Karl POPPER. Sur le "déterminisme scientifique"

Tirée de son livre "L'univers irrésolu. Plaidoyer pour l'indéterminisme", ce passage contient des arguments imparables contre le "déterminisme scientifique" et le postulat déterministe de la psychanalyse.

Karl R. POPPER. Karl R. POPPER.

 

« Le résultat d’un calcul ne sera pas, en règle générale, plus précis que la moins précise des données. De même, une prédiction ne sera pas, en règle générale, plus précise que l’une quelconque des conditions initiales sur lesquelles elle est basée. Si bien que pour satisfaire à l’exigence qui veut qu’il soit toujours possible de pouvoir, en règle générale, augmenter la précision des conditions initiales en question autant qu’on le voudra. Les conditions initiales devront être suffisamment précises pour qu’on puisse résoudre le problème posé par le projet de prédiction.

Dans la recherche d’une définition du déterminisme « scientifique », ce serait à l’évidence trop vague d’exiger que l’on parvienne à prédire avec un quelconque degré de prédiction stipulé, à condition de pouvoir s’appuyer sur des conditions initiales « suffisamment précises ». Formulée de cette manière, la définition serait triviale. En effet, l’on pourrait toujours affirmer y avoir satisfait, tout en échouant de façon systématique dans la déduction des prédictions, en faisant valoir que les conditions initiales n’étaient pas « suffisamment précises ». Afin de remédier à cette situation, il nous faut exiger qu’on puisse déterminer si les conditions initiales sont suffisamment précises ou non avant même de tester les résultats de nos prédictions. En d’autres termes, il faut pouvoir déterminer à l’avance, en partant du projet de prédiction (lequel doit énoncer, entre autres, le degré de précision requis de la prédiction), et en conjonction avec la théorie, le degré de précision des conditions initiales ou des données nécessaires afin que puisse se réaliser le projet de prédiction en question. Pour le formuler d’une manière plus complète, nous dirons qu’il faut pouvoir rendre compte par avance de tout échec de la prédiction d’un événement avec le degré de précision voulu ; et cela, en montrant que nos conditions initiales ne sont pas suffisamment précises, et en établissant le degré de précision qu’elles devraient avoir pour que cette tâche de prédiction puisse être effectuée.

Si bien que toute définition du déterminisme « scientifique » devra nécessairement être fondée sur le principe suivant (c’est-à-dire, sur le principe de « responsabilité ») : nous pouvons calculer, en partant de notre projet de prédiction (en conjonction, bien sûr, avec nos théories), le degré de précision requis dans les conditions initiales.

Certains projets de prédiction satisfont au principe de « responsabilité », contrairement à d’autres. On dira d’une théorie qu’elle satisfait au principe de « responsabilité » lorsque les projets de prédiction qu’elle comporte font, en règle générale, de même.

Il peut être utile, dans certains cas, d’employer un « principe de responsabilité » renforcé en se référant à la précision des mesures possibles à partir desquelles peuvent se calculer les conditions initiales, plutôt qu’à la précision des conditions initiales. Ainsi, dans ce sens renforcé, un projet de prédiction peut ne pas être conforme au principe de « responsabilité » parce qu’on ne peut déterminer, en partant du projet (et de la théorie), le degré de précision requis dans les mesures possibles, mesures sur lesquelles seraient basées nos prédictions. Il est néanmoins concevable que le même projet de prédiction soit conforme au principe de « responsabilité » dans le sens le plus faible : nous serons capables de calculer le degré de précision nécessaire des conditions initiales pour qu’il puisse être résolu.

L’idée renforcée de la responsabilité est évidemment plus réaliste que l’autre. Une théorie qui serait conforme au principe de « responsabilité » au sens faible, mais non au sens renforcé, serait une théorie dont le caractère déterministe ne pourrait, en principe, être testé. On ne saurait donc l’invoquer pour appuyer le déterminisme « scientifique ». C’est-à-dire, que pour être plus précis, le déterminisme « scientifique » requiert le principe de « responsabilité » en son sens renforcé. Il n’empêche que, dans ce qui suit, ce sera toujours le principe de « responsabilité » au sens faible que j’aurai à l’esprit, les cas où je ferai spécialement allusion à la différence entre les deux sens mis à part. La raison en est que, si une théorie n’est pas conforme au principe de « responsabilité » au sens faible, elle ne le serait de toute évidence pas davantage au sens renforcé. En d’autres termes, la non-« responsabilité » au sens faible implique la non-« responsabilité » au sens renforcé, où est logiquement plus puissante que celui-ci.

Puisque le déterminisme « scientifique » implique le principe de « responsabilité », il suffirait d’un seul exemple d’un problème de prédiction, applicable à notre monde, et dont le caractère non conforme au principe de « responsabilité » serait assuré, pour que s’écroule cette doctrine. Cependant, même au cas où on ne pourrait alléguer un exemple indubitable de ce genre, il sera au moins devenu manifeste qu’il n’existe aucune raison de croire au déterminisme « scientifique » s’il s’avère que nous n’avons aucune raison de croire que les conditions établies par le principe de « responsabilité » sont universellement remplies.

Au cours des prochains paragraphes, j’essaierai de montrer qu’en au moins deux domaines s’effondrent quelques arguments convaincants du sens commun, ainsi que quelques arguments philosophiques célèbres, soutenus en faveur du déterminisme, précisément parce qu’il n’y aucune raison de croire que les conditions établies par le principe de « responsabilité » y sont remplies.

Nous établirons ceci. Il est possible que notre connaissance d’un domaine aille toujours en s’accroissant, que nos prédictions s’y étendent toujours plus loin, et que celles-ci soient toujours plus précises. Cette augmentation perpétuelle de nos capacités de prédiction ne constitue pourtant pas nécessairement un argument valable à l’appui de la conviction que le déterminisme « scientifique » vaut pour ce domaine. Nos prédictions peuvent toujours aller en s’améliorant, alors même qu’elle sont élaborées au moyen de méthodes qui ne suggèrent même pas que l’on y satisfait au principe de « responsabilité ».

L’on traitera plus loin (paragraphe 17) du problème de la « responsabilité » dans la physique classique. Il sera montré qu’il n’existe à peu près aucune raison de croire que cette dernière est conforme au principe de « responsabilité » au sens faible, et de fort bonnes pour croire qu’elle ne l’est pas du tout au sens renforcé. »

(…)

(In : Karl POPPER, « L’Univers irrésolu. Plaidoyer pour l’indéterminisme », traduction de Renée Bouveresse, Éditions Hermann, Paris, 1984, pages : 10 – 12).

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Commentaires : 

Tout au long de sa carrière, Sigmund Freud n'a pas cessé d'affirmer sa "Foi" dans le déterminisme psychique inconscient. Mais pour lui, il s'agit d'un postulat ontologique bien particulier. En effet, il consiste très clairement en un déterminisme prima faciae absolu, en ce qu'il prétend exclure tout hasard et tout non-sens dans toute causalité psychique inconsciente. (Voir Sigmund Freud dans "Psychopathologie de la vie quotidienne", Chapitre 12 ; et aussi dans "Cinq leçons de psychanalyse", la troisième leçon).

Ceci implique, que cela plaise ou non aux psychanalystes d'aujourd'hui encore, que le déterminisme psychique inconscient, ou ... "l'inconscient" est d'entrée de jeu, d'emblée, avant toute expérience, donc prima faciae, exempt de tout risque d'erreur, et par suite de toute imprécision dans les "calculs" qu'il est sensé opérer sur la conscience humaine.

C'est donc ce postulat ontologique beaucoup trop déterministe qui constitue bien la "clé de voute" de toute la psychanalyse, sans laquelle, par exemple, aucun psychanalyste n'aurait jamais pu prétendre posséder une théorie de l'inconscient qui soit assez "complète" (...), pour lui permettre d'appréhender, d'investiguer et d'interpréter des associations libres (nous soulignons)

Par conséquent, ce postulat ontologique détermine à son tour toute la psychanalyse, depuis ses fondements théoriques comme "l'inconscient" et le "refoulé inconscient", jusque dans la pratique thérapeutique.

Qu'en serait-il si l'on pouvait démontrer qu'un tel postulat s'effondre en totalité sur la base d'une démonstration rigoureusement imparable, comme celle de Karl Popper, laquelle est outillée par l'utilisation d'arguments logiques, eux-mêmes indiscutablement valides, et dont la validité même évite pour sa justification, toute régression à l'infini ?..

Et bien, puisque la psychanalyse, n'est pas la psychanalyse, sans ce postulat intenable, l'on démontre que puisque ce postulat est entièrement non valide, toute la doctrine s'effondre et toute prétention de sa pratique également. L'on est alors obligé de se ranger à l'avis de Mikkel Borch-Jacobsen, selon lequel, la psychanalyse n'est qu'une "théorie zéro". Et ajoutons même, une "pratique zéro".

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La démonstration de Karl Popper permet d'affirmer que tout projet déterministe qui serait "imaginé" (...) par cet "inconscient", véritable créature mythologique de la psychanalyse, (comparable au Démon de Pierre Simon Laplace) ne peut qu'échouer avant même d'avoir pu commencer. Pourquoi ?

Parce que, si cette créature s'en tenait à ce qui lui a été attribué : pouvoir exclure, prima faciae, tout hasard et tout non-sens, donc, toute imprécision, alors, il lui faudrait aussi satisfaire au principe de responsabilité renforcé dont parle Popper pour réussir l'un quelconque de ses projets de description. Mais, c'est une chose absolument impossible, comme le démontrent les arguments logiques expliqués par Popper.

Par conséquent, si il est rigoureusement impossible que "l'inconscient", tel qu'envisagé en psychanalyse, puisse exister, que reste-t-il alors du "refoulé inconscient", et par suite de toutes les autres théories et de la pratique qui dépendent de ces éléments premiers et fondamentaux ? Que reste-t-il de la psychanalyse ? A-t-elle seulement jamais existé en tant que théorie qui puisse être dotée de pouvoirs de description, d'explication, et de prédiction, sur quoique ce soit qui touche à l'Humain, et qui soient démontrables sur la base de preuves ?... Il n'en reste rien, absolument rien. Ce ne fut, et ce n'est toujours qu'une vaste illusion, et même une totale supercherie et imposture quant à ses prétentions récurrentes à se présenter comme un corpus de "connaissances" (...) objectives démontrées, sans que l'on soit obligé de convoquer le label de scientificité !

 

 

Patrice Van den Reysen. Tous droits réservés.

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