Patricia VAN DER SMISSEN
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Billet de blog 22 oct. 2021

25 ans après la Marche Blanche

Patricia VAN DER SMISSEN
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 20 octobre 1996, il y a 25 ans, je me suis promenée dans  Bruxelles, un appareil photo à la main. J’avais besoin d’un prétexte pour aller voir, comprendre ce qui se passait. Je me méfiais alors de ce que d’aucuns décrivaient déjà comme du « populisme », ce mot fourre-tout qui permet de discréditer tout et n’importe quoi.

La vérité, c’est que cette foule blanche, dense, silencieuse, respectueuse m’a durablement impressionnée, m’a remise en question.

Pendant 14 mois, les parents des petites Julie et Melissa, disparues en juin 1995, n’ont cessé d’être en mouvement. Ils ont effectué des recherches, frappé à la porte des institutions pour que des devoirs d’enquêtes soient effectués. Ensemble, ils ont crié leurs inquiétudes, s’adressant à la conscience de ceux qui avaient encore le pouvoir de changer le cours de cette tragédie : « On ne fait pas tout ce qu’il faudrait pour retrouver nos enfants, on les recherche comme si le temps ne comptait pas, comme s’ils étaient déjà morts ».

En août 1996, l’arrestation de Dutroux et quelques complices sera un électrochoc : elle révélera que leurs enfants et d’autres ont été enlevées, abusées, torturées et, pour quatre d’entre elles, assassinées.

Ces parents qui avaient exprimé des craintes sur la bonne marche des enquêtes ne se doutaient pas à quel point ils avaient pu avoir raison. En effet, comment auraient-ils pu imaginer que, deux semaines seulement après l’enlèvement de Julie et Melissa, la gendarmerie disposait déjà du nom de Dutroux, de ses antécédents en matière de délinquance sexuelle et, en prime, de ses projets d’enlèvements, y compris sa volonté d’aménager des caches dans ses caves pour y loger ses victimes ? Menant une enquête parallèle (l’opération « Othello »), la gendarmerie l’a suivi pendant des mois sans que la juge d’instruction et la police judiciaire en aient été informées. Le pire est sans doute ce gendarme qui bâcla des perquisitions, et échoua misérablement, sans exploiter les indices qui eussent peut-être permis de sauver les fillettes (notamment des cassettes qui le montraient violant une jeune fille slovaque ou se filmant devant la cache qu’il finissait de construire) [1].

Ce fut aussi l’histoire d’une suffisance, d’une insupportable condescendance de la justice à l’égard de citoyens fragilisés [2].

Octobre 1996, face au grave fiasco de la gendarmerie, de la police et d’un système bureaucratique dont l’autojustification des rouages sert à masquer l’incompétence et l’aveuglement, le peuple belge se soulève et réclame justice. Aux côtés des parents d’enfants disparus, une jeune fille musulmane voilée de blanc est présente sur les marches du palais de justice lorsque la Cour de cassation rend le fameux « arrêt Spaghetti », qui dessaisit « pour cause de suspicion légitime » [3] le juge d’instruction en charge du dossier, celui-là même qui venait de sauver deux enfants, retrouvées vivantes dans la cache d’une maison de Dutroux.

Les images sont fortes. Face à la foule en colère, alors que les pompiers lavent de leurs lances le palais de justice, elle prend la parole, invite au calme et apaise la population.

Le corps de sa petite sœur, Loubna, sera retrouvé quelques mois plus tard, en mars 1997 dans la cave d’une station-service près de chez elle, alors qu’elle avait disparu 5 ans plus tôt, à l’âge de 9 ans. Il s’avérera que la police d’Ixelles n’avait jamais mené de véritable investigation. Une fois encore, la jeune fille lancera un appel au calme, cette fois à la population musulmane.

Consacrée « bruxelloise de l’année 1996 » par le ministre-président Charles Picqué, cette jeune fille voilée, Nabela Benaïssa, incarnait le symbole de l’intégration et de la coexistence des communautés. C’était il y a 25 ans. Elle a poursuivi librement sa route, a enlevé son voile et est devenue avocate.

Par leur calme et leur dignité, les parents des victimes ont exprimé une passion éthique face à l’irrationnalité du réel, seule expression possible de la raison, une exigence de recherche de la vérité face à la banalité du mal, l’indifférence morale, l’opportunisme, la démission de la responsabilité.

Les incohérences, les questions sans réponse sont légion dans cette affaire et la vérité judiciaire du procès d’Arlon a fait de Dutroux un monstre, prédateur isolé (avec la complicité de sa femme et deux comparses) et écarté l’hypothèse de complicités extérieures. Les indices qui menaient vers de telles pistes [4] ont été relégués dans un « dossier bis » qui fut ensuite clôturé en 2010.

Ce dossier et ses suites ont cependant permis de révéler l’ampleur non seulement de l’inceste et des abus sur enfants -un enfant sur cinq serait victime de violences sexuelles [5], mais, avec l’arrivée d’Internet, de la pédopornographie et la criminalité organisée, la pédocriminalité.

Le combat juste, courageux, sans concession ni compromission de Carine et Gino Russo m’a marquée, enrichie, transformée. Mon regard sur le monde, notamment le monde judiciaire, a changé.

Bien sûr, il y a aussi eu des outrances de certains individus, c’est inévitable dans de tels flux.

Cette affaire, il faut le rappeler, a fait vaciller les fondements de l’Etat belge et a généré d’importants changements législatifs, tels une certaine ouverture du droit des victimes à la justice, la création du Tribunal d'application des peines, et la suppression de la gendarmerie.       

Très vite, se font jour des publications et des interventions très médiatisées qui mettent en avant la fameuse opposition entre la raison et l’émotion, cette dualité dans la culture occidentale, qui tend à considérer que nous sommes habités par deux entités bien distinctes, la raison se logeant dans la tête et l’émotion dans le corps. Cette conception patriarcale assimilait les femmes à la nature et à l’émotion, par opposition aux hommes, qu’elle situait du côté de la culture et de la raison.                                                                                                                                                                                                                                        Selon cette vision binaire, c’est comme si les victimes n’étaient pas capables de discerner ce qui est du registre de l’émotion pure (douleur, chagrin, colère, haine) et ce qui ressort de la raison. Petite parenthèse ici avec une pensée à Julos Beaucarne qui, dans la nuit qui a suivi le meurtre de sa femme, a écrit un texte par lequel il pardonne à son assassin…

C’est avec de tels arguments que certains estiment que les opprimés, comme les femmes ou les descendants d’immigrés, n’ont pas les moyens intellectuels d’analyser correctement leur situation. Ils peuvent faire un témoignage brut, un cri, mais sont priés de laisser l’argumentation théorique à d’autres, qui se conçoivent comme objectifs, neutres, au-dessus de la mêlée, pensant incarner la condition humaine.

Dans son livre sur l’ethnopsychologie des émotions, Vinciane Despret montre que cette conception des émotions n’a rien d’universel, qu’il faut rompre avec l’universalité de notre conception des émotions [6]. Des émotions inconnues pour nous sont cultivées ailleurs et certaines des nôtres présentent un caractère local. En outre, la manière dont nous posons des questions sur l’émotion semble surprenante, voire incompréhensible à d’autres.

Pour ma part, la raison n’est pas l’opposé de l'émotion. Si tel était le cas, quelqu’un comme Marc Dutroux serait un modèle de rationalité puisque les psychiatres disent de lui qu’il est incapable d’éprouver des émotions face à la souffrance de ses victimes.

L’émotion est en réalité indissociable de la raison, elle est son alliée, comme le montrent les recherches sur l’intelligence émotionnelle [7]. L’émotion irrationnelle, c’est l’émotion qui submerge, au point de paralyser les énergies, au lieu de les mobiliser pour une lutte efficace contre le réel devenu irrationnel. La raison, ce n’est donc pas l’absence d’émotion. Selon la philosophe Anne-Marie Roviello, la raison c’est une émotion qui se manifeste à propos de l’objet juste, au moment juste, de la manière juste [8].

A mon sens, ce n’est qu’à travers l’émotion, en l’identifiant, l'accueillant, la contrôlant et la dépassant, qu’on peut se trouver dans le domaine de la raison.

Dans un livre publié en 2016, Carine Russo, maman de la petite Melissa, exprime et analyse l’incompréhension et la douleur ressentie à l’annonce de la libération conditionnelle, de Michèle Martin (l’ex-femme de Dutroux) ; la convocation au TAP de Mons leur est parvenue après la décision du tribunal. Pour rendre hommage à cette femme digne, fine, extraordinaire, je lui cède la parole :

« Il faut que je comprenne ce qu’il m’arrive aujourd’hui. Comprendre pourquoi je me sens si mal, brutalisée, violentée, humiliée par cette décision du Tribunal d’Application des Peines.
Les peines, la peine. Mais de quoi parle-t-on, finalement, lorsqu’on prononce ce mot ?
Peine. Peine incompressible. Le mot « peine » signifie deux choses : une sanction ou une affliction.
Notre peine à nous, est effectivement incompressible, ma mémoire est incompressible. Je cherche désespérément un horizon vers lequel prendre le large mais aucune île ne peut accueillir ma pesanteur, le poids de ma mémoire. Je suis inconsolable. Et l’on ne cesse de me cadrer, me brider, me raisonner pour que je reste coite. On ne cesse de chercher à me distraire, me tranquilliser, m’apaiser, me « normaliser », me « réinsérer ». Mais quelque chose continue de hurler en moi : je ne veux pas accepter l’injuste. Je ne peux pas. Je ne veux pas que l’on me tire vers l’oubli soporifique. Je ne veux pas vivre dans un monde insensé…(…)

(…) Je pose la question : en quoi l’expression de l’émotion face à la cruauté du monde serait-elle à ce point répréhensible ? Emotion signifie-t-il nécessairement réaction intempestive, violente, vengeresse, hasardeuse ? L’émotion face à certains crimes contre l’humanité n’a-t-elle pas justement participé à ce qui nous rend humain, au principe d’humanité ? La dignité des 350.000 marcheurs à Bruxelles, suite aux découvertes des corps des enfants, n’en a-t-elle pas été une édifiante démonstration ?                                                                                                                 

N’est-ce pas l’émotion qui nous a incités à refuser ces plaies que sont le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie ? Qui nous a portés à lutter sans répit pour l’égalité des droits homme-femme, la liberté d’expression, les droits de l’Homme et les droits de l’enfant ? L’émotion qui met en marche – suivie certes de la raison qui la transmue en actes positifs – n’est-elle pas indispensable à l’humanité ? (…)

Aujourd’hui je me pose la question : l’impératif de la raison n’est-il pas devenu prétexte, alibi d’un pouvoir qui, se déclarant seul dépositaire de toute la raison du monde, ne veut finalement rien changer ? Il me semble à moi qu’au nom de la Raison, au nom de la Démocratie, au nom de la Paix, au nom de la Justice, au nom du Progrès, au nom de la Croissance et même au nom des Lumières et des Droits de l’Homme, on nous demande aujourd’hui d’accepter trop de choses insensées. (…) Le temps est aux voleurs, y compris aux voleurs de mots. Je crois qu’il faut y être attentif si justement on veut les sauvegarder, en sauvegarder le véritable sens » [9].

Patricia van der Smissen, avocate et médiatrice

[1] Ces errements de l’enquête furent qualifiés pudiquement de « dysfonctionnements » ou d’« estompements de la norme », par la Commission parlementaire d’enquête sur l’enquête.

[2] Michel Bouffioux, « Julie et Melissa, 25 ans après : ce qu’on a oublié », Paris-Match, 24/06/2020

[3], Ce dessaisissement n’était probablement pas inévitable, comme l’ont assuré à l’époque beaucoup de juristes, pour de pures questions juridiques que les non-juristes, emportés par l’émotion, n’étaient sans doute pas à même de comprendre. Dans un arrêt de 1999, notamment, la Cour de Cassation exclut que les causes de récusation prévues par l’article 828 du code judiciaire, procédure qui n’est pas de sa compétence, soient valablement invoquées devant elle à l’appui d’une requête en dessaisissement pour cause de suspicion légitime fondée sur l’article 542 du code d’instruction criminelle (Cass., 20/05/1999, JLMB, 2000, p. 95-96 et arrêts cités, not. du 03/01/1990). La Cour disposait d’un plein pouvoir d’appréciation pour décider si le juge était indépendant ou impartial et n’était pas tenue par l’une des onze causes de récusation visées à l’article 828 du code judiciaire (n° 10. Si depuis le commencement du procès, le juge a été reçu par une partie à ses frais ou agréé d’elle des présents).

[4] E.a. les microtraces, 6000 cheveux, 28 traces d’ADN non identifiés, dont une sur un mur intérieur de la cache et mêlé à l’ADN de la petite Julie, des faisceaux de présomptions qui menaient vers d’autres auteurs : « Affaire Dutroux : de nombreuses pistes ont été négligées, déplore le procureur Bourlet », Le Soir, 30/11/2019.

[5] Durant l’enfance, la prévalence de l’agression sexuelle serait de 20% chez les filles et 10% chez les garçons : https://www.chusj.org/fr/soins-services/A/Abus-sexuel/Tout-ce-qu-il-faut-savoir/Statistiques

[6] Vinciane Despret, « Ces émotions qui nous fabriquent, Ethnopsychologie des émotions », Les Empêcheurs de penser en rond, 2001 

[7] Voir notamment les travaux de Gregory Bateson, Daniel Goleman, Michelle Larivey,…

[8] Anne-Marie Roviello, « Il faut raison garder! Désespérance de l’espace public belge », Quorum, 1999.

[9] Carine Russo, « Quatorze mois », Renaissance du livre, 2016, extraits déjà joints à une carte blanche publiée dans Le Soir du 17 mars 2021.

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