Témoignage d'une infirmière territoriale – Nous sommes en souffrance et en colère

Notre souffrance est réelle mais rien ne change. En diminuant les effectifs ou en les réduisant à des répartitions par pourcentages, vous privez les plus fragiles de soins qui prennent le temps, de soins qui ne brutalisent pas leurs corps et leurs esprits. Nos aînés, nous sommes garants de leur humanité, de leur vie et du bien être qu’ils sont en droit, consciemment ou non, de voir respecter chaque jour.

Témoignage d’une infirmière territoriale, juin 2020.

La colère a retrouvé la rue : « Manifestations monstres », « Les blouses blanches mobilisées », « soignants à bout de souffle. » La crise sanitaire a mis en lumière la profondeur du malaise dénoncé depuis des années. L’Hôpital Public se meurt ou plus exactement « on » le tue lentement.

Mais les cris de l’Hôpital Public sont également ceux des établissements et services à la personne de la Fonction Publique Territoriale.

13 et14 juin, EHPAD. Secteur fermé, 30 résidents. Week-end impensable : 2 infirmières en poste du matin - un rêve !

Dimanche 14 juin, 14h. Temps des transmissions. Comment vous dire le sentiment partagé par l’ensemble de l’équipe en poste du matin ? Comment vous décrire cette impression étrange d’avoir réalisé des prises en soins de qualité ?

Quelques détails de terrain : 30 résidents, 15 par étage, tous incontinents, 30 toilettes, seuls 2 résidents peuvent participer un peu, de manière maladroite. 19 toilettes au lit dont 3 résidentes en fin de vie. 19 prises en charge totale au moment des repas, surveillance avec aide importante des autres résidents. En temps normal, 1 aide soignante et 1 agent social par étage, 1 infirmière en poste. L’infirmière n’est donc pas en capacité de travailler en binôme avec les deux aide- soignantes. La plupart des toilettes sont assurées par l’aide soignante, seule, l’agent social devant s’acquitter en priorité de ses missions d’entretien des locaux, de la préparation des petits déjeuner et autres missions essentielles au bon fonctionnement du service. 

Ce week-end, 2 infirmières, 1 par étage. Après avoir assuré la préparation des traitements à distribuer, à faire prendre à la cuillère, chaque infirmière a eu la possibilité de travailler en binôme avec l’aide soignante de son étage. Etrange impression ! Celle de ne pas avoir à forcer les corps enraidis des résidents grabataires lors des toilettes, des changements de draps, de l’habillage où souvent les membres craquent, résistent, donnent l’impression insupportable de vouloir se briser.

Etrange ressenti de l’aide soignante! Pour une fois, elle ne force pas sur son dos, sur ses poignets, sur ses épaules, pour mobiliser ces corps qui ont perdu depuis longtemps la notion de participation et de mouvement spontané.

Etrange impression en fin de service ! Avoir eu du temps pour effectuer chaque soin avec précision, sans brutalité involontaire, sans la précipitation habituelle où le respect de la pendule prime sur le respect du résident. Pas de travail à la chaine, pas de soins bâclés pour tenir le rythme effréné des matinées habituelles.

Oui, nous sommes en souffrance, au même titre que nos collègues de l’hôpital. Nous sommes en colère face à des GMP* supérieurs à 860, à des quotas qui ne prennent en compte que des chiffres, des résultats, des moyennes, en oubliant que nos anciens demandent de la lenteur, de la présence.

Le temps de nos aînés, n’est pas le nôtre.

Ils ont peu à peu laissé leur autonomie, leurs gestes les plus simples, leur connexion au monde sur le bord de leur route qui désormais devient la nôtre. Nous sommes garants de leur humanité, nous sommes garants de leur vie et du bien être qu’ils sont en droit, consciemment ou non, de voir respecter chaque jour.

En diminuant les effectifs ou en les réduisant à des répartitions par pourcentages de tableaux et de graphiques, vous privez les résidents les plus fragiles, ce qu’ils sont tous devenus, de soins qui prennent le temps, de soins qui ne brutalisent pas les corps dépendants et les esprits perdus dans d’autres réalités qui nous échappent.

Nous souffrons et ils souffrent aussi, chaque jour, de ce manque de personnel, de ce manque de temps, de ce manque de moyens.

Bien sûr les missions sont assurées quotidiennement mais à quel prix ? Au prix de toilettes rapides, au prix de soignant(e)s cassés, aux corps douloureux par la répétition des gestes réalisés seuls alors qu’il faudrait être 2 dans la plupart des cas.

Les responsables de nos structures, tous niveaux confondus, ont conscience que nos EHPAD territoriaux sont devenus des longs séjours, ressemblant en tout point à des structures hospitalières. Résidents grabataires, soins palliatifs, pathologies lourdes souvent refusées aux urgences hospitalières, retours d’hospitalisation en pleine nuit, accueil des familles….Les maisons dites de retraite sont devenues des établissements de soins à part entière pourvus de lits de soins palliatifs.

Nous sommes en colère et épuisé (es) face à cet aveuglement institutionnel qui nous contraint à transformer notre mission en une performance. Obligation de résultats, course contre la montre, faire sans trop réfléchir pour accomplir les actes…

Comment conserver cette flamme qui nous porte vers nos ainés alors que nous savons dès notre prise de poste que c’est un challenge qui nous attend mais aucunement des soins respectueux de leur rythme… Une véritable désolation générale que nous ne voulons plus subir.

La Covid nous entrainerait vers le monde d’après selon certains… Nous osons y croire mais faudrait-il encore que les priorités changent de nature.

Nous ne pouvons plus attendre passivement les transformations promises.

 

Patricia63

* GMP : Groupe (Iso Ressource) Moyen Pondéré / correspond au chiffre médian du niveau de dépendance des occupants d'un établissement d'hébergement pour personnes âgées. Plus il est élevé moins les résidents sont autonomes.

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