CHILI / Lettre de Baltazar GARZON au peuple chilien, au coeur de l'insurrection 18-O.

"Je me suis rendu sur la Plaza de la Dignidad (ex Plaza Italia), où j'ai pu constater comment les forces publiques ne sont pas utilisées pour contrôler l'ordre public et garantir le droit de manifester, mais plutôt pour nuire, blesser et porter préjudice à ceux qui exercent leur droit à la liberté d'expression", a déclaré M. Garzón dans sa lettre.

Baltazar GARZON © Agencia Uno Baltazar GARZON © Agencia Uno
 
Chers Chiliens :

J’écris à nouveau et je m'adresse cette fois au peuple chilien, après la lettre ouverte au président Piñera publiée le 23 octobre dernier et à propos de laquelle, évidemment, je n'ai reçu aucune réponse.

Dans cette lettre, j'ai exprimé ma douleur et ma profonde inquiétude face à ce qui se passe au Chili, un pays avec lequel j'ai un lien pérenne et pour lequel je ressens une affection particulière. Il me semblait alors, et il me semble encore maintenant, que la réponse du gouvernement à l'explosion sociale a été absolument disproportionnée, contre un peuple qui manifeste dans les rues, disant qu'il ne peut plus supporter tant d'inégalités, tant d'injustice, d'abus et de corruption.

En outre, j'ai dit dans cette lettre, et je l'ai dit dans d'autres forums, que l'armée n'est pas préparée pour contrôler l'ordre public mais pour faire la guerre, à soumettre l'ennemi ou à le détruire, et que lorsqu'elle descend dans la rue, les choses ne font qu'empirer. Mais j'ai pu voir avec stupeur comment Piñera a essayé à maintes reprises faire intervenir les militaires. Il semble ne pas comprendre que le peuple n'est pas l'ennemi mais la victime, et que le peuple doit être protégé et non pas puni par des mesures d'urgence.

Il est paradoxal que cet éclatement social ait eu lieu dans un pays qui - a-t-on dit - était une oasis en Amérique latine et qui essayait de s’exhiber au monde comme un garant de l'environnement afin de mener une réponse mondiale coordonnée à l'urgence climatique lors de la COP 25 que le Chili était censé être l’hôte. Cela n'a pas été le cas parce que Piñera et son gouvernement ne pouvaient pas permettre aux dirigeants du reste de la planète de voir comment l'exécutif était incapable de gérer les revendications sociales, en donnant comme seule réponse la répression et encore la répression contre leurs propres compatriotes, sans aucune honte.

Vous savez certainement qu'après cette lettre, je me suis rendu à Santiago du Chili pour participer au Forum latino-américain sur les droits de l'homme, qui s'est tenu du 23 au 25 janvier. J'ai rencontré des associations de victimes, des organismes de défense des droits de l'homme et la société civile pour connaître leurs impressions sur ce qui s'est passé depuis le 18 octobre. Je dois avouer que ce fut une journée très difficile sur le plan personnel et que ce que j'ai vécu a accru mon niveau d'indignation. Une indignation qui s'est accumulée au cours de ces trois mois, mais qui a déjà atteint un niveau de stupeur face à tant de cruauté, de paresse et d'incompétence.

Une répression dénuée de sens

Pendant mon bref séjour à Santiago, je suis allé vérifier personnellement ce que la société civile m'avait transmis à travers des centaines de messages du Chili, mais aussi de nombreux autres pays et de la communauté chilienne elle-même en Espagne. Je me suis rendu sur la Plaza de la Dignidad (anciennement Plaza Italia), où j'ai pu constater que les forces publiques ne sont pas utilisées pour contrôler l'ordre public et garantir le droit de manifester, mais plutôt pour nuire, blesser et porter préjudice à ceux qui exercent leur droit à la liberté d'expression. Les membres de Primera Línea, avec lesquels j'ai eu l'occasion de parler dans le bâtiment historique du Sénat, m'avaient exposé leur désespoir et leur peur de la répression déployée et soutenue par l'État. Pendant la manifestation, ils m'ont prêté un casque, m'ont entouré et m'ont protégé pour que je ne sois pas blessé, et pendant ce temps j'ai témérairement essayé de vérifier la réalité de ce qu'ils m’avaient dénoncé (voir ici ces moments).

Je dois reconnaitre que je ne savais pas ce qu'était le guanaco utilisé dans une manifestation jusqu'à ce que je voie un garçon voler par les aires avec sa bicyclette par l'impact de l'eau sous pression ; je ne pensais pas non plus que l'enveloppe du tube de gaz lacrymogène produirait un tel impact sur le visage jusqu'à ce que je le vérifie sur une des jeunes femmes qui m'accompagnaient ; ou que la graisse et l'acide de sa composition seraient si irritants ; ni que les  balles à grenaille qui vidaient des yeux innocents étaient montrées comme de sinistres trophées pour ne pas oublier la douleur... Face à cela, boucliers de bois ou de plastique, la rage contenue de l'impuissance et la certitude qu'il fallait être là, parmi des femmes et des hommes de tous âges qui montraient leur détermination à affronter les risques à leur sécurité, avec une force exemplaire. Là, à La Alameda, j'ai évoqué Pablo Milanés, en soulignant les crimes de la dictature dans sa chanson "Je foulerai à nouveau les rues de ce qui fut jadis le sanglant Santiago

Protester au Chili pourrait bien vous coûter la vie ou un œil au visage, comme cela s'est malheureusement produit et continue de se produire. Mais je suis ému de penser que malgré ce prix élevé, des centaines et des milliers de personnes sortent pour exiger des garanties d'un avenir meilleur. Le peuple chilien est un exemple de courage et de dignité pour le monde entier. L'émotion que je ressens en écrivant ces phrases me revient, comment dans l'Alameda, alors que j’ai serré dans mes bras et que des centaines d'entre vous m’ont serré dans vos bras. Vous avez tout mon respect et mon admiration.

Il n'y aura pas d'impunité

Je réitère ma solidarité avec toutes les victimes, avec les familles des morts et des disparus, avec les femmes qui ont été agressées sexuellement, avec celles qui ont été torturées, avec les blessés, avec ceux qui ont perdu un œil et, bien sûr, également avec Gustavo Gatica et Fabiola Campillay, dont la vision a été complètement enlevée. Ils ne seront pas oubliés. Il n'y aura pas d'impunité. Vous avez ma parole. C'est mon engagement.

Je n'aurais jamais pensé revenir au Chili pour être témoin d’un moment d’urgence sociale si grave. Je n'imaginais pas non plus qu'en plein XXIe siècle un gouvernement, soi-disant démocratique, recréerait une fois de plus le pire des temps les plus féroces passés. Je l’ai vécu en personne et - je dois vous dire - c'est aussi ce que l'on voit de l'extérieur. Piñera, Rozas, Chadwick, Blumel et Guevara sont dans la ligne de mire de la communauté internationale. L'histoire ne les absoudra pas.

Ce n'est pas pour rien que le soutien populaire au gouvernement est de 4%, un chiffre suffisamment bas pour démissionner et convoquer des élections ou pour effectuer un changement de cap dans la direction que les citoyens réclament. Mais non. Ils préfèrent s'accrocher au pouvoir, quel que soit le nombre de morts en plus, quel que soit le nombre d'yeux à rendre aveugles, quel que soit le nombre de corps à torturer, quel que soit le nombre de femmes à humilier et de personnes à emprisonner. Malheureusement, ces plaintes ne sont pas entendues et, une fois de plus, ils ont recours à la dureté pour préserver des privilèges anachroniques [caducos] ; pour semer de pièges dans le processus constitutionnel, en limitant autant que possible la nécessité du changement profond que le peuple chilien réclame. Les nouvelles règles, au lieu de garantir les libertés, les restreignent et font passer le code pénal avant toute autre option, encourageant ainsi l'impunité de ceux qui les répriment.

Ils ont tort. L'effort doit viser à générer des espaces de rencontre et des dynamiques de dialogue social qui n'ont pas été produits jusqu'à présent, en redonnant aux citoyens le protagonisme qu'ils devraient avoir dans toute démocratie.

Le peuple est votre patron, Président

Je m'adresse à vous une fois de plus, Monsieur le Président Piñera, pour vous dire : vous êtes un mandataire, c'est-à-dire un mandaté, votre chef est le peuple chilien. Vous ne pouvez pas gouverner comme si le pays n'était qu'une autre de vos entreprises. Vous ne pouvez pas exiger qu'ils vous applaudissent et vous soutiennent. Les citoyens ont tout à fait le droit de ne pas être d'accord avec vous et de le manifester, car le pays appartient à l’ensemble des Chiliens, pas à vous ni aux cinq ou six familles qui pensent être les propriétaires, qui profitent mois à mois de l'argent des cotisations de retraite et qui privent d'eau les hommes, les femmes et les enfants.

Je m'adresse également aux procureurs du Chili, aux juges et à la profession juridique en général : j'ai pu constater avec inquiétude que les institutions chiliennes, notamment le ministère public et le pouvoir judiciaire, ne suscitent pas la confiance nécessaire des citoyens, qui ne perçoivent pas qu'il y a de la bonne foi, mais pensent que d'autres intérêts sont défendus et non les demandes sociales légitimes. Cette absence de nœuds de connexion entre la société et les institutions de l'État conduit à un niveau de rejet et de confrontation très dangereux.

Dans ce contexte, et dans le même sens qui sont en train de le faire les juristes qui défendent les droits de l'homme en essayant de limiter les excès avec leurs plaintes, je les demande de ne pas vous laisser influencer, de ne pas permettre que la justice soit instrumentalisée, de rester impartial, d'enquêter de manière approfondie sur toutes les violations des droits de l'homme et sans crainte de formaliser, d'accuser, de juger et de condamner ceux qui, en droit, correspondent, quels que soient leur position et leur fonction. Vous êtes, à mon avis, la seule chose qui garantisse que le Chili continue à être considéré comme un pays où l'État de droit peut être proclamé. La limite pour succomber à l'arbitraire est très proche et avec elle l'impuissance la plus absolue pour un peuple très châtié par l'impunité.

La justice n'est pas et ne peut pas être répressive contre ce peuple, mais doit défendre ceux qui en ont le plus besoin face aux violations de la loi et des droits de l'homme par ceux qui ont la plus grande obligation de les respecter et de les protéger. C'est une exigence de tout État démocratique régi par l'État de droit.

Je cite ici les paroles d'un citoyen : "L'État du Chili s'est construit dans une logique d'impunité. L'État manque de conviction. Il n'y aura pas de justice pour les victimes". Quel désespoir cette phrase dénote ! Quel manque de confiance dans ceux qui administrent le pays ! Cela étant, on peut comprendre la protestation, on peut comprendre que, lorsqu'il n'y a pas d'autre réponse que la répression sévère, le peuple qui connais leurs droits exige, à l'ère d'Internet et d'une technologie presque magique, les libertés qu'ils veulent leurs retirer au moyen de projectiles dans le visage ou de gaz lacrymogènes. Pensez-y.

Au général Rozas et aux généraux des carabiniers chiliens, je réponds : pensez-vous qu'il soit logique qu'il y ait eu plus de 20 morts et près de 770 plaintes pour torture, dont plus de 150 à connotation sexuelle ? Pensez-vous qu'il soit correct que 405 blessures ou traumatismes oculaires aient été causés en trois mois ou que plus de 2 000 personnes aient fini en prison ou que plus de 3 600 personnes aient été blessées, dont plus de 2 000 par des balles, des plombs et des gaz lacrymogènes ? Ce sont tous des chiffres officiels de l'Institut national des droits de l'homme, des chiffres choquants.

Ne vous y trompez pas, la perspective qui est donnée à l’extérieur est qu'au Chili les droits de l'homme sont violés en ce moment, que ceux qui devraient les défendre ne le font pas et qu'une fois de plus, ce sont les victimes, c'est la société, ce sont le peuple qui est train d’exiger cette protection que les institutions ne lui offrent pas. Si les Carabiniers du Chili contrôlerait l'ordre public et permettrait en même temps à ceux qui le souhaitent de manifester pacifiquement, la dite Première Ligne n'existerait pas.

Aux colonels, capitaines, majors et lieutenants, aux sergents, caporaux et simples carabiniers, je dis : vous appartenez à une institution hiérarchique, mais conformément au droit chilien et international, lorsqu'un supérieur donne un ordre manifestement illégal (comme la torture, l'agression ou l'humiliation sexuelle, les coups de feu au visage, les coups pour blesser et en général l'usage de la force non justifiée), cet ordre ne peut pas être obéi car s'il est obéi, parce que s’elle est executée, la responsabilité pénale est engagée. Il n'y a pas d'obéissance due à des ordres manifestement illégaux.

À ceux qui font partie du gouvernement du Chili, je dis : il n'est pas correct pour un gouvernement démocratique de permettre autant d'abus et d'outrages, mais plutôt de prendre des mesures préventives et correctives concernant les violations des droits de l'homme. Malgré tous les rapports, tant des organismes nationaux qu'internationaux, de telles mesures n'ont pas été prises ou ont été insuffisantes, pendant que le chef de la police est soutenu publiquement encore et encore, qui à son tour soutient les carabiniers qui violent les droits de l'homme, garantissant ainsi l'impunité. Et pendant ce temps, qui soutient les victimes ? Qui donne des réponses réelles et pas seulement bureaucratiques des institutions à la violation de leurs droits ? Les autorités se consacrent uniquement à préserver la tranquillité de quelques-uns, tandis que les citoyens la perdent en exigeant un changement de cap vers un pays plus égalitaire et plus juste.

J'ai pu constater que ceux qui protestent le font parce qu'ils manquent des choses les plus essentielles. Ce qu'ils demandent, ce sont des droits de l'homme, ce sont des droits économiques, sociaux et culturels. Nous parlons d'éducation, de santé et de logement, nous parlons du droit humain à l'eau, à vivre dans la dignité. Comment la réaction sociale ne peut-elle pas être justifiée alors que dans ce pays l'eau est privatisée et que son utilisation agricole dans les grandes plantations passe avant l'approvisionnement humain, comme me l'ont dénoncé avec preuves les différents collectifs, qui ont également identifié de graves conflits d'intérêts chez les membres du gouvernement ?

Monsieur le Président, quelles mesures préventives votre gouvernement prend-il pour éviter d'autres décès, blessures, tortures, borgnes ou aveugles dans les mois à venir ? Des mois qui seront déterminants pour l'avenir du Chili, avec un processus constituant en cours qui est déjà train d’être dynamité par l’extrême droite qui, une fois de plus, révèle ses véritables intentions.

Le soutien de la communauté internationale

Le panorama des droits de l'homme au niveau mondial présente aujourd'hui deux directions, l'une consistant à les développer progressivement, en tant que produit d'une conscience sociale croissante pour la défense des plus vulnérables. L'autre est réactionnaire, poussée par l'extrême droite, qui cherche précisément l'involution et le retour à des positions passées que nous pensions dépassées, d'intolérance, de discrimination et de déni de tous ceux qui sont différents ou qui pensent différemment d'eux. Cette inertie du négationnisme de l'extrême droite, de la coercition, de l'absence de justice, de l'élimination des droits est un fait qui se vit au Chili. C'est le fascisme qui est resté latent et qui semble également s'être réveillé dans de trop nombreuses régions du monde.

C'est un moment historique où la communauté internationale est très attentive à ce qui se passe au Chili et continuera donc à soutenir le peuple dans ses revendications sociales légitimes et à observer et dénoncer les violations des droits de l'homme. Il existe une occasion unique de construire en commun un État véritablement démocratique qui garantisse l'égalité entre les hommes et les femmes, qui ne discrimine pas ses peuples originaires mais qui soit fier d'eux, qui cesse de traiter le peuple mapuche comme un terroriste pour avoir revendiqué ses droits, qui protège réellement les enfants, qui éduque sans différences de classes, qui s'occupe de sa population âgée en leur garantissant une pension digne et une prestation  de santé de qualité, enfin, c’est le moment de construire un état qui garantisse le bienêtre de toutes et tous.

 Cette phrase, "Plus jamais ça ! ", qui est devenue célèbre en Argentine et au Chili pour la lutte des victimes pendant tant d'années, devra être reprise ici, car on ne peut pas laisser l'impunité rayonner à nouveau dans cette partie de l'Amérique latine.

N'oubliez pas, Monsieur Piñera : votre responsabilité politique est claire. Votre responsabilité pénale fait l'objet d'une enquête, suite à plusieurs plaintes pour crimes contre l'humanité. Nous espérons que le ministère public et les tribunaux chiliens conserveront leur indépendance et leur impartialité, car il existe au Chili de très bons juristes qui savent parfaitement qu'il existe une responsabilité pénale pour l'acquiescement à des violations massives et systématiques des droits de l'homme, et que cette responsabilité incombe au supérieur hiérarchique et à toute la chaîne de commandement de ceux qui commettent directement les actes, y compris la personne qui détient en fin de compte le commandement suprême du pays. Ne l'oubliez pas.

Baltazar Garzon Real est juriste et membre du Conseil latino-américain de Justice et Liberté, et président de FIBGAR

Version originale en castillan ici.

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