Bergson, la démocratie, et Mediapart

Certain journaliste de Médiapart, aussi connu pour l’étalage complaisant de son bagage culturel que pour son mépris envers ses lecteurs – qu’il étale tout aussi complaisamment – nous assénait l’une de ses répliques définitives:

> Il me vient alors l'envie de renvoyer à une citation de Bergson, qui fera réfléchir (sauf les fanatiques, ça va de soi – comme eût chanté Brassens !) : « Le principe de la vraie démocratie est la communauté d’obéissance librement consentie à une supériorité d’intelligence et de vertu. Comment se recrutera, comment se constituera en classe dirigeante et en conseil de gouvernement cette aristocratie  nouvelle, toujours à renouveler, du talent, de la compétence, et surtout du caractère. Tout le problème de la démocratie est là. »
 P.-S. Il me semble déjà entendre les protestations monophoniques d'un ou deux “esprits” binaires faisant de bibi le parangon de la servitude! Jamais l'herméneutique indignée mais dégradée n'abolira le texte ni le contexte; jamais le contresens ne remplacera le sens...  
[fin de citation] 

On pourra s’étonner de trouver un tel propos sous la plume de Bergson: à raison, ce n'est pas de Bergson. La version originale se trouve dans son discours de réception à l’académie (1918):
 
> [..] car ce n’est pas en un jour, ni même en un siècle, qu’on pouvait substituer ou tout au moins superposer au sentiment et à la tradition, qui avaient toujours été les ciments intérieurs des sociétés humaines, le principe d’unification purement rationnel sans lequel il n’y a pas de démocratie vraie et qui est la communauté d’obéissance, librement consentie, à une supériorité d’intelligence et de vertu. Comment se recruterait, comment se constituerait en classe dirigeante et en conseil de gouvernement cette aristocratie nouvelle, toujours à renouveler, du talent, de la compétence, et surtout du caractère ? Tout le problème de l’organisation de la démocratie est là ; nous ne l’avons pas résolu.
[fin de citation]  

Inutile de se lancer dans l’herméneutique de la proposition de Bergson, la version contrefaite est une pure et patente falsification des écrits et de la pensée de Bergson. Il s’agit non d’un contresens mais bien d’une altération volontaire du texte, en vue d’en altérer le sens.

L’origine de cette falsification semble se trouver dans cette page du bloc-notes de M. Maxime Tandonnet, ancien conseiller et parfois « plume » de Nicolas Sarkozy, également auteur d’ouvrages historiques ou d’actualité :

> Au fil de mes lectures nocturnes, je suis tombé sur une jolie citation, une pépite qui se dispense de tout commentaire. Elle est du professeur Henri Bergson, cité par André Tardieu, dans La profession parlementaire (Flammarion, 1938). Je ne résiste pas à l’envie de la faire partager, tant elle exprime, sans avoir pris une ride en près d’un siècle, l’enjeu crucial de la politique contemporaine. « Le principe de la vraie démocratie.... » 
[fin de citation]  

La citation de Bergson n’a pas pris une ride, mais elle a subi un lifting, ou plutôt une opération de chirurgie indélicate qui, à défaut d’être à visée esthétique, se trouve être tout sauf cosmétique. L’explication de ce charcutage nous est proposée par la fiche Wikipedia de André Tardieu, homme politique français ayant exercé d’importantes responsabilités.

En 1934, Tardieu se radicalise et entame un tournant qui le mène progressivement aux confins de l'extrême droite. [...]
Enfin, en 1936, dans son ouvrage La Révolution à refaire - Le souverain captif, André Tardieu affirme que le régime parlementaire est contraire aux intérêts de la France ; son opposition au Front populaire le fait basculer dans l'hostilité à la Troisième République et l'antiparlementarisme, qui ne sont pas sans annoncer la pensée vichyste, notamment par sa collaboration hebdomadaire au journal d'extrême-droite Gringoire.

La profession parlementaire, dont est extraite la falsification de Bergson, constitue le tome II de cet ouvrage La Révolution à refaire.


Résumons les faits: un politicien des années 1930, en pleine dérive fasciste anti parlementaire et anti républicaine, falsifie Bergson pour illustrer la fulgurance de sa pensée. Un haut fonctionnaire du début du XXIème siècle réutilise et fait réapparaître cette falsification. Un journaliste de Médiapart participe à sa propagation.


On ne pourra que reconnaître l’acuité de Bergson : cent ans plus tard, nous n’avons toujours pas résolu le problème de l’organisation de la démocratie représentative et de la haute fonction publique - assurer la formation, le recrutement ou l’élection, et bien sûr le renouvellement constant, d’une élite dont la vertu première devait être de servir la démocratie. Et non de nous servir leur soupe, et trop souvent de se servir dans la caisse.

Cette aristocratie qui devait n’être, au sens étymologique que le « gouvernement des meilleurs » d’entre nous, gouvernement auquel nous pourrions et devrions alors consentir librement à obéir, s’est instituée en classe sociale, en oligarchie homogame. Son caractère et sa compétence s’épanouissent dans la lecture des fascistes de la précédente grande crise d’accumulation du capital, dont ils recyclent les falsifications pour endoctriner « leurs gens », c'est-à-dire nous le bon peuple, le vulgus pecum ou, étymologiquement plus exact, le servus pecum – l’exact inverse du peuple souverain.

Cette oligarchie constitue dès lors un système fermé, une société close, ce qui est d’après Bergson la caractéristique fondamentale du fascisme, s'opposant à la démocratie qui est, elle, un système « ouvert ».


Il est difficile d’invoquer ici l’erreur factuelle ou l’excuse de la « bonne foi » pour exonérer M. Maxime Tandonnet – c’est sciemment qu’il est allé chercher cette « lecture nocturne » très particulière; pour quelqu’un de sa culture politique, cette « belle citation » ne pouvait être attribuée à Bergson.

Quant à ce  journaliste de Médiapart, celui qui étale sa culture et son mépris des lecteurs, puiserait-il à l’occasion son inspiration dans le bloc-notes d’un ancien collaborateur de M. Nicolas Sarkozy, collaborateur accusé de « dérive » dans une sombre histoire de discours? Ou directement à la source, dans les œuvres d’un fasciste d’entre les deux boucheries mondiales du capitalisme?

 A tout le moins, prenant le Pirée pour un homme, il ne sait plus distinguer la pensée de Bergson de celle d’un politicien fasciste ou de ses suiveurs.

La démocratie est exigeante. Dans Les deux sources de la morale et de la religion Bergson écrivait :

> La démocratie attribue à l'homme des droits inviolables. Ces droits, pour rester inviolés, exigent de la part de tous une fidélité inaltérable au devoir. Elle prend donc pour matière un homme idéal, respectueux des autres comme de lui-même, s'insérant dans des obligations qu'il tient pour absolues, coïncidant si bien avec cet absolu qu'on ne peut plus dire si c'est le devoir qui confère le droit ou le droit qui impose le devoir. 
[fin de citation]

Cornelius Castoriadis l’exprimait tout aussi directement :

> Car la démocratie n’est possible que là où il y a un ethos démocratique : responsabilité, pudeur, franchise (parrêsia), contrôle réciproque et conscience aiguë de ce que les enjeux publics sont aussi nos enjeux personnels à chacun. Et, sans un tel ethos, il ne peut pas y avoir non plus de « République des Lettres » mais seulement des pseudo-vérités administrées par l’État, par le clergé (monothéiste ou non), par les médias.
[fin de citation]  

Sans éthique et conscience des enjeux réels, il n’y a plus que des pseudo-vérités administrées par le « clergé » et relayés par les médias. D’aucuns feraient allusion au Ministère de la vérité de Orwell, là où la démocratie exige ce que Foucault nommait Le Courage de la vérité.


Dans le même paragraphe précédemment cité, dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson énonçait une autre idée féconde :

> Le citoyen ainsi défini est à la fois «législateur et sujet », pour parler comme Kant. L'ensemble des citoyens, c'est-à-dire le peuple, est donc souverain. Telle est la démocratie théorique. Elle proclame la liberté, réclame l'égalité, et réconcilie ces deux sœurs ennemies en leur rappelant qu'elles sont sœurs, en mettant au-dessus de tout la fraternité. Qu'on prenne de ce biais la devise républicaine, on trouvera que le troisième terme lève la contradiction si souvent signalée entre les deux autres, et que la fraternité est l'essentiel : ce qui permettrait de dire que la démocratie est d'essence évangélique, et qu'elle a pour moteur l'amour. On en découvrirait les origines sentimentales dans l'âme de Rousseau, les principes philosophiques dans l’œuvre de Kant, le fond religieux chez Kant et chez Rousseau ensemble.
[fin de citation] 

En mettant au-dessus de tout la fraternité, sans laquelle liberté et égalité sont sœurs ennemies... 


Certains, étonnamment prompts à détecter en tout contradicteur un rouge-brun ou un esprit binaire, au travers du brouillard de leur propre pensée, pourront certainement reprocher à ce petit billet l’absence de toute idée personnelle, originale.

Sans herméneutique indignée, j’espère simplement avoir contribué à rétablir la vérité d’un texte que d’aucuns voulaient abolir et dégrader, avançant ainsi masqués, utilisant comme faux-nez le nom d’un grand auteur, substituant au sens profond de sa pensée le contresens de la leur.

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