"Liberté". (Sur la possibilité du libre-arbitre et la psychanalyse).

Le libre-arbitre est-il possible ? Est-il justifiable de manière sine qua non ? La psychanalyse peut-elle l'exclure aussi sûrement qu'elle le pense, à l'aide de son postulat du déterminisme psychique inconscient, prima faciae absolu, parce qu'il exclut tout hasard et tout non-sens ? Quelques prises de position et des pistes de réflexion.

"Liberté". De René Magritte. "Liberté". De René Magritte.

La Nature Humaine est ainsi faite : l'individu cultive des trains de pensées constants, qui constituent le feu roulant de son âme et guident son être au monde.

Qu'ils soient empreints de joie, d'optimisme, de solitude, ou de tout autre chose, c'est le cours normal de la vie que de se rendre compte qu'il faut les assumer seul, autant que les gérer, pour qu'ils nuisent le moins possible aux autres et à soi-même. 

Ainsi, celui qui pense, ne peut s'empêcher d'adhérer à une idée, et souvent, d'y renoncer dans l'instant qui suit. 

*

Si nous possédions quelque chose en nous-mêmes qui soit omniscient par rapport à notre conscience - et si, en cédant à la tentation de cette utopie laquelle consiste à croire qu'un accès à cette omniscience souterraine et infaillible était seulement possible - alors, la logique nous démontrerait sans coup férir que toute notre pensée, toute notre âme, a disparue avant même d'avoir vu le jour.  

Parce qu'en étant ainsi souterrainement infaillible par l'abolition a priori de toute imprécision et de tout hasard, rien n'aurait jamais pu empêcher notre âme et tout ce qu’elle contient et engendre, de connaître en même temps, à la fois les conditions de sa naissance ainsi que celles de sa propre fin. 

Qu'il soit enfant, adolescent, dans l'âge mûr, ou vieillard, l'individu humain ne peut jamais posséder une « âme souterraine » et omnisciente qui serait ce joug permanent et infaillible pour sa conscience ainsi déterminée. 

La pensée de l'enfant, connaissant parfaitement de façon inconsciente sa propre naissance et sa propre fin en même temps, (pourquoi dans ses « calculs » ne pourrait-elle imaginer l'une et l'autre et décider qu'elles devraient avoir lieu, par exemple, exactement au même instant ?..), ne pourrait même plus être la condition d'émergence de rien qui suit de sa propre vie…

*

L'on croirait valide de rétorquer qu'une théorie de l'inconscient aussi déterministe (trop déterministe, en réalité...), échappe précisément à notre argument, puisque l'inconscient ne pourrait procéder à aucun calcul avant même d'avoir pu exister ; ni sur lui-même, ni sur la conscience qu'il est censé contrôler de manière infaillible et omnisciente. En somme : pourquoi tenter d'invalider quelque chose qui ne peut pas exister ? Le projet paraît absurde, à première vue. Cela voudrait dire aussi que nous nous tromperions sans doute de cible, et que l'inconscient que nous critiquons, n'est en fait "pas le bon"...

Mais la cible est bien la bonne, même si les psychanalystes ont acquis la coutume de la rendre aussi mouvante qu'une girouette de papier sous un ouragan. Pour s'en convaincre, il suffira de lire attentivement, ne serait-ce que les propos du père de la psychanalyse contenus dans le chapitre 12 de Psychopathologie de la vie quotidienne, considéré comme l'ouvrage phare de la doctrine par les psychanalystes eux-mêmes. Ensuite, la cible n'étant que métaphysique, la logique et l'épistémologie permettent de l'atteindre avec efficacité.

Autrement dit, et nous fondant sur l’affirmation de Binswanger selon laquelle, « l’inconscient n’est que métaphysique et nous le tenons pour réel », nous soutenons que le projet d’invalider des conjectures métaphysiques par le biais des conséquences absurdes qui peuvent en être inférées de manière valide, est lui aussi, valide.

Certes, et comme l’a défendu Karl Popper face au projet des philosophes positivistes du Cercle de Vienne, (où Popper fut admis comme « l’opposition officielle » et non comme un intellectuel partageant les idées du positivisme, ainsi qu’une certaine rumeur (…) a pu l’affirmer), la plupart des projets d’implanter une nouvelle science ont commencé, dans l’histoire des idées, par des conjectures métaphysiques « audacieuses », et donc par des engagements ontologiques. (Et nous soutiendrons que dans l’immense majorité des cas, toutes les sciences ne peuvent se passer, à leurs débuts, voire même au cours de leur évolution ultérieure, de telles conjectures). C’est-à-dire par la formulation de ce qui pourrait être tenu pour « réel » par rapport à un objet de recherche donné, puis comment, par quelles lois causales, cet objet pourrait être « déterminé » ; et plus tard, après transformation des énoncés métaphysiques tentant de le caractériser et qui peuvent devenir testables, en une nouvelle science en construction et en évolution, sur la base de tests dont les conditions initiales sont susceptibles d’être répétées selon des modalités intersubjectives de contrôle.

*

Donc, l’on ne peut reprocher au père de la psychanalyse d’avoir tenté de nouvelles conjectures, ni même d’avoir corrélativement formulé les engagements ontologiques qui lui paraissaient s’accorder avec la « mode » déterministe de son époque.

Ce que l’on doit reprocher à Sigmund Freud, c’est par contre, d’avoir d’emblée assimilé ce qui ne furent rien de plus que des conjectures entièrement métaphysiques à des « vérités révélées »  et ne nécessitant aucun recours à la méthode expérimentale, donc considérées,  prima faciae, comme des faits réels incontestables relatifs à la vie psychique, (sans aucune preuve valide), d’une part, et, d’autre part, d’avoir, dès son ouvrage intitulé « Introduction à la psychanalyse »,  justifié de soustraire la méthode analytique à toute procédure de contrôle indépendant, (S. Freud écrira même que l'on ne pourra connaître la psychanalyse que par "ouïe dire"...), que ce soit au niveau théorique, au niveau de la cure elle-même et de ses observations cliniques, et enfin concernant les interprétations réalisées par Freud, toujours de manière isolée, (ou "héroïque", selon la légende...), donc subjective.

Sans parler du fait, bien entendu, que les engagements ontologiques princeps de la psychanalyse, étaient déjà viciés par cette erreur sur laquelle nous insistons beaucoup : être allés beaucoup trop loin dans l’option du déterminisme, jusqu’à faire de la psychanalyse un apriorisme absolu, sinon même une « pensée magique ». (Voir à ce sujet, Jacques Bouveresse, in : « Mythologie, philosophie et pseudo-science. Wittgenstein lecteur de Freud ». Editions l’Eclat, Paris, 1991, page : 121), (1). 

Nous ne reviendrons pas, encore une fois, sur le comportement social des psychanalystes, et de Freud lui-même, au sujet de la construction délibérée de légendes, (2), et même de mensonges éhontés, (Voir, Jacques Bénesteau et Mikkel Borch-Jacobsen), puis de toute une stratégie de désinformation, d’infantilisation, et de pathologisation systématiques des critiques externes au mouvement freudien et à la psychanalyse.

Enfin, d'une part, l'affirmation de la psychanalyse d'un déterminisme psychique inconscient prima faciae absolu et excluant tout hasard et tout  non-sens, demeure rigoureusement incontestable, et, d'autre part, puisque l'examen critique de cette théorie ne peut échapper aux usages de la logique et de l'épistémologie, il est tout à fait valide d'affirmer que logiquement, rien ne peut interdire à l'inconscient la possibilité d'entrevoir ou de calculer, à la fois la date de sa propre "naissance" et celle de sa propre "mort", de telle sorte que l'une et l'autre se produisent exactement au même instant, (ce qui, naturellement, n'est qu'une conséquence absurde directement liée au fait que cet "inconscient" revendiquerait des pouvoirs de calculs prima faciae illimités et absolus).

Certes, les termes de "naissance" et de "mort", suggèrent l'existence d'une créature réelle, empirique, mais il n'en est rien. L'inconscient n'est que psychique, et pis encore, entièrement métaphysique. Ce n'est en fait que pour des raisons méthodologiques liées à notre argumentation, et disons à son côté "pédagogique", que nous "personnifions" l'inconscient, et rien d'autre. Cette théorie ne peut échapper, comme toute autre, à un examen logique.

Ce n'est donc pas parce que des arguments logiques mettent en évidence les conséquences absurdes d'une théorie, que ces arguments le sont aussi. 

*

C'est donc bien parce qu'il est interdit par la logique d'abolir le hasard, autant que l'imprécision dans ce qui relève de la connaissance de la Nature Humaine, (ou de tout autre objet d'étude inclus plus largement dans la Nature), qu'il est permis de supposer l'existence constante d'« interstices » dans notre âme, lesquels ne seraient encore « comblés » par une créature mythologique et métaphysique contrôlant autoritairement la conscience de façon souterraine et infaillible ; mais par l'inconnu, et peut-être l'inconnaissable à jamais.

Même si ces « interstices » dont nous parlons ne peuvent impliquer ou démontrer de manière sine qua non l'existence d'un libre-arbitre, ils n'en constituent pas moins une possibilité logique pour son émergence et son apprentissage, (comme des portes toujours ouvertes pour la liberté), parce que le contenu de ce que la conscience ignore ne se trouve pas nécessairement dans un "inconscient".  

Ainsi, la méfiance dans cette affirmation si largement usitée selon laquelle « la vérité est en nous », au sujet ne serait-ce que de nous-mêmes, nous paraît valide et justifiée. Si le contraire était possible et même régit par une loi de l'inconscient déterministe aussi stricte et aprioriste que celle affirmée par la psychanalyse avec l'arbitraire qui la caractérise, alors, il serait également possible de prédire, non seulement le progrès scientifique, mais plus encore, le cours de l'histoire ! Quoique, selon nos arguments, ni l'un ni l'autre, ne pourrait avoir une existence.

Autrement dit : nul ne peut connaître avec certitude le contenu de ces interstices, ou comment ils pourraient être comblés : Par le libre-arbitre ? La dépendance ? La folie ? Ou d’autres émotions, sentiments, représentations, ou cognitions à l'échelle humaine ?

Comme nous tentons de le clarifier : s'il n'y avait même qu'une possibilité logique pour le libre-arbitre, (et dans l'univers inconnu des interstices de l'âme, il est impossible d'exclure cette possibilité), alors sa possibilité réelle ne pourrait, elle aussi, jamais être d'emblée exclue, (ou prima faciae exclue), par aucune théorie, (quelle soit psychologique ou physique), sachant que toutes les théories sur la Nature sont toujours échafaudées par l'être humain, et qu'à ce titre, aucune d'entre elles ne peut, ni ne pourra jamais être parfaitement précise.

Donc, aucune théorie ou doctrine quelconque n'aura jamais assez de puissance, ou de portée descriptive testable, pour affirmer avec certitude, (et qui plus est, prima faciae), que dans tout l'univers d'imprécision non encore exploré et relatif à la connaissance de nos motivations, il est possible, non seulement de trancher de manière définitive entre hasard et imprécision pour connaître enfin les causes absolues de notre ignorance, mais encore pour être sûr et certain de rejeter  des causes de nos motivations qui relèveraient d'un réel libre-arbitre.

Un autre écueil se présente encore, apparemment, à nos arguments : en effet, si c'était seulement dans ces "interstices" mentaux, (inconnus, ou peut-être inconnaissables), que se situait la seule possibilité du libre-arbitre, ou s'il ne devait dépendre que de l'imprécision de nos connaissances, alors, il serait absurde de supposer que la conscience humaine puisse se dire dotée de capacités de libre choix, puisque nous ne connaîtrions même pas son origine, étant donné qu'il est évident que personne ne sait de quoi est fait l'inconnu, et plus encore l'inconnaissable. En quelques mots : comment affirmer que la conscience est "libre", si, en l'état, nous ne savons même pas comment elle peut l'être, faute d'avoir l'accès à la connaissance requise ?

Mais, comme nous l'avons défendu : dans tout ce qui relève du hasard et de l'imprécision, donc de l'inconnu, nous ne pouvons être certains d'exclure la possibilité de l'émergence de déterminants nécessaires à la conscience pour qu'elle puisse effectuer des choix, contre la théorie du déterminisme psychique inconscient de la psychanalyse, qui elle, interdit absolument et prima faciae cette même possibilité d'émergence de tels déterminants. Il s'agit donc, de défendre une tout autre théorie de l'inconscient, laquelle ne déterminerait pas la conscience de manière infaillible ou absolument certaine, et lui offrirait donc la possibilité d'organiser ses opérations cognitives de manière relativement autonome.

Pour aller plus loin encore, nous pourrions abandonner le recours à la doctrine déterministe pour lui préférer la théorie des propensions, chère à Karl Popper. En effet, nous envisagerions alors la conscience et l'inconscient comme deux univers de propensions, dans une dualité où les deux seraient en interaction, et selon une perspective différente de la psychanalyse. 

 

Conclusion :

Nous pouvons une nouvelle fois affirmer de manière indiscutable la mise au tombeau d'un cercueil dénommé, « psychanalyse », mais ce cercueil est vide. Et s'il est vide, ce n'est pas parce que cet enterrement ne serait qu'une illusion et que nous n'aurions enterré personne, mais parce  que celui qui fut le fondateur de cette doctrine, la recouvrit d'un linceul qui la fit disparaître immédiatement, (le postulat du déterminisme psychique inconscient et prima faciae absolu), quoique cette disparation n'ait jamais pu échapper au feu d'un rationalisme critique outillé par une épistémologie fondée sur la logique. 

Par ailleurs, il est amusant de comparer cette  « disparition », (grâce au postulat ontologique que nous venons d'évoquer), avec  un stratagème de soustraction de  la psychanalyse  à la critique, (comme le risque de la réfutation expérimentale, ainsi qu’en atteste la célèbre réponse de Sigmund Freud à Saul Rosenzweig, ou l’isolement du premier, avec ses patients, dans son cabinet d’analyste), mais le déterminisme psychique inconscient prima faciae absolu demeure bien sûr, non testable.

Si la métaphysique peut engendrer des « Dieux » invisibles, ou d’autres mythes pseudo-scientifiques, le monothéisme sectaire déliré par le père fondateur de la psychanalyse et imposé à ses croyants, n'a pu, lui aussi, éviter de susciter la méfiance et la critique, puis enfin l'ironie parfois mordante des incroyants. C'est-à-dire, le nombre de tous ceux qui pour rien au monde ne cèderaient un pouce de leur pensée à la soumission d'aucune doctrine ou métaphysique qui leur refuse non seulement l'usage de leur esprit critique, (quand celui-ci n'est pas dénié), mais encore qui refuse obstinément de se reconnaître pour ce qu'elle est : une croyance sectaire tout autant que délirante, et qui s’acharne malgré des faits et des arguments accablants, à se réclamer du contraire..

Cependant, les charlatanismes ont la vie dure. Car le propre  des charlatans est précisément de donner vie à  ce qui n’existe pas ou n’a jamais existé, ou de le ressusciter ad nauseam.

 

 

Patrice Van den Reysen. Tous droits réservés.



(1) : « Comme l’ont souvent fait remarquer les anthropologues (en particulier Lévi-Strauss), la pensée magique ne se caractérise pas par la négation du déterminisme, mais plutôt par l’adhésion à une forme universelle et particulièrement rigoureuse de déterminisme. Elle exclut le hasard et l’accident de façon beaucoup plus définitive et radicale que ne pourrait le faire la croyance scientifique à l’existence de lois naturelles qui déterminent le cours des événements ».

(2) : Voir, Henri F. Ellenberger, in : "Histoire de la découverte de l'inconscient", traduit de l'anglais par J. Feisthauer. Présentation par Elisabeth Roudinesco. Editions Fayard, Paris, 1994, librairie Arthème Fayard, pages : 587 - 588 (notamment...) : 

"Il est extrêmement difficile d'apprécier objectivement l'influence de Freud. Il s'agit d'une histoire trop récente, déformée par des légendes et dont toutes les données n'ont pas encore été éclairées. (...) La seconde difficulté, plus grave encore, vient de ce que la psychanalyse, dès ses origines, s'est développée dans une atmosphère de légende, si bien qu'une appréciation objective ne sera guère possible avant que l'on ait pu dégager les données authentiquement historiques de cette brume de légendes. Il serait d'un intérêt inestimable de découvrir le point de départ de la légende freudienne et d'analyser les facteurs qui ont permis son développement. Malheureusement l'étude scientifique des légendes, de leur structure thématique, de leur développement et de leurs causes reste l'une des provinces les moins explorées de la science, et jusqu'à ce jour rien n'a été publié sur Freud qui sont comparable à l'étude d'Etiemble sur la légende qui se développa autour du poète Rimbaud".

Mais le livre incontournable, et même pionner, d'Ellenberger, en matière de critique de la psychanalyse paru pour la première fois en 1970, bien avant ceux de Jacques Bénesteau, "Mensonges freudien. Histoire d'une désinformation séculaire" et de Mikkel Borch-Jacobsen, "Folies à plusieurs", "Souvenirs d'Anna O. Une mystification centenaire", et "Le dossier Freud. Enquête sur l'histoire de la psychanalyse", co-écrit avec Sonu Shamdasani. Ces ouvrages offrent de réponses tangibles aux problèmes soulevés par Henri F. Ellenberger, et constituent, du fait de leur teneur, des sources d'informations également incontournables aujourd'hui, pour nous rapprocher de la vérité concernant les légendes immaculées construites autour du héro freudien et de sa science privée : la psychanalyse.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.