rassurante. « Ça va aller ? » ajouta-t-il. Louis et Clara se traînèrent jusqu’à la salle de bains en confirmant d’un regard furtif et d’un hochement de tête que oui, ça allait aller.

Le couple écarté, le champ était libre. Les trois tireurs prirent position. Agenouillés, ils ne laissaient dépasser par la baie ouverte de la même fenêtre que leur fusil et le haut de leur corps.

Chacun chercha sa cible. En fait, tous les trois recherchaient le même profil : un homme dont le haut du corps était revêtu des attributs des policiers, et le bas de ceux d’un civil. Genre minotaure moderne, un hybride déshumanisé. Pour faire simple, casque et blouson sombre en haut, jean et chaussures de sport en bas. Sauf que la cible était masquée et porteuse d’un brassard orange fluo sur lequel était écrit POLICE mais dont le matricule à 7 chiffres était lui aussi dissimulé. Sauf qu’ils étaient armés d’un LBD. Lanceur de Balle de Défense. Moins évocateur de violence que le flashball, ce terme laissait entendre que cette arme, dénoncée par différentes institutions et dont l’usage n’était autorisé qu’en France, n’était qu’un moyen défensif de riposte aux agressions d’énergumènes potentiellement criminels. Sauf que le bilan des blessures consécutives aux différentes journées de mobilisation établi par Thierry Dubois, un journaliste indépendant qui s’était mis en tête de contrecarrer factuellement les mensonges étatiques en matière de violences policières devenait au fil des semaines édifiant : l’archivage méthodique des blessures démentait le discours du gouvernement et démontait par la preuve le discours officiel niant les violences policières. Les blessures étaient parfois qualifiées de blessures de guerre dans les hôpitaux.

  • Celui de gauche, dit le premier tireur situé à gauche
  • Celui de droite, dit le tireur placé à droite
  • Celui qui n’est ni de droite, ni de gauche, dit le troisième qui se trouvait au milieu.
  • Tout le monde a sa cible ? » interrogea l’homme qui se tenait en retrait dans le salon.

Trois « Affirmatif » fusèrent.

« Tirez. »

Trois hommes s’effondrèrent sur la chaussée. Sans bruit.

« Allez les pompiers, au feu. » ajouta tranquillement le leader du commando s’adressant cette fois à son téléphone portable.

Moins de deux minutes après, une ambulance de réanimation des Pompiers de Paris s’immobilisa toutes sirènes hurlantes à proximité du cordon de sécurité formé par une trentaine de policiers protégeant leurs collègues à terre.

« Où est le blessé ? Que s’est-il passé ?» questionna le pompier qui portait un gilet blanc au dos duquel on pouvait lire Pompier de Paris MEDECIN pendant que le cordon s’ouvrait pour l’inviter à constater par lui-même que trois hommes gisaient à terre, inanimés. Une fléchette était visible sur chacun d’entre eux, fichée dans la cuisse.  Deux autres pompiers portant un brancard suivaient, leur gilet également blanc précisait INFIRMIER et AMBULANCIER. Le médecin prit successivement le pouls des trois hommes, tenta de les faire parler, leur examina le fond de l’œil avec une petite lampe, et annonça sa décision à voix haute de manière à être bien entendu : « Empoisonnement au curare. Urgence absolue, évacuation immédiate. » Il saisit son portable et confirma sa décision en s’adressant cette fois à un service hospitalier :

- Ici le Capitaine Legrand, Médecin Urgentiste, Pompier de Paris, Caserne Charonne. Je me trouve au cœur de la manifestation qui se déroule en ce moment même Boulevard de l’hôpital. Je viens de prendre en charge trois policiers en coma dépassé. Il s’agit probablement d’un empoisonnement au curare, la respiration est très faible, le cœur va lâcher. Ils sont sous oxygène. Prévenez le service de réanimation. Pronostic vital engagé. Nous arrivons dans 6 à 7 mn.

-………………

- Affirmatif ! Terminé. »

Le médecin rejoint ses deux collègues qui s’affairaient, équipaient les trois hommes de masque à oxygène et transportaient les trois corps inertes à l’arrière de leur camion. Les policiers consternés, en état de choc, pensaient au pire et restaient prostrés. Le mot curare produisait presqu’autant d’effet sur l’imaginaire que son injection : une terreur irrépressible et une paralysie.

  • Capitaine, où les conduisez-vous ? articula péniblement l’un des policiers. C’est pour prévenir leur famille…
  • A la Pitié, mais vite, le temps est compté. Aidez-nous à évacuer rapidement. »

Les policiers dégagèrent l’espace nécessaire au demi-tour du véhicule et fendirent une foule docile. Les manifestants avaient compris que quelque chose de grave venait de se produire, rapidement les eaux tumultueuses de la mer Jaune se fendirent en deux. Un con se crut malin en lançant : « Eh ben. V’la qui viennent se suicider jusque dans nos manifs. » En dépit du réchauffement climatique, la foule devint banquise et un glaçant « Connard ! » résuma le sentiment général.

Après ce moment de suspension, l’affrontement entre policiers et manifestants reprit. Les forces de l’ordre, galvanisés par la rumeur d’un massacre de plusieurs dizaines des leurs tués par des fléchettes empoisonnées, voyaient désormais en chaque manifestant un chasseur prêt à tuer. Les jets de gaz lacrymogènes, de grenades de désencerclement volaient en cloche avant d’exploser au-dessus des manifestants libérant seize morceaux de caoutchouc dur, les tirs de balle de défense s’intensifièrent tendus, à hauteur de tête. Les manifestants prirent peur devant ce regain de violence. Les policiers allaient désormais au contact, chargeaient et bastonnaient à coup de tonfa sans discernement. Hommes et femmes, jeunes et manifestants d’âge mûr. Couvert par l’anonymat et par leur hiérarchie, il n’y allait pas de main morte, libérant une hargne accumulée depuis des semaines. Nombre de gilets jaunes n’étaient pas venus là pour en découdre, ils n’avaient aucune expérience de ce type de heurts, ils redoutaient d’être blessés, défigurés et pourquoi pas tués.

Un mouvement de foule eut lieu, instinctif, qui conduisit une fraction du cortège à s’extraire de cette cohue dangereuse, à s’écarter pour chercher refuge. Leur dérive les conduisit à l’une des portes d’enceinte de l’hôpital de la Pitié. Les plus audacieux escaladèrent la grille métallique, brisèrent les chaînes qui les maintenaient closes. La foule s’engouffra dans cet espace qu’ils espéraient hospitalier, sanctuarisé. Le répit fut de courte durée. L’arrivée des brigades motorisées, cet escadron mortifère, provoqua la panique. Elles avaient pourtant été interdites après la mort d’un étudiant innocent en 1986, après qu’un effroi eut parcouru tout un pays où l’on avait dit « Plus jamais ça. » en dessinant au sol des dizaines de contours du corps du cadavre de celui qui avait été assassiné par les « gardiens de la paix ». Si vis pacem, para bellum, la fameuse locution latine qu’ils traduisaient approximativement par « Si tu veux qu’ils te foutent la paix fais leur la guerre ». Ces Pelotons de voltigeurs motoportés étaient de retour trente ans après leur dissolution. La vue de ses motos au déplacement rapide, chevauchées par un policier qui conduisait tandis que son binôme assis à l’arrière frappait durement avec son tonfa ou menaçait avec son LBD, provoquait l’effroi.

Au soir de cette journée d’émeute, la Préfecture de Police comme à l’accoutumée ne dénombrait aucun blessé chez les manifestants - chiffres contredits dès le lendemain par 46 signalements sur le compte Twitter du journaliste Dubois - cinq policiers hospitalisés, trois autres manquants à l’appel. La Direction des sapeurs-pompiers fit état de trois pompiers portés disparus. Le Ministre de l’intérieur Cogne n’avait pas attendu la dispersion du cortège pour déclarer que la sauvagerie des émeutiers ne connaissait aucune limite puisqu’ils avaient attaqué le service de réanimation de l’hôpital de La Pitié Salpêtrière  mettant délibérément en danger la vie de personnes vulnérables, que ces factieux, criminels en puissance, devaient être sévèrement condamnés, eux qui avaient délibérément poursuivi jusque dans un service de réanimation trois valeureux policiers tombés en accomplissant leur devoir. Les journaux écrits, télévisés ou radiodiffusés, les commentateurs titulaires d’une carte de Presse confondant une fois encore vitesse et précipitation avaient repris en boucle les propos du ministre sans recouper les sources, la parole du ministre faisant toujours foi y compris dans les décomptes de manifestants et des blessés. De nombreux médias avaient privilégié cette approche spectaculaire et sensationnaliste de l’actualité, négligeant les six disparitions. Les jours suivants leur prouvèrent qu’ils avaient tort. D’une part, parce que le ministre, confronté à de nombreux témoignages oraux et à d’impitoyables images photographiées ou filmées, fut contraint de reconnaître à demi-mot qu’il avait menti. Bien qu’avouée, sa faute ne fut pardonnée que par Les Godillots en Marche, le parti majoritaire. D’autre part, parce que la disparition des policiers de surprenante devint dès le lendemain extrêmement préoccupante. Elle recelait en effet une véritable bombe à retardement.

Après enquête, la Préfecture avait établi que les trois policiers disparus étaient tombés inanimés lors d’une charge, frappés par des fléchettes vraisemblablement empoisonnées, qu’ils avaient été dirigés vers l’hôpital de la Pitié Salpêtrière par des pompiers immédiatement arrivés sur les lieux, que les services administratifs de l’hôpital ne gardaient aucune trace de leur réception et que de surcroit aucun autre hôpital ne les avait accueillis. Volatilisés. Trois pompiers, temporairement portés disparus aussi avec leur camion, furent retrouvés dans d’étranges conditions : leur véhicule, localisé sur le parking de la gare du Nord avait suscité la suspicion, car il était stationné depuis plusieurs heures sans aucune présence visible dans la cabine. Anormal. Un garçon de café en avait fait le tour puis ouvert les portes arrière non verrouillées et y avait découvert les trois pompiers hagards, le regard vitreux et l’esprit cotonneux. Le quotidien L’hibernation, traditionnellement jamais en reste d’un jeu de mot moisi, même avoir été vendu au grand capital, avait titré « Hagards du Nord, le mystère de la camionnette rouge ». Après avoir repris conscience, les sapeurs déclarèrent qu’alors qu’ils se trouvaient aux abords du cortège de la manifestation, postés, prêts à une éventuelle intervention, ils avaient été séduits par deux plantureuses jeunes femmes qui leur avaient proposé de les fumer comme des pompiers belges dans leur back-room, et qu’après ils ne se souvenaient de rien.

Enfin, un couple se manifesta auprès du commissariat du XIIIe arrondissement, relatant dans quelles circonstances leur appartement avait été investi par quatre hommes, comment ils avaient dû se terrer dans leur salle de bains avant d’en sortir et de constater leur disparition. Trois d’entre eux étaient armés de fusils à lunette. Aucune dégradation, aucun vol n’était à déplorer. Lors de l’identification du type d’arme employé par les trois tireurs, le couple fut formel et reconnut un modèle courant de fusil à seringue hypodermique utilisé par les services animaliers de zoo lors de télé-anesthésies.

Quatre hommes avaient agi avec sang-froid pour cibler et neutraliser trois policiers tandis que trois autres complices les avaient enlevés au cœur de Paris, au nez à la barbe d’une escouade de policiers, gendarmes et CRS abusés par l’invraisemblable assurance de cette pseudo équipe médicale.


 

ACTE II

JEUDI

« « Oh putain ! Oh mila diou !  Ça va trop vite cette histoire ! » s’écria le commissaire Deslèvres, un homme pourtant pondéré, courtois, jamais cavalier avec quiconque, mais qui, une fois n’est pas coutume, était monté sur ses grands chevaux. « Un ministre qui perd la face, trois policiers évaporés, trois pompiers pompés. Trop, c’est trop. » se dit-t-il en raccrochant brutalement son téléphone fixe. Il venait d’apprendre par le Directeur général de la Police nationale qu’au titre de Commissaire du XIIIe arrondissement dans lequel avait eu lieu la disparition des policiers, il était en charge d’une mission sensible : les retrouver. On était en effet désormais certain que les trois policiers avaient été enlevés, et on pouvait se douter que les revendications des ravisseurs seraient de toute évidence politiques et allaient être complexes à satisfaire. Cet homme qui avait grimpé dans la hiérarchie à force de pugnacité, que l’on qualifiait volontiers de discret et efficace, l’archétype du fonctionnaire qui ne fait pas de vague, écumait à présent. « Trois mois de la retraite et on me colle un dossier de merde. Chier ! » Il ignorait encore que la pelote des emmerdements n’était pas complètement déroulée.

Voilà qu’on lui annonçait la visite du Ministre de l’Intérieur en personne, Herr Cogne, comme on le surnommait tant son cynisme et sa brutalité renvoyait à une époque que l’on croyait révolue. Il tenait à lui parler personnellement.

Cogne à l’Intérieur ! Tout le pays avait rigolé en découvrant sa nomination. Un rire ni de droite ni de gauche, que l’on se rassure dans les milieux autorisés. Semblable à celui succédant à l’annonce du gouvernement formé par François Mitterrand en 1981 : Edith Cresson à l’Agriculture, Jacques Delors aux Finances, Louis Le Pensec à la Mer, on avait échappé de justesse à Coluche au ministère de la Plume dans le Cul. Et maintenant, autre temps, même mœurs, Cogne à l’Intérieur ! Décidément, le Président Monarc était à bien des égards redevables aux Socialistes. Comme du reste Cogne, issu de l’un de ses courants, les Brocardiens, le même que celui de Manolito Blanco, autre Ministre de l’Intérieur qui n’avait pas marqué les esprits par sa finesse. A la mort de Brocard, tous, Monarc compris, avaient revendiqué son héritage. Rapaces jusqu’au bout des serres.

« Manquait plus que ça, je vais me fader un incompétent qui a perdu tout crédit et à qui je vais pourtant devoir obéir. » se dit Deslèvres, fataliste. « Journée de merde. » conclut-il pendant que les hommes chargés de la sécurité du ministre prenaient position dans son bureau.

« Comme si, moi commissaire, j’allais l’agresser dans un commissariat !» pensa-t-il en accueillant le Ministre avec un grand sourire.

« Monsieur le Commissaire.

  • Monsieur le Ministre.
  • Vous vous doutez que si je viens vous trouver personnellement, c’est que l’affaire est sensible, très sensible.
  • Certainement, Monsieur le Ministre.
  • Vous connaissez les grandes lignes. Trois policiers ont été enlevés par des gilets jaunes et vont probablement être exécutés. On peut s’attendre à tout, comme une mise en scène de décapitation filmée et diffusée sur Internet. Et avant cela des aveux extorqués, une repentance sur de supposées violences policières. Que sais-je encore ?
  • Sur quels éléments fondez-vous votre conviction, Monsieur le Ministre ?
  • Absolument aucun. Mais je suis un politique. Un politique sent les choses. »

Cogne marqua un silence et, au prix d’un effort mal dissimulé, prit un air inspiré.

  • Nous avons un élément nouveau. J’ai un élément nouveau. J’ai personnellement reçu une carte à jouer, le 3 de pique, et trois photographies. La première montre un homme, qui a été identifié comme un des otages, dans une posture étrange qui évoque la lettre A. Deux hommes, les deux autres otages, figurent la lettre B dans un second cliché. La posture modifiée du premier otage évoque la lettre C sur la troisième photographie. Rien ne nous laisse penser que ces hommes sont encore vivants. Peut-être sont-ils seulement drogués ? Je ne comprends pas le message. Ce 3 de pique, ces lettres, A, B, C. Que veulent-elles dire ? J’ai passé l’âge d’apprendre à lire et compter. Doit-on se dire qu’ils vont nous faire parvenir d’autres photographies déclinant toutes les lettres de l’alphabet ? Vont-ils enlever 23 autres policiers ? Est-ce qu’ils entament une partie de poker ? Commissaire, j’ai besoin de savoir. Comme tout bon politique, j’ai besoin d’anticiper. Alors, qu’en pensez-vous ?
  • Monsieur le Ministre, les trois policiers enlevés étaient tous les trois membres de la Brigade Anti Criminalité. La BAC.
  • Oui bien sûr ! B, A, C. J’y avais immédiatement pensé. Je voulais juste vérifier que vous êtes un bon flic Delièvres.
  • Deslèvres, Monsieur le Ministre.
  • Je vais vous mettre les points sur les « i » Commissaire Deslièvres.
  • Pardon Monsieur le Ministre, Deslèvres.
  • Me faites pas chier, Commissaire. Je suis Ministre et je peux dire ce que je veux, quand je veux. Point barre. »

Le regard noir de Cogne, après avoir lancé des éclairs, laissa brutalement place à un ciel bleu, dégagé, un bleu délavé, vide de tout. Le calme suivait la tempête, le désarroi semblait succéder à la haine. Coupé net dans l’humiliation qu’il voulait infliger à son interlocuteur, le ministre se trouvait à présent sans mot, au bord du ridicule.

  • Vous m’avez fait perdre le fil de ma pensée » accusa-t-il.
  • Vous parliez de mettre les points sur les « i », Monsieur le Ministre…
  • Vous ne savez pas qu’on n’interrompt jamais un Ministre ! Je pourrais vous faire virer pour cela. Mais j’ai besoin de vous. Ne me décevez pas, Commissaire. Retrouvez mes hommes. Vivants. S’il y a des dégâts collatéraux, vous inquiétez pas, je vous couvre. On s’est compris Deslèvres ? »

 

« Commissaire ! »

Tous tournèrent la tête et virent l’inspecteur Lissier qui s’agitait devant la porte vitrée du bureau du commissaire. De toute évidence, s’il dérangeait son supérieur en présence d’un ministre, c’est que c’était très important. Deslèvres lui fit signe d’entrer.

  • Monsieur le Ministre, Monsieur le Commissaire, désolé de vous déranger, mais les ravisseurs viennent juste de faire parvenir à toute la presse en ligne un courrier avec leurs revendications, un trois de pique et trois photographies montrant les trois premières lettres d’un alphabet anthropomorphique. Tout le monde a très vite compris qu’il s’agissait de la BAC. » Le Ministre de l’Intérieur émit un grognement agacé.
  • On sait tout ça ! » dit Cogne énervé. Leurs revendications, c’est quoi ? 
  • Oh, c’est très court : « FIN IMMEDIATE DES VIOLENCES POLICIERES. FIN DES MENSONGES D’ETAT. RETABLISSEMENT DU DROIT A MANIFESTER. »
  • C’est tout ? Pas de menaces ?
  • Non, Monsieur le Ministre. Ils ont juste ajouté : COGNE DEMISSION.
  • « Je vous l’avais dit, ce sont des tarés. Il faut les retrouver et les châtier. Vite. ». Cogne était hors de lui, blessé dans son amour propre, enfin ce qui lui en restait.

Lorsque le ministre fut reparti avec tout son aéropage, le silence revint dans le bureau du commissaire dont la conviction était désormais faite : il avait à faire à un bâton merdeux. Il ne pensait pas au ministre bien sûr, Deslèvres était trop respectueux de la République pour penser cela d’un représentant de l’Etat. Le bâton merdeux, c’était le dossier qu’il devait gérer. Avec désormais la pression d’un Ministre. Juste la pré-retraite dont il avait rêvé.


 

ACTE III

L’inspecteur X qui était resté dans le bureau de son supérieur risqua une remarque :

« Commissaire, vous avez lu Travail soigné de Pierre Lemaître ?

  • Non, c’est quoi ? c’est qui ?
  • Pierre Lemaître c’est le Goncourt 2013. Travail soigné, c’est un polar magistral paru en 2006.
  • Mais vous êtes un grand malade Lissier. Ça vous suffit pas de voir en vrai tous les tarés de la société que l’on doit neutraliser ? Il faut qu’en rentrant chez vous, vous continuiez à baigner dans ce jus nauséabond. Vous feriez mieux de faire du sport ou du jardinage ou de vous occuper du club troisième âge de votre quartier. Ça vous dirait pas de faire des parties de scrabble avec des petits vieux comme moi ?
  • Patron, si je vous dis ça c’est parce que ça pourrait être une piste pour l’enquête. C’est pas un polar ordinaire, plutôt un méta polar. Un dingue tue, chacun de ses crimes reproduit fidèlement un crime qui a été décrit dans un polar d’anthologie. Une sorte d’esthète criminel et pervers qui défie la police, la manipule pour se prouver qu’il est le plus fort. Il se fait choper par plus malin que lui, mais seulement après avoir bousillé pas mal de monde physiquement et moralement. Il laisse toujours des indices qui permettent d’identifier sa référence littéraire et permettent aux flics de poursuivre leur traque… sans conscience du piège final dans lequel ils vont tomber.
  • Le rapport avec l’enlèvement des trois policiers ?
  • J’y viens. Vous n’avez sans doute pas lu non plus Tueurs de flics de Frédéric H Fajardie ?
  • Non, mais livrez moi la version courte parce que j’ai du travail, moi.
  • C’est trois types qui enlèvent des personnes, policiers, politiciens, juges, qui ont du sang d’innocent sur les mains. Ne supportant pas leur impunité, ils rendent salement une justice expéditive en les découpant à la machette, en les grillant au chalumeau, …
  • Assez ! Où voulez-vous en venir ?
  • Si mon intuition est bonne, commissaire, il pourrait y avoir d’autres enlèvements dans les jours à venir. Des morts peut-être. D’abord des types de la BAC qui sont détestés par les manifestants, suivront peut-être des juges ayant mis des manifestants derrière les barreaux, des députés Les Godillots en Marche qui ont voté des lois scélérates, des …
  • Fariboles ! Occupez-vous de voir le petit couple et voyez si la description des quatre gars correspond à des éléments fichés. Et arrêtez de gamberger, on n’est pas dans un roman policier, mais dans le réel mon petit Lissier. Et trouvez-moi d’où viennent ces fléchettes et ces fusils, si leur disparition a été signalée, comment on peut se les procurer. Du réel, du tangible Lissier ! Pas des coquecigrues ! Tiens, placez-le au scrabble celui-là, vous ferez des points.

 

 

ACTE IV

VENDREDI

Au milieu de la nuit, arrondissement par arrondissement, des petits groupes arpentèrent Paris en neutralisant les feux tricolores dont les lampes, recouvertes de smiley opaques, n’émettaient plus aucune lumière. Les petites faces jaunes semblaient ricaner sardoniquement, s’amusant par avance de l’aube chaotique qui se profilait et des embouteillages monstrueux à venir. Jamais les services de voirie ne pourraient décoller rapidement les pastilles adhésives, jamais les policiers affectés à la circulation ne parviendraient à assurer une bonne régulation du trafic à chaque carrefour. Paris allait être livré à des parisiens motorisés, uniquement préoccupés par leur trajectoire individuelle.

Au petit matin, six voitures de type break avancèrent de front boulevard Beaumarchais et s’engagèrent sur la place de la Bastille. A l’arrière de chacun des véhicules, un homme répandait sur la chaussée le contenu d’un bidon de peinture jaune vif, jetant le bidon lorsqu’il était vide et poursuivant aussitôt l’épandage avec un bidon plein.

Les six véhicules firent ainsi le tour de la place circulaire de manière parfaitement synchrone et s’échappèrent par le boulevard par lequel ils étaient arrivés laissant derrière eux un sol maculé de jaune. Les premières voitures des lève-tôt et des livreurs commençaient déjà à entraîner la couleur dans leur sillage. Les lignes parallèles des traces de pneus débordèrent rapidement la place pour colorer les artères parisiennes d’un jaune visqueux que d’autres véhicules entraînaient plus loin encore.

En effet, cette journée fut apocalyptique.  De mémoire d’automobiliste parisien, jamais la capitale ne fut à ce point congestionnée. Le préfet de Police enjoignait les habitants à utiliser les transports en commun. La mairesse de Paris approuvait tout en jurant ses grands dieux que, cette fois, elle n’était pour rien dans ces troubles de la circulation.

 

 

ACTE V

« Oh putain ! Oh mila diou ! » s’exclama le commissaire lorsqu’à six heures du matin il entendit les nouvelles sur son radio réveil réglé sur France Inter. Les gilets jaunes avaient encore frappé. La sonnerie de son téléphone retentit à son tour. Le préfet réunissait tous les commissaires pour faire un point sur la stratégie à adopter relativement à ce nouvel épisode de la crise.

« Et dire qu’à trois mois près, j’échappais à ce merdier ! » pensa-t-il. Cette fois c’était sûr, ce n’était pas un coupable qu’il fallait appréhender, ni même un commando ou un groupuscule. La révolte était diffuse, entendue et par là même impossible à juguler par une répression classique, pas même par des interpellations massives. Comment éteindre un incendie aux multiples foyers quand soufflait un constant vent de révolte attisé par les erreurs à répétition d’un gouvernement dont on se demandait s’il était maladroit, incompétent ou cynique au point de pousser les gilets jaunes à la faute pour les réprimer férocement en prenant à témoin la population à qui on expliquerait le moment venu qu’avec les ennemis de la République, qu’avec les factieux qui attentaient à notre démocratie, il n’y avait pas d’autre alternative qu’un écrasement sanglant.

Une conférence de presse du Président fut annoncée pour la fin d’après-midi.

La panique du pouvoir était palpable. Le gouvernement avait perdu le contrôle de la situation. La plupart des membres de la majorité présidentielle désespéraient d’en reprendre le contrôle, incapables qu’ils étaient de faire face à une situation totalement originale, dont les codes et les modes opératoires leur échappaient. Le bateau prenait l’eau de toutes parts. Les plus malins avaient quitté le navire très tôt. Le précédent ministre de l’Intérieur Colombanus notamment, qui avait senti au fil des rapports qui remontaient des renseignements généraux, l’imminence d’une crise violente et inédite, s’était retiré en ses terres lyonnaises. Puis quelques proches du Président Monarc avaient pris leurs distances, arguant d’un engagement différent au service de la grande transformation sociétale si nécessaire à notre pays dans cette époque troublée.

Le Président Monarc était en fait bien seul, contraint de faire appel à des seconds couteaux pas bien affutés. Mais il ne serait pas dit qu’il abandonnerait le combat, on ne devenait pas Président sans être viscéralement un guerrier, un warrior toujours prêt à triompher surtout dans l’adversité. Il avait décidé de tenir une conférence de presse afin de montrer qu’il ne lâchait pas les rênes, que dans la tempête, il commandait toujours le navire, n’était-il pas Jupiter réincarné toujours prêt à foudroyer ? Ses pensées étaient tranchées, mais son discours public plus policé, il s’agissait d’expliquer à notre bon peuple que les choses ne pouvaient pas continuer ainsi dans ce beau pays qui est le nôtre, que ce qui se passait n’était pas digne de la Patrie des Droits de l’Homme et du Savoir Vivre.

Devant un parterre de journalistes, il entama :

« Chères et chers compatriotes, l’heure est grave. Il faut se ressaisir. Une France livrée au chaos ? Est-ce cela que nous voulons ? Une France à genoux, affaiblie dans le concert des nations ? Est-ce cela que nous voulons ?

Eh bien, je vous le dis tout net. Tout ce qui nuit à la grandeur de la France éternelle doit être combattu. Et ma détermination sera totale. Jamais nous ne tolèrerons sur notre sol que des enlèvements, que des actes de sabotages soient perpétrés sans qu’une réponse ferme leur soit opposée : jamais la France ne cèdera au chantage des factieux. Je serai inflexible.

J’en appelle à chacun, j’en appelle à tous ceux dont la corde patriotique vibre lorsqu’ils entendent le mot France, tous ensemble faisons barrage aux fauteurs de trouble, tous unis dénonçons d’une même voix les ennemis de notre belle nation. Assez de turpitudes, reprenons le chemin du dialogue, reprenons le chemin du vivre ensemble.

  • Monsieur le Président, les gilets jaunes ont souhaité le dialogue. Ils ont proposé un RIC, un référendum d'initiative citoyenne.
  • Mais moi aussi, je veux dialoguer et j’ai mis en place la Grande concertation.
  • D’aucuns disent que vous avez confisqué le débat, que vous l’avez parfois réduit à un monologue.
  • Point de vue partisan. D’autres questions ?
  • Monsieur le Président, un grand quotidien du soir, soutient que les violences des gilets jaunes ont vraiment débutées lors des manifestations de novembre après qu’ils ont subi des charges incompréhensibles, des agressions injustifiées de la part des forces de l’ordre. Les observateurs soutiennent que les manifestations jusqu’alors pacifiques et bon enfant se sont radicalisées en réaction aux violences policières.
  • Assez ! Nous sommes dans un Etat de droit. On ne peut pas parler de violences policières. Question suivante.
  • Monsieur le Président, on ne peut pas nier, si l’on se réfère aux nombres de blessés et à la typologie des blessures, que des violences inédites et par leur ampleur et par leur gravité ont eu lieu.
  • Nous publierons en temps et en heure le recensement des blessures infligées aux forces de police. Et vous serez étonnés de constater qu’il est bien supérieur à ce que vous imaginez. Pensez-vous qu’il soit normal que des policiers, les gardiens de la paix et de l’ordre, aient à supporter des slogans comme « Tout le monde déteste la police ! » ? Non monsieur, tout le monde ne déteste pas la Police, la très grande majorité des citoyens aime la Police. Pensez-vous qu’il soit normal que nos policiers soient la cible de projectiles lancés avec l’intention de « casser du flic » voire de tuer ? Eh bien, je réponds fermement non. Pensez-vous que …

 

La question resta en suspens car un homme en costume gris sombre s’approchant de l’estrade glissa quelques mots dans l’oreille du Président dont le visage exprima d’abord la surprise puis la contrariété.

 

« Monsieur le Président, que comptez-vous faire dans les jours qui viennent ? reprit un journaliste profitant opportunément du silence qui s’était installé.

  • Rétablir l’ordre. Coûte que coûte. Vous m’entendez ? Quel que soit le prix à payer. Je vous remercie, mesdames et messieurs, la conférence est terminée. »

 

Le Président Monarc s’éloigna rapidement de l’estrade et disparut talonné par son staff. Son air très contrarié et le fait qu’il venait brutalement d’interrompre la conférence de presse ouvrit la voie à de nombreuses spéculations. De toute évidence, l’information que l’on venait de lui transmettre était d’importance.

 

En début de soirée, ce fut au Préfet de Police de Paris de prendre la parole sur les ondes et d’annoncer que des patrouilles circuleraient la nuit dans Paris afin de prévenir une éventuelle récidive d’autres actes de malveillance. La question de l’état d’urgence ressurgit. Ce dispositif d’exception, promulgué en novembre 2015 lors des attentats, puis transposé le 1er novembre 2017 sous forme d’état d’urgence permanent par le Président Monarc son Ministre de l’Intérieur Colombanus associé au porte-parole du gouvernement Cogne, avait suscité beaucoup de critiques. La Ministre de la Justice n’avait pas été associée à la ratification de cette loi antiterroriste. Une absence significative. Ecarté sur des dossiers la concernant, rappelée aux ordres quand il s’agissait d’exercer des pressions sur les juges.

 

Des politiciens français, des juristes français, des associations comme la Ligue des Droits de l’homme, des institutions internationales comme l’ONU avaient dénoncé les risques d’atteintes aux libertés fondamentales portés par ce texte inquiétant. Imaginez, avaient-ils dit, que ce dispositif juridique soit utilisé par un gouvernement extrémiste démocratiquement élu, que se passerait-il ? La France était dotée de l’arsenal législatif le plus répressif d’Europe et autorisait l’usage d’armes de maintien de l’ordre interdites partout ailleurs. Le Président Monarc démocratiquement élu avec 66% des suffrages exprimés (43% des inscrits au second tour, 18% des inscrits au premier tour) disposait de pouvoirs considérables. La question de l’usage que l’exécutif ferait de ces textes se posait à nouveau avec une acuité particulière.

 

Les forces de police, déjà épuisées par plusieurs mois de mobilisation pour contenir les défilés des gilets jaunes et les évacuations de ronds-points, accueillirent la nouvelle avec froideur. Nombre d’entre eux n’en pouvait plus d’être insultés, cible de jets d’objets variés allant du rustique pavé à la trottinette dernière génération.  Quelques-uns commençaient à s’interroger sur le bien fondé des ordres qu’on leur donnait. Tous s’inquiétaient de voir que de surcroit, pour un salaire misérable et une déconsidération extrême de leur fonction, on allait amputer leur vie sociale et familiale avec des nuits d’astreinte. Mais où allait-on ? Le nombre de suicides de policiers devenait alarmant. Mais aux yeux des managers, les faibles sont négligeables, comme le montrait ces jours-là le procès des cadres de France Télécom, devenu Orange. Aucune des alertes faisant état de l’effondrement psychologique des employés et du probable désastre à venir n’avait été jugée digne d’attention. Des vies avaient été brisés des familles gravement affectées, mais qu’importaient ces vies minuscules aux yeux de ceux qui incarnait l’autorité ?

 

C’est contre ça, notamment, que les gilets jaunes s’étaient dressés.

 

 

ACTES VI

Dédé, un sexagénaire à la retraite, avait décidé de combler une frustration : être un artiste. Toute sa vie, il avait peinturluré le dimanche, faute de mieux. Après avoir fait les Beaux-Arts, il avait tenté de percer, mais l’époque n’était plus à la peinture et lui, l’art conceptuel, les installations et la vidéo, c’était pas son truc. Alors il s’était résigné, s’était rangé, avait trouvé un emploi de brancardier, avant de passer les concours et d’exercer la fonction d’infirmier à l’Hôpital Tenon dans le XXe. Jusqu’à la retraite.

Aujourd’hui, il avait deux choses, une pension de merde et du temps. Alors, il s’était vraiment mis à la peinture, veillant tard le soir et se levant le matin avec l’envie de peindre. Il s’était inscrit au service des copistes du Louvre. Beaucoup d’attente avant de disposer d’un créneau de trois mois pour copier une œuvre de maître dans un format inférieur ou supérieur à celui de l’original. En aucun cas identique. Des fois que l’élève dépasserait le maître et que la tentation de substituer la copie à l’original se fasse trop pressante pour y résister. Identifiée au dos, la toile était systématiquement consignée dans un local le soir pour ne quitter le musée que définitivement au terme du temps imparti.

Dédé copiait un Watteau, Pierrot, dans un format légèrement réduit. La manière de Watteau ne l’intéressait pas outre mesure, mais ce tableau-là l’avait toujours intrigué. Il était exceptionnel dans l’œuvre du peintre, hors norme par ses dimensions, son motif, son modèle dont on ne savait rien, l’expression de son modèle, sa composition atypique, l’absence de littérature contemporaine le renseignant, les circonstances de sa redécouverte, tout faisait de ce tableau une énigme. Pierrot, de plein pied, grandeur nature, décentré dans un extérieur campagnard avec en arrière-plan quatre ses compères habituels de la Comédie italienne traditionnelle : le docteur sur son âne, Léandre et Isabelle, les amoureux, et le capitaine, curieusement placés en retrait, derrière une butte qui les masquait partiellement. A droite, un buste de profil sur un piédestal contemple la scène.

Pierrot fixe le spectateur, ses paupières légèrement tombantes lui font une figure peu éveillée, sa posture est compassée, les bras ballants le long du corps. Il n’est pas à son avantage et pourtant il irradie de bienveillance et de bonté. Un cœur simple et pur dans un corps peu gracieux. Son costume est blanc, blancs devrait-on dire tant leur variété est grande et précisément ce sont ces nuances de blanc qui contribuent à donner un charme à cette peinture. Un charme mortifère, car le blanc de céruse (un carbonate de plomb) utilisé par l’artiste pourrait être à l’origine de son décès.

Au fil des jours, Dédé avait sympathisé avec Jacques, un gardien de salle. Ils partageaient deux points communs : l’amour de la peinture et la frustration de n’avoir pas été artiste. Il allait en découvrir un autre lors de l’acte II des gilets jaunes où il se croisèrent dans le cortège. Après cela, ils se retrouvaient chaque samedi en marge de la manifestation avant de se joindre au défilé. Leur sympathie avait muté en amitié dans ces rassemblements fraternels marqués par la bonne humeur. Ils s’étaient radicalisés début décembre après avoir assisté à des scènes de débordements.  Ils n’étaient pas pour la violence, mais ils avaient noté que les manifestations de la CGT où des militants chantaient l’Internationale sans conviction et que les premières manifestations de gilets jaunes où l’on braillait « Monarc démission » ne menaient à rien. Les black blocs, eux, en semant une merde noire sur leur passage, captaient l’attention des médias et faisaient trembler le gouvernement. Une fois, ils avaient ri en voyant les black blocs descendre la rue de Rivoli en brandissant une banderole large de 6 mètres sur laquelle était inscrit « Monarc se chie dessus, les black blocs sont dans la rue ». Mais, quelques instants après, ils avaient pris peur en assistant à la charge des CRS qui avaient pour mission de leur confisquer cette banderole attentatoire à la dignité du Président. Fumigènes, grenades assourdissantes, hommes armés de flashball, tout cela n’était pas pour eux, et ils s’étaient écartés de la tête du cortège.

Il devait pourtant y avoir un moyen de faire plier le gouvernement sans nécessairement passer par l’insulte ou la violence. Le gilet jaune qui rend de l’ultravisibilité aux invisibles, l'occupation des ronds-points, c’était génial. Faire d’un lieu de passage, un lieu d’expression, un lieu d’explication des raisons de la colère qui grondait, un lieu de débat, de convivialité. Une blague circulait. Pourquoi Monarc déteste-t-il tant les ronds-points ? Parce que ce sont les seuls endroits où la priorité à droite n’est pas en vigueur.

Et c’est ainsi qu’une idée jaillit dans le cerveau de Jacques.

« Dis-donc, la peinture que tu fais en ce moment, on pourrait peut-être en faire quelque chose.

  • Tu penses à quoi ?
  • Ben, Pierrot, son ancien nom, c’était Gilles.
  • Et alors ?
  • Ben, si tu le peignais en jaune, ça ferait Gilles est jaune.
  • Gilet jaune. T’es vraiment con quand tu t’y mets !
  • On pourrait le substituer à l’original, les gilets jaunes au Louvre, ça serait médiatique. On mettrait l’original en vente sur le Net, histoire de donner du blé aux mutilés. Ou alors on déclarerait Gilles otage et on poserait nos conditions pour sa libération : des pensions de guerre pour les mutilés, le rétablissement de l’ISF, l’obligation pour les policiers d’assumer leurs responsabilités en exigeant leur respect strict du règlement rendant obligatoire leur identification par leur matricule, une déposition sous leur identité et non sous leur matricule lorsqu'une enquête les met en cause…
  • Super ton idée, je suis pour, mais je trouve que ça manque un peu d’ampleur, t’as pas des potes au musée d’Orsay et au Centre Pompidou ?
  • Si, pourquoi ?
  • Et ben, on va s’faire une Nuit des musées avant l’heure. »
  • Si, pourquoi ?
  • Et ben, on va s’faire une Nuit des musées avant l’heure. »

 

 


 

ACTES VII

SAMEDI MATIN

Au matin, un nouveau tableau était accroché dans la salle 917 Watteau de l’aile Sully au deuxième étage du Louvre. Un nouveau cartel aussi : Gilet jaune, huile sur toile, 2019.

Une grande affiche était visible sur le parvis du musée d’Orsay mentionnant HOMMAGE AU BOXEUR. Ces lettres rouges s’inscrivaient sur un agrandissement de la peinture de Pierre Bonnard, Le Boxeur, une huile de 1931 que l’on peut admirer salle 54. Pour que l’allusion soit vraiment limpide, des pointillés reliaient l’affiche à la toute proche passerelle Léopold-Sédar-Senghor, anciennement passerelle Solférino, le lieu où un gilet jaune s’en était pris à des policiers. L’hommage s’adressait au désormais mythique boxeur qui avait fait reculer avec ses seuls poings des policiers armés et équipés de protections, puis avait vigoureusement défendu une manifestante tombée à terre alors qu’elle était maltraitée par un policier. Il avait été condamné à deux ans et demi de prison, dont 18 avec sursis et un an de prison ferme en régime de semi-liberté.

Sur la façade du Centre Pompidou, une énorme bâche affichait JAUNE, JE CHERIS TON NOM Monochromes et camaïeus dans les collections : Kandinsky, Zao Wou-Ki, Kupka, Ron Arad, Aurélie Nemours, François Morellet, Sheila Hicks.

Sur les marches du métro Charonne, des gilets jaunes avaient été collés faisant écho à l’action menée en 1971 par Ernest Pignon Ernest qui y avait collé des images de gisants pour commémorer le massacre de Charronne, des violences policières qui, en 1962, avaient causé 9 morts, 9 manifestants pacifiques.

Les rédactions des journaux en ligne reçurent dans le courant de la matinée un message signé Les Gilets Jaunes.

« Veuillez avoir l’amabilité de publier le communiqué suivant. Merci.

La manifestation de samedi est reportée au lendemain dimanche. Dimanche, le jour du sAigneur.

Œil pour œil, dent pour dent.

Demain, à 11 heures, nos victimes expiatoires seront sacrifiées sur le parvis de Notre Dame.

« Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent ». Et moi, je vous dis de résister au méchant. Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, rends-lui et sur la droite et sur la gauche. À qui veut te mener devant le juge pour prendre ton gilet, réponds endosse-le. Si quelqu’un te force à te mettre en marche pour mille pas, fais-en deux mille pour le fuir. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, réponds : Amen plutôt tes gilets avec les miens ça en fera tout plein. » Père de Mathieu, Testament des origines »

 

« Oh putain ! Oh mila diou ! Ils vont trop loin, c’est plus possible ! » s’exclama Delèvres partagé entre l’indignation et une sorte d’admiration devant le culot des gars capables de faire ça.

Monarc était dans tous ses états, aspiré qu’il était par la spirale calamiteuse qui guidait ses pieds de marcheur vers le gouffre. « Bidou, qu’est-ce que je fais maintenant ? » Désemparé, il faisait appel à son épouse, comme un fils à sa mère. Il avait perdu de sa superbe, lui qui autrefois lui avait dit : « Tu vas voir chérie, pour ma première élection, je m’exprimerai depuis Palais royal, pour ma seconde je me ferai introniser à Reims. Puis je ferai voter une loi pour que notre dernière demeure soit la Basilique de Saint Denis. La France nous doit bien ça, ne sommes-nous pas Monarc ? » Bidou n’avait jamais su, s’il s’exprimait avec le nous de majesté ou bien en pensant à eux deux. Elle le connaissait bien son Manu, et elle remarqua qu’en effet, il n’était pas bien. Délirant, fiévreux, les traits tirés, il avait une sale mine, mais surtout il avait le blanc de l’œil jaune. « Manquerait plus que tu nous fasses une jaunisse ! » s’écria-t-elle et elle composa fébrilement le numéro d’urgence du médecin de l’Elysée. Celui-ci, confirma l’ictère présidentiel. « Je suis au fond du trou, pensa-t-il. Je vois d’ici les manifestants crier dans la rue : « Homer, tu es des nôôôtres, tu es jaune comme nous ôôôtres ! Homer, on vient te chercher chez toi! ».

De son côté, Cogne se réjouissait : « Parfait ! Parfait cet agenda ! Eh bien moi, je vais prendre mon samedi pour aller en boite. »

 

ACTES VIII

SAMEDI SOIR Paris IXe arrondissement. Devant la porte du club privé Villa Ananas se dressait l’imposante silhouette d’un cerbère filtrant les entrées. Pas le genre de gars à se laisser monter sur les pieds. La boîte était fréquentée par des people et connue pour attirer les plus belles escort girls de Paris. Le colosse accueillait les têtes connues d’un grand sourire et leur ouvrait personnellement la porte.

Quand Arthur se présenta, il portait beau avec sa tenue à la fois distinguée et décontractée. D’un coup d’œil expert, on pouvait estimer sa valeur à un SMIC/un SMIC et demi. Avec son visage rasé de frais, sa moustache élégamment taillée, ses cheveux coiffés avec soin, il faisait beau gosse. Il décocha un sourire charmeur au cerbère accompagné d’un aimable bonjour.

« Bonjour, Monsieur lui répondit non moins aimablement le portier qui avait un accent belge très prononcé.

  • Je peux entrer ?
  • C’est un club privé, Monsieur.
  • Je sais, mais je peux rentrer quand même ?
  • Vous connaissez quelqu’un ?
  • Non, mais j’ai envie de danser toute la nuit et je déteste les lieux mal fréquentés.
  • Ça ne va pas être possible, Monsieur.
  • Même si je vous donne vos étrennes avant l’heure ?
  • Bon, maintenant partez, Monsieur. Je ne vous le redirai pas deux fois.
  • Allez, une fois ! Entre Belges ! fit Arthur avec un accent belge surjoué
  • Bon, maintenant dégage ou je te défonce.
  • Monsieur, vous osez me tutoyer. Nous n’avons pas décapsulé la Gueuse ensemble que je sache. Alors évitez les familiarités.
  • Je t’encule. Casse-toi.
  • Comment ? Tu veux me la mettre profond avec ta demi-molle de Manneken Piss un soir de grand froid ? Petite bite, va. Même un moustique me ferait plus d’effet.
  • Tire-toi, j’te dis.
  • Et mon bulletin, tu l’aimes mon bulletin ?

Le portier fit un pas en avant l’air menaçant. D’habitude, sa carrure suffisait à dissuader l’importun. Il adorait ce moment où il lisait la peur dans le regard de l’autre. Il ressentait alors une gratifiante sensation de puissance. Mais là, ce qu’il ressentit, ce fut une violente douleur dans l’entrejambe.

                « Et un bulletin dans les urnes ! A voté. »

Le cerbère était tombé à genoux, la tête au niveau du bassin d’Arthur.

« Dis-moi, gros, tu me parais très affectueux ce soir, d’abord, tu veux me fourrer, et maintenant, tu veux me tailler une turlute. Comme t’es sympa, je vais te confier la recette des rognons blancs sauce dromadaire. Mais d’abord, il va falloir répondre à une question. Le dromadaire, une bosse ou deux ? »

Ce type est dingue pensait le vigile tout en cherchant sa bombe au poivre dans la poche droite de la veste de son costume.

« Une bosse. Dans ta gueule. Connard. » furent les derniers mots qu’il entendit avant de s’effondrer sous le violent coup de matraque qu’il reçut sur le crâne qui ressembla très vite au nid d’un pigeon après la ponte.

Deux silhouettes surgirent de nulle part. La femme s’immisça furtivement à l’intérieur du club, tandis qu’Arthur et son pote Victor tirèrent le mastard sans connaissance jusque sous un véhicule où ils le bâillonnèrent et le ligotèrent. A leur tour, ils pénétrèrent dans le club.

 

Salomé n’avait pas perdu de temps, elle était déjà sur le dancefloor où sa beauté éclipsait toutes les autres danseuses. Il faut dire qu’avec son mètre quatre-vingt, sa poitrine généreusement mise en valeur par un bustier court dégageant son ventre plat, sa taille fine où s‘enroulait un tatouage serpentin, son petit short moulant sa joie de vivre et épousant les courbes de ses fesses comme une seconde peau, les boucles de sa chevelure noir de jais descendant en cascade sur ses épaules dorées et dénudées, sa bouche sensuelle et ses yeux vert lagon polynésien, elle était irrésistible. Elle avait repéré sa cible, leur cible. Et les cercles concentriques de sa danse lascive resserraient leurs anneaux sur sa proie qui, fascinée, n’avait d’yeux que pour elle.

Victor se dirigea vers le bar où il commanda un soda après s’être assis sur un tabouret d’où il voyait le dancefloor. Arthur se rendit aux toilettes en faisant un crochet vers une table où trois verres étaient disposés, deux sodas et un ananas évidé d’où sortait une paille rouge. Deux hommes d’allure sportive étaient installés, la troisième place était vide. Deux boissons sans alcool, et la spécialité de la maison, un cocktail. Arthur venait de confirmer son intuition, le boss était sur la piste de danse et les deux autres étaient les gardes du corps. L’air de rien, il poursuivit sa trajectoire et poussa la porte des toilettes Hommes. Il s’enferma dans l’un des box et attendit.

 

Des rires de bimbo enamourée se firent entendre, un texto de Victor lui confirma que Cogne et Salomé entraient dans les toilettes Hommes. Que les deux gardes du corps s’étaient postés devant la porte.

 

« Oh, vous, vous savez parler aux femmes. Oh ! Eh bien petit coquin, qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes d’humeur badine, ce soir ! Vous savez quoi ? Moi aussi. On va bien s’entendre tous les deux. » Tout en parlant et en encourageant ses caresses de plus en plus pressantes, elle le poussait vers le box où se trouvait Arthur qui n’eut qu’à lui appuyer sur le visage un linge enduit de chloroforme. Le Ministre se débattit mollement puis s’affaissa, inanimé. Et d’un. Restaient les deux gardes du corps.

 

Lorsqu’Arthur ouvrit la porte des toilettes Hommes, les deux gardes surpris n’eurent pas le temps de réaliser qu’un gel incapacitant leur aspergeait le visage. Victor les repoussa à l’intérieur et referma la porte tandis qu’Arthur, on ne change pas une méthode efficace, leur flanquait sur le crâne un coup de matraque à assommer un bœuf. Bâillonnés, ligotés. La routine. Bouclés dans le box.

 

Salomé avait allumé un fumigène qui dégageait une épaisse fumée noire près du dancefloor.

« Au feu ! Au secours ! Au feu ! » se mit elle à hurler déclenchant la panique et un mouvement de fuite vers la porte du club.

 

Victor et Arthur sortirent des toilettes maintenant le Ministre par les aisselles. Ses pieds touchaient à peine le sol, sa tête ballotait, mais qui s’en souciait dans ce moment où chacun pensait à soi.

 

« Laissez passer, laisser passer, sécurité ! » Victor et Arthur devait faire vite. Malgré la confusion qui régnait à la sortie de la Villa Ananas, plusieurs personnes avaient bien reconnu le Ministre, mais ils étaient incapables de penser que les deux hommes qui exfiltrait le Ministre inanimé n’étaient pas ses gardes du corps. Ils s’écartaient, libérant une voie dans laquelle les fuyards s’engagèrent. La camionnette noire conduite par Salomé s’arrêta devant le club. Victor en ouvrit la porte latérale, monta en tirant à lui le Ministre par les épaules, tandis qu’Arthur, portant les pieds, grimpait à son tour. Salomé démarra en trombe. A cinq kilomètres de là, ils changèrent de véhicule après avoir incendié la camionnette, ils prirent la direction du sud à bord d’une voiture banale.

 

Finalement, enlever un ministre, ça n’était pas si compliqué.

               

ACTE IX

DIMANCHE

Alors que les forces de police s’étaient regroupés autour du parvis de Notre Dame de Paris pour en verrouiller l’accès, à onze heures une flash mob se mit en place devant Notre Dame des Blancs Manteaux dans le quatrième arrondissement de Paris.

« Blancs Manteaux, Gilets jaunes, Même com-bat ! Blancs Manteaux, Gilets jaunes, Même com-bat ! » scandaient les manifestants tout en formant un cercle autour d’un druide portant un gilet jaune et brandissant une serpe dorée.

« Gauloises, Gaulois, si nous sommes réunis ici aujourd’hui, c’est pour célébrer un rite, pour procéder à un sacrifice expiatoire ! Œil pour œil ! Dent pour dent ! Veuillez avancer pour la communion. » 

Une file se forma. Au premier, le prêtre donna un rameau feuillu et un timbre en ajoutant « Prenez et arrachez-les tous. » Et il continua ainsi jusqu’au dernier. Et du premier au dernier tous furent dotés. Et tous reçurent un rameau et un timbre.

« Mes biens chères sœurs, mes bien chers frères, arrachons les yeux, arrachons les dents, en mémoire de tous les mutilés. »

Sur le cri « Aouh ! Aouh ! Aouh !», tous saisirent entre l’ongle du pouce et celui de l’index le petit bourgeon situé à l'extrémité des rameaux, et ainsi ils arrachèrent l’oeil du rameau. Puis, toujours à l’aide du pouce et de l’index, ils arrachèrent une à une les dents des timbres. « Aouh ! Aouh ! Aouh !»

Puis, ils se dispersèrent au son du morceau des Spécials The Lunatics (1981). La police n’avait pas eu le temps d’intervenir que déjà la vidéo de cette messe païenne circulait sur la Toile.

« The lunatics have taken over the asylum
   The lunatics have taken over the asylum 

               (…)

Go nuclear the cowboy told us

Aouh !

And who am I to disagree

Aouh !

'Cause when the madman flicks a switch

Aouh !

The nuclear will go for me 

Aouh !

(…) »

 

Mai 2019

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