Analyse critique marxiste du "Capital et ideologie" de T. PIKETTY, par Alain BHIR

Alain BHIR fait ici une analyse critique du "Capital et Idéologie" de T. PIKETTY à partir des concepts marxistes et l'interroge sur l'absence dans l'introduction d'une définition de ce qu’il entend par capital. Ou de ce qu’il entend par inégalité sociale. Et il remarque que Thomas Piketty n’est guère plus disert sur le second concept que mobilise le titre de son ouvrage, celui d’idéologie.

Alain BHIR © inconnu Alain BHIR © inconnu
L'analyse d'Alain BHIR est fait en trois parties :

  1. «Capital et idéologie»: un titre en trompe-l’œil, publié par A l'encontre le 29 - octobre - 2019

  2. Des «sociétés ternaires» aux «sociétés de propriétaires»: comment Thomas Piketty analyse la transition du féodalisme au capitalisme, publié par A l'encontre le 5 - novembre - 2019

  3. Le « socialisme participatif » de Thomas Piketty: un socialisme utopique aux allures scientifiques, publié par A l'encontre le 19 - novembre - 2019

«Capital et idéologie»: un titre en trompe-l’œil, publié par A l'encontre le 29 - octobre - 2019 

 

Après Le Capital au XXIe siècle (Le Seuil, 2013), qui a connu un succès mondial [1], Thomas Piketty vient de publier un nouvel ouvrage qui prend la suite et complète le précédent, Capital et idéologie (Le Seuil), qui a immédiatement bénéficié d’une large couverture médiatique. Fort de mille deux cents pages, ce dernier affiche une ambition théorique certaine, au-delà du remarquable appareil statistique sur lequel il s’appuie, mis de surcroît en ligne à la disposition du public, qui  n’exclut cependant ni la clarté de l’exposé (en dépit de quelques néologismes, il n’est nullement jargonnant et se lit toujours d’une manière agréable) ni la modestie de son auteur (qui ne masque pas ses hésitations et doutes chemin faisant). Dans cette mesure même, il n’est pas nécessaire de choisir d’emblée de se placer d’un côté ou de l’autre de l’alternative à laquelle se réfère Michel Husson à la fin de l’article qu’il lui a consacré sur ce même site : « le monde va se diviser entre ceux qui pensent qu’il s’agit d’un regard nouveau, irrévérencieux et inductif sur les structures sociales et l’idéologie (…) et ceux qui le lisent comme la thèse de maîtrise en science politique/anthropologie/sociologie d’un étudiant sans formation » [2]. S’il ne mérite sans doute pas pareil excès d’honneur, il n’encourt pas non plus pareille indignité (toute relative d’ailleurs), du moins immédiatement. D’autant plus que tout au long de son ouvrage, Thomas Piketty manifeste une dénonciation incisive des inégalités sociale et une révolte sincère contre leur creusement, qui affecte la « mondialisation » néolibérale, ainsi qu’une détermination résolue à formuler des propositions pour tenter d’inverser cette dynamique infernale, en allant à la fin de son ouvrage jusqu’à jeter les bases d’un nouveau projet socialiste, celui d’un « socialisme participatif » censé dépasser le capitalisme.

Il faut donc le prendre au sérieux, l’examiner de près et le disputer, dans tous les sens du terme, ce que Thomas Piketty appelle d’ailleurs lui-même de ses vœux. L’ampleur de l’ouvrage exclut cependant de le faire en une seule fois. Dans ce premier article, je me pencherai simplement sur ses fondements théoriques, dont l’exposé se concentre dans son Introduction, pour en souligner les faiblesses, au demeurant assez évidentes au vu du peu de place que Thomas Piketty consacre à définir les principaux concepts qu’il mobilise. A commencer par les deux qu’il a réunis dans le titre de son ouvrage.

Sur le capital

La première surprise du lecteur est, en effet, de ne trouver dans les pages de l’Introduction où Thomas Piketty présente ces fondements aucune définition de ce qu’il entend par capital. Le terme lui-même n’y figure quasiment pas : sauf erreur de ma part, je n’en ai relevé que trois occurrences (pages 20, 34 et 65), aucune ne donnant lieu ne serait-ce qu’à un embryon de définition, comme s’il ne nécessitait aucune attention particulière ou comme s’il allait de soi pour l’auteur, si ce n’est pour le lecteur. Et c’est bien le cas en l’occurrence. Comme dans son précédent ouvrage, et comme la quasi-totalité des économistes, Thomas Piketty entend en fait par capital toute forme de propriété, toute espèce d’actif (matériel ou immatériel) susceptible de procurer à son détenteur richesse (hauts revenus et gros patrimoine) et pouvoir. En somme, il adopte ce qu’on peut nommer, d’un point de vue marxiste, une conception fétichiste du capital qu’il ne comprend pas comme ce qu’il est (un rapport social de production), propre à ce que Marx nommait « l’économie vulgaire », qui, d’une part, le réifie (le confond avec ses supports matériels : moyens de production, monnaie, titres de crédit ou de propriété, etc.) et, d’autre part, le déifie (en fait une puissance surhumaine voire surnaturelle en lui attribuant la capacité de se mettre par lui-même en valeur) [3].

En fait, l’objet de Thomas Piketty n’est nullement le capital stricto sensu. Ce sont les inégalités sociales plus largement considérées dans leurs relations avec les idéologies qui les accompagnent et les soutiennent. C’est d’ailleurs ce qu’il répète à l’envi dès l’Avertissement au lecteur et dans l’Introduction de son ouvrage.

« Le Capital au XXIe siècle a tendance à traiter les évolutions politico-idéologiques autour des inégalités et de la redistribution comme une sorte de boîte noire. J’y formule certes quelques hypothèses à leur sujet, par exemple sur les transformations des représentations et attitudes politiques face aux inégalités et à la propriété privée induites au XXe siècle par les guerres mondiales, les crises économiques et le défi communiste, mais sans véritablement aborder de front la question de l’évolution des idéologies inégalitaires. C’est ce que je tente de faire de façon beaucoup plus explicite dans ce nouvel ouvrage, en replaçant en outre cette question dans une perspective temporelle, spatiale et comparative beaucoup plus vaste. » (page 11)

Et c’est encore ce qu’il répète à la fin de l’ouvrage, lorsqu’il est amené à récapituler son propos :

« J’ai tenté dans ce livre de proposer une histoire à la fois économique, sociale, intellectuelle et politique des régimes inégalitaires, c’est-à-dire une histoire des systèmes de justification et de structuration de l’inégalité sociale, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu’aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes. » (page 1191)

Ainsi, il aurait été bien plus exact et plus honnête que son ouvrage portât le titre Inégalités et idéologie. C’est d’ailleurs ce qu’il laisse clairement entendre dans la présentation de ses sources, intitulée « Les sources utilisées dans ce livre : inégalités et idéologies » (page 26). Alors pourquoi avoir fait figurer dans ce titre le mot de capital qui occupe si peu de place dans la matière même de l’ouvrage ?

Sur les inégalités sociales

Puisque Thomas Piketty entend traiter des différentes manières dont, dans toute l’étendue spatio-temporelle des sociétés humaines, les inégalités structurelles de ces dernières ont été pensées et justifiés, du moins pourrait-on s’attendre à ce qu’il définisse ce qu’il entend par inégalité sociale. Or, là encore, le lecteur restera sur sa faim.

En premier lieu, il ne prend pas soin d’en donner une définition en compréhension, répondant à cette question aussi simple que décisive en définitive : que faut-il entendre par inégalité sociale ? La seule fois où il le tente, cela débouche sur une formulation singulièrement tautologique : « Un régime inégalitaire, tel qu’il sera défini dans cette enquête, se caractérise par un ensemble de discours et de dispositifs institutionnels visant à justifier et à structurer les inégalités économiques, sociales et politiques d’une société donnée » (page 15). En somme, un régime inégalitaire justifie et structure des inégalités. On pouvait s’en douter…

Que l’on me permette de comparer cette légèreté d’approche avec les précautions dont nous nous sommes entourés, Roland Pfefferkorn et moi-même, lorsque nous avons entrepris, dans un ouvrage de dimensions cependant infiniment moindres, l’étude du caractère systémique des inégalités entre catégories sociales [4]. Nous en ayons fourni la définition synthétique suivante :

« Une inégalité sociale est le résultat d’une distribution inégale, au sens mathématique de l’expression, entre les membres d’une société des ressources de cette dernière, distribution inégale due aux structures mêmes de cette société et faisant naître un sentiment, légitime ou non, d’injustice au sein de ses membres » (page 8).

Définition suivie d’un commentaire sur plusieurs pages de ses différents éléments composants, soulignant notamment l’irréductibilité des inégalités sociales à leur mesure mathématique, qui n’annule en rien le recours à une telle mesure autant que possible ; leur caractère multidimensionnel (les inégalités sociales couvrent tous les aspects de l’existence humaine) ; leur nature phénoménale (apparente, superficielle) au regard des rapports sociaux structurels qui leur donnent naissance (j’y reviendrai) ; la nécessité mais aussi la difficulté quelquefois qu’il y a à distinguer entre inégalités sociales, inégalités naturelles et inégalités individuelles ; enfin le fait que les inégalités sociales sont toujours enjeux de débats et de combats entre celles et ceux qu’elles affectent, qu’elles les favorisent, les défavorisent ou qu’elles épargnent, à des degrés divers. Ce sont là des préalables et des précautions théoriques qui nous ont paru indispensables, pour éviter pièges et confusions dans lesquels risque de tomber qui ne s’en entoure pas, comme nous allons le voir.

Car, pour ne pas l’avoir fait, Thomas Piketty rétrécit singulièrement, en deuxième lieu, la définition en extension des inégalités sociales, ce qui le conduit à réduire le champ des inégalités sociales dont ils traitent. Et même doublement. Il les réduit d’une part aux seules inégalités entre catégories sociales et entre nations ou groupes de nations, en négligeant celles entre femmes et hommes, celles entre générations et classes d’âge tout comme les inégalités socio-spatiales (à l’intérieur d’une même nation : inégalités entre régions, entre villes et campagnes, entre centres-villes et banlieues, etc.) même s’il lui arrive d’évoquer ces dernières en passant : par exemple page 27, page 38), contrairement à ce que nous avons tenté de faire dans le Dictionnaire des inégalités [5]. D’autre part, Thomas Piketty tend constamment à réduire les inégalités entre catégories sociales et entre nations ou groupes de nations principalement aux inégalités de revenus et de patrimoines (en omettant par exemple les inégalités face au logement, face à la santé, face à l’accès à l’espace public, face aux médias, etc.), contrairement à ce que nous avions fait dans Déchiffrer les inégalités [6] et dans Le système des inégalités. Ainsi, lorsqu’il traite de la montée des inégalités dans le monde au cours des quatre dernières décennies, tous les indicateurs retenus concernent uniquement l’aggravation des inégalités dans l’ordre de partage des revenus : symptomatiquement les graphiques, par lesquels Thomas Piketty illustre cette dernière, s’intitule « La montée des inégalités dans le monde » (page 37), « L’inégalité dans les différentes régions du monde » (page 39) ou encore « La courbe de l’éléphant des inégalités mondiales » (page 41) et « Les inégalités de 1900 à 2000 », comme si les inégalités de revenus étaient à elles seules « les inégalités » voire « l’inégalité ». Et cela transparaît encore lorsqu’il traite « des nouvelles inégalités éducatives » qu’il réduit encore pour l’essentiel à des inégalités de revenus (pages 52-53), semblant ignorer tout ce que les inégalités face à la scolarité doivent à la distribution et à l’accumulation inégales de « capital culturel légitime » au sein des familles [7].

Et les quelques fois où Thomas Piketty étend le champ des inégalités au-delà des inégalités socio-économiques (de revenus et de patrimoines), il ne prend pas soin d’articuler les unes aux autres, en se contentant de les juxtaposer, sans laisser du coup apparaître le caractère systémique des inégalités sociales. Par exemple : « L’inégalité moderne se caractérise également par un ensemble de pratiques discriminatoires et d’inégalités statutaires et ethno-religieuses (…) On peut citer les discriminations auxquelles font face celles et ceux qui n’ont pas de domicile ou sont issus de certains quartiers et origines. On peut penser aux migrants qui se noient » (page 14). Ou encore lorsqu’il relève la non-congruence entre les inégalités de revenus et les inégalités scolaires (page 57).

En dernier lieu enfin, Thomas Piketty ne rapporte jamais les inégalités sociales aux rapports sociaux structurels qui leur donnent naissance, qui les manifestent mais les masquent aussi pour partie. Autrement dit, il ne saisit pas le caractère phénoménal des inégalités : le fait que les inégalités sociales ne sont que des phénomènes, la manifestation selon le cas évidente ou au contraire biaisée et pour partie masquées de structures sociales sous-jacentes, celles constituées par les rapports sociaux fondamentaux que sont les rapports sociaux de production ainsi que les rapports sociaux de reproduction (articulant les rapports sociaux de sexe et les rapports sociaux de génération). D’ailleurs, le fait de travailler à peu près exclusivement sur des données individuelles concernant les revenus et les patrimoines, en les ordonnant en quantiles (essentiellement déciles et centiles), a pour conséquence mécanique d’occulter ou, du moins, de négliger les rapports de production [8]. En somme, Thomas Piketty raisonne comme si les inégalités sociales étaient la structure sociale elle-même en confondant les deux dans ce qu’il nomme des « régimes inégalitaires » dont j’ai donné la définition plus haut.

Sur l’idéologie

Thomas Piketty n’est guère plus disert sur le second concept que mobilise le titre de son ouvrage, celui d’idéologie. Ce qui est d’autant plus gênant que l’usage de ce concept ne peut aller de soi, tant ses mésusages ont été multiples. Et sans qu’on se soit posé au préalable la question de savoir si son usage peut ne pas être lui-même… idéologique. Ce qui suppose au minimum d’en fournir une définition claire et précise qui permette d’en justifier l’usage à des fins de connaissance critique de la réalité sociale.

Or, sous ce rapport, ce qu’en dit Thomas Piketty est bien faible et insuffisant. Il n’y consacre que moins de deux pages (pages 16 et 17), n’aboutissant qu’à des formules vagues et lâches. Qu’on en juge :

« Je vais tenter dans le cadre de ce livre d’utiliser la notion d’idéologie d’une façon positive et constructive, c’est-à-dire comme un ensemble d’idées et de discours a priori plausibles visant à décrire comment devrait se structurer la société. L’idéologie sera envisagée dans ses dimensions à la fois sociales, économiques et politiques. Une idéologie est une tentative plus ou moins cohérente d’apporter des réponses à un ensemble de questions extrêmement vastes portant sur l’organisation souhaitable ou idéale de la société. »

Le restant du développement est consacré à mentionner qu’une idéologie se doit notamment d’aborder « la question du régime politique, c’est-à-dire de l’ensemble des règles décrivant les contours de la communauté et de son territoire, les mécanismes permettant de prendre des décisions politiques en son sein, et les droits politiques de ses membres » ; ainsi que « la question du régime de propriété, c’est-à-dire de l’ensemble des règles décrivant les différentes formes de possession possibles, ainsi que les procédures légales et pratiques définissant et encadrant les relations de propriété entre groupes concernés ». Et, en conséquence, elle se doit de fixer notamment « un régime éducatif (c’est-à-dire les règles et institutions organisant les transmissions spirituelles et cognitives : familles et Églises, pères et mères, écoles et universités) et un régime fiscal (c’est-à-dire les dispositifs permettant d’apporter des ressources adéquates aux États et régions, communes et empires, ainsi qu’à des organisations sociales, religieuses et collectives de diverses natures). » Mais aucune explication ni justification ne sont fournies quant aux raisons pour lesquelles une idéologie est censée se pencher sur ces différentes questions plutôt que sur d’autres, tout aussi cruciales s’agissant de justifier l’existence et la persistance d’inégalités entre membres d’une même société ; par exemple celle de savoir qui a le droit ou qui à l’obligation de porter des armes et de participer à la défense du territoire ou à la conquête de territoire voisin ; ou encore celle de savoir qui décide de la nature du sacré et qui fixe celles et ceux qui ont le droit mais aussi le devoir de le manipuler ; ou encore celle de savoir comment se règlent les conflits entre membres de la société et ceux qui en sont chargés ; etc.

Là encore, qu’on me permette d’établir une comparaison avec la définition que j’ai fournie de ce qu’est une idéologie en général, à l’occasion de l’analyse du caractère idéologique du néolibéralisme, largement inspirée de la tradition marxiste :

« Une idéologie est un système culturel (au sens anthropologique du mot) dont le noyau est constitué par une conception du monde à la fois englobante et cohérente, qui implique un programme d’action sur le monde et par conséquent aussi une axiologie, et dont la fonction essentielle est de justifier la situation, les intérêts ou les projets d’un groupement social particulier. » [9]

Cette définition met délibérément l’accent sur trois moments (au sens d’éléments constitutifs) qui sont autant de conditions nécessaires à la constitution d’une idéologie. Un moment théorique : une conception englobante et cohérente de la réalité sociale ou, du moins, d’une partie conséquente de celle-ci. Un moment pratique ou pragmatique : un programme d’action, selon le cas politique, morale, éthique, pédagogique, etc., ou tout cela à la fois, qui nous dit non seulement ce que le monde est (ou est censé être) mais encore ce que nous devons et pouvons y faire et en faire, comment et pourquoi nous avons à y agir. Enfin un moment apologétique : la justification voire l’idéalisation de la situation, des intérêts, des actions, des positions et/ou des propositions, des projets d’un groupement, pris dans des rapports complexes (d’alliance, de concurrence, de rivalité, de lutte, etc.) avec d’autres groupements, justification qui a pour fonction de permettre à ce groupement de parvenir à ses fins ; en ce sens, toute idéologie est toujours fondamentalement un plaidoyer pro domo.

Dans l’usage qu’il fait du concept d’idéologie, Thomas Piketty retient les deux premiers moments, sans toujours clairement les distinguer d’ailleurs, mais il tend à négliger le dernier. Plus exactement, s’il reconnaît bien une dimension apologétique aux idéologies inégalitaires qu’il examine, c’est en la rapportant à la société dans son ensemble bien plus qu’au groupement (caste, ordre, classe, etc.) dominant. Pour lui, une idéologie vise davantage à justifier l’ordre social en tant que tel, y compris dans sa dimension inégalitaire, dans le but de le conforter, qu’à justifier spécifiquement la position dominante de ceux qui instituent et perpétuent cet ordre inégalitaire parce qu’ils en profitent. Cela apparaît dès les premières lignes de l’Introduction :

« Chaque société humaine doit justifier ses inégalités : il faut leur trouver des raisons, faute de quoi c’est l’ensemble de l’édifice politique et social qui menace de s’effondrer. Chaque époque produit ainsi un ensemble de discours et d’idéologies contradictoires visant à légitimer l’inégalité telle qu’elle existe ou devrait exister, et à décrire les règles économiques, sociales et politiques permettant de structurer l’ensemble. » (page 13).

Et Thomas Piketty enfonce le clou par après : « (…) on aurait bien tort de voir dans ces constructions intellectuelles et politiques un pur voile hypocrite et sans importance permettant aux élites de justifier leur immuable domination. » (page 61). Ce qui revient à dire qu’une idéologie inégalitaire peut être l’idéologie dominante au sein d’une société donnée sans être d’abord et essentiellement l’idéologie du groupement dominant, c’est-à-dire l’expression tout à la fois de ses intérêts, de ses passions et de sa vision du monde, destinée à justifier sa position dominante. Sans doute serait-il erroné de réduire une idéologie à ce seul moment apologétique [10]. Mais c’est une autre erreur, et de plus grave conséquence, que de minorer voire d’ignorer ce moment comme finit par le faire Thomas Piketty, en transformant toute idéologie en une simple réponse au « besoin irrépressible des sociétés humaines de donner du sens à leurs inégalités, parfois au-delà du raisonnable. » (page 45). Car : « Toutes les sociétés humaines ont besoin de donner du sens à leurs inégalités et les justifications du passé, si on les regarde de près, ne sont pas toujours plus folles que celle du présent.  » (page 46).

Ce gauchissement du concept d’idéologie que pratique Thomas Piketty s’explique par le fait qu’il n’examine que des idéologies inégalitaristes, pire : il fait comme si l’idéologie n’avait pas d’autre fonction possible que celle de justifier les inégalités sociales existantes, comme l’expriment bien les deux passages que je viens de citer. Car, dès lors, il n’est pas nécessaire de prendre en compte ou même seulement de mentionner sa fonction apologétique pour les groupements dominants : elle va de soi.

Il est clair pourtant qu’il y a eu, au cours de l’histoire des idéologies égalitaristes : des idéologies revendiquant l’égalité (sous différents rapports) entre les membres de la société. Son cortège est celui des grandes moments de révolte des dominés : les soulèvements des esclaves dans l’Antiquité, les jacqueries millénaristes qui parcourent le Moyen Age, les tendances radicales de la Réforme, les accents plébéiens qui ont accompagné les premières révolutions bourgeoises dans les Provinces-Unies, en Angleterre, plus tard en France jusqu’aux mouvements anarchistes, socialistes et communistes contemporains en sont autant de jalons, pour rester cantonné dans la seule histoire européenne.

Sur les rapports sociaux de production

Le principal défaut d’où découlent les travers précédents est la méconnaissance, par Thomas Piketty, du concept de rapports sociaux de production. De ces derniers, il saisit tout au plus avec constance les rapports de distribution en se focalisant sur les inégalités de revenus et de patrimoines.

Cette méconnaissance transparaît, par exemple, dans sa difficulté à expliquer pourquoi la question de la propriété et celle du pouvoir politique sont étroitement articulées, articulation rapportée par lui à leur seule dimension idéologique (page 17) ; ou encore pourquoi cette articulation est immédiate dans les modes de production précapitalistes alors qu’elle passe par des médiations juridiques dans le mode capitaliste de production, ce qui leur donne l’apparence de l’appartenance à deux sphères distinctes, la sphère économique et la sphère politique (page 18). Une question sur laquelle Marx avait avancé l’intuition décisive suivante :

« C’est toujours dans le rapport immédiat entre le propriétaire des moyens de production et le producteur direct (…) qu’il faut chercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l’édifice social et par conséquent de la forme politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance, bref, la base de la forme spécifique que revêt l’État à une période donnée.» [11]

Cette méconnaissance transparaît encore dans sa minoration de l’objectivité des rapports de production et de la survalorisation consécutive de l’autonomie et de la puissance du politique et de l’idéologique. Thomas Piketty a certes parfaitement raison de dire qu’il faut « prendre l’idéologie au sérieux » (page 20). Ce qui implique aussi bien d’accorder tout leur poids aux facteurs idéologiques dans l’analyse de la structuration et de la transformation historique des sociétés humaines, par conséquent dans l’explication de leur diversité spatiale et temporelle ; que d’accorder à ces facteurs une autonomie relative à l’égard des autres facteurs de structuration et de transformation (développement des forces productives, rapports de production et de reproduction, rapports de propriété, etc.). Mais peut-on pour autant affirmer que :

« L’inégalité n’est pas économique ou technologique : elle est idéologique et politique. Telle est sans doute la conclusion la plus évidente de l’enquête historique présentée dans ce livre. Autrement dit, le marché et la concurrence, le profit et le salaire, le capital et la dette, les travailleurs qualifiés et non qualifiés, les nationaux et les étrangers, les paradis fiscaux et la compétitivité, n’existent pas en tant que tels. Ce sont des constructions sociales et historiques qui dépendent entièrement du système légal, fiscal, éducatif et politique que l’on choisit de mettre en place et des catégories que l’on se donne » (page 20) ?

Que les rapports sociaux (en l’occurrence : les rapports capitalistes de production) soient des constructions sociohistoriques n’exclut en rien leur objectivité, au double sens où ils existent en dehors des acteurs sociaux (individuels et collectifs) qui sont pris en eux et par eux et où ils exercent à leur égard une contrainte plus ou moins puissante, au rebours de l’affirmation selon laquelle  ils « n’existent pas en tant que tels ». Les deux termes de cette proposition renvoient sans doute à une contradiction qui est au cœur de la praxis sociale, de l’agir sociohistorique : celle entre les sujets humains et leurs produits et œuvres qui se fixent en dehors d’eux et face à eux comme une réalité objective qui pèsent sur eux de tout le poids de leurs déterminations matérielles, institutionnelles et spirituelles (idéologiques), objectivité qu’ils sont en mesure de transformer plus ou moins radicalement et quelquefois même de révolutionner, en leur substituant progressivement ou brutalement d’autres rapports. C’est toute cette dialectique que Marx évoque dans le célèbre passage suivant :

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. » [12]

Pour en revenir aux rapports capitalistes de production et aux actions susceptibles de les modifier, il est clair que ces dernières peuvent infléchir plus ou moins « le marché et la concurrence, le profit et le salaire, le capital et la dette, les travailleurs qualifiés et non qualifiés, les nationaux et les étrangers, les paradis fiscaux et la compétitivité ». Mais, sauf à entamer une rupture révolutionnaire avec ces rapports, ces inflexions ne modifieront pas fondamentalement ces rapports. Qu’un nouveau partage soit institué entre le profit et le salaire, par exemple, conduisant à réduire substantiellement les inégalités de répartition de la richesse sociale produite (sous forme de valeur), ne modifie en rien ni la nature du profit (résultat de leur péréquation de la plus-value, donc de l’exploitation du travail humain dans le cadre des rapports capitalistes de production) ni celle du salaire (résultat de la transformation de la force de travail en marchandise, autre caractéristique structurelle des rapports capitalistes de production), qui apparaissent ainsi pour ce qu’ils sont : autant de formes des rapports capitalistes de production.

Qui plus est, non seulement de pareilles réformes de ces rapports n’en modifient nullement la nature mais elles sont la condition même de leur reproduction. C’est que Marx et Engels ont tôt indiqué dans un autre passage des plus célèbres de leur abondante littérature :

« La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de toutes les conditions sociales, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux stables et figés, avec leur cortège de conceptions et d’idées traditionnelles et vénérables, se dissolvent; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout élément de hiérarchie sociale et de stabilité d’une caste s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin forcés d’envisager leur situation sociale, leurs relations mutuelles d’un regard lucide. » [13]

Ainsi, la rude inflexibilité des rapports capitalistes de production a-t-elle pour condition la flexibilité de leurs formes phénoménales, soit leurs transformations (au sens propre de changements de forme) permanentes, auxquelles contribuent à l’occasion les réformes qui prétendent les dépasser. Nous aurons à nous en souvenir lorsqu’il nous faudra évaluer la portée des propositions de Thomas Piketty en faveur d’un « socialisme participatif ».

La minoration de l’objectivité des rapports sociaux et la majoration consécutive des facteurs idéologiques transparaissent également dans les formulations auxquelles il s’abandonne dès lors qu’il traite des transformations historiques, qui trahissent inversement une surestimation de la puissance de l’idéologie. Ainsi lit-on sous sa plume : « C’est la rencontre d’évolutions intellectuelles et de logiques événementielles qui produit le changement historique : les unes ne peuvent rien sans les autres » (page 48). Ou encore : « (…) les idées et idéologies comptent dans l’histoire, mais elles ne sont rien sans le truchement des logiques événementielles, des expérimentations historiques et institutionnelles concrètes, et souvent de crises plus ou moins violentes » (page 61). Encore conviendrait-il de se demander si, derrière et dans ces « logiques événementielles, expérimentations institutionnelles et crises plus ou moins violentes » ne se manifeste pas tout simplement la dure et inflexible objectivité des rapports sociaux (de production, de propriété, de classe, etc.), des contradictions qui les dynamisent et des transformations qui en résultent, souvent à l’insu même des acteurs sociaux, en les obligeant précisément à faire preuve d’innovations idéologiques et politiques et en leur en fournissant aussi l’occasion.

Thomas Piketty en fournit lui-même un exemple saisissant lorsqu’il esquisse une analyse de la genèse du régime fordiste de reproduction des rapports capitalistes de production dans les formations capitalistes centrales (États-Unis et Europe occidentale en tête) dans le cours des années 1920-1940, donnant notamment naissance à l’État-providence (pages 54-55). Il commence à en attribuer le mérite à la constitution de « coalition d’idées fondées sur des programmes de réduction des inégalités et de transformations profondes du système légal, fiscal et social », incarnées notamment par des partis social-démocrates. Après quoi, il enchaîne de la sorte :

« Le facteur le plus important conduisant à l’émergence de telles coalitions d’idées et de cette nouvelle vision du rôle de l’État fut la perte de légitimité du système de propriété privée et de libre concurrence, d’abord de façon graduelle au XIXe siècle et au début du XXe, du fait des énormes concentrations de richesses engendrées par la croissance industrielle et des sentiments d’injustice provoquées par ces évolutions, et ensuite de façon accélérée à la suite des guerres mondiales et de la crise des années 1930. »

Cette phrase illustre littéralement l’importance relative que Thomas Piketty accorde d’une part aux facteurs idéologiques, d’autre part aux dynamiques et contradictions des rapports de production et de classe : il consacre plusieurs lignes aux premiers pour liquider en quelques mots la référence à ces événements de toute première importance que furent les deux guerres mondiales et la crise structurelle initiée par le krach boursier new-yorkais d’octobre 1929, autant de manifestations explosives des contradictions recelées par le développement des rapports capitalistes de production, plaçant le mode de production capitaliste lui-même au bord du gouffre, nécessitant de profondes réformes de ses rapports constitutifs, donnant ainsi leur chance historique à « des coalitions d’idées » qui, sans ces explosions, auraient continué à faire antichambre dans l’Histoire. Ce que Thomas Piketty lui-même avoue du bout des lèvres en évoquant la brusque « accélération » dont ces coalitions auront bénéficié de la part de ces explosions.

Un dernier indice de l’incompréhension par Thomas Piketty du concept de rapports sociaux de production nous est fourni par l’étonnante formulation suivante : « la théorie du passage mécanique du “féodalisme” au “capitalisme” à la suite de la révolution industrielle ne permet pas de rendre compte de la complexité des trajectoires historiques et politico-idéologiques observées dans les différents pays et régions du monde (…) » (page 21). Théorie qui est celle censément proférée par le marxisme. Ce dernier a produit des multiples hypothèses, analyse et théories à propos de ce passage, en donnant quelquefois naissance à d’âpres discussions entre marxistes [14]. Mais, pour divergents qu’ils aient pu être entre eux sur cette question,  aucun d’entre eux ne l’a fait dépendre de la seule « révolution industrielle ». Pour cette simple raison que tout marxiste sait que la transition d’un mode de production à un autre, en l’occurrence du féodalisme au capitalisme, est nécessairement un processus pluriséculaire, qu’il est impossible de condenser dans les quelques décennies qui ont vu se produire la « révolution industrielle ». Prétendre le contraire, c’est ne rien comprendre ni à ce qu’est un mode de production ni à ce que sont les rapports de production qui lui servent de base structurelle [15]. Quant à l’impossibilité de rendre compte, sur des bases marxistes, « de la complexité des trajectoires historiques et politico-idéologiques observées dans les différents pays et régions du monde », je me permets de renvoyer le lecteur au tome 3 de Le premier âge du capitalisme, plus précisément aux parties X et XI, où je ne consacre pas moins de l’équivalent (en nombre de pages !) de l’ouvrage de Piketty à une entreprise de ce genre ; et je l’en fais juge [16].

Retour sur le titre

Revenons une dernière fois sur le titre de l’ouvrage. En intitulant celui-ci Capital et idéologie, Thomas Piketty ne pouvait pas ignorer qu’il mobilisait ce faisant deux concepts qui, l’un et l’autre, sont fortement connotés en ce qu’ils font signe vers une certaine tradition théorique et politique, le marxisme, et plus encore vers son initiateur, Marx lui-même. Certes, Marx n’a pas eu le monopole de l’usage de ces deux termes, dont il n’est au demeurant pas l’inventeur : il a repris le terme de capital aux économistes de son temps et celui d’idéologie à l’école française du même nom fondé par Antoine Destutt de Tracy (1754-1836). Mais il est non moins certain que Marx aura fait subir à chacun de ces deux concepts, à celui de capital plus encore qu’à celui d’idéologie, une révolution théorique telle qu’il est difficile pour ne pas dire impossible d’en faire usage aujourd’hui sans se référer à ce qu’il en a fait, que ce soit pour placer ses pas dans les siens ou pour s’en affranchir, d’une manière ou d’une autre [17].

Et c’est pourtant exactement la démarche de Thomas Piketty qui use de ces concepts comme si Marx n’en avait jamais traité. Comme je ne lui ferai pas l’injure de supposer qu’il ignore tout de Marx, il faut bien chercher le sens d’une telle mise entre parenthèses ou d’un tel contournement de ce dernier, qui sont tout sauf innocents, dans le bénéfice qu’il peut en retirer : faire croire qu’on peut s’émanciper de Marx sans se donner la peine de se confronter à lui, pour de bon et sérieusement. Ou encore : faire croire que l’on est en mesure de dépasser Marx sans se donner la peine de passer par lui. En définitive : faire croire que l’on se situe au-delà de Marx alors qu’on est nettement en deçà de lui, sur plusieurs points majeurs.

En somme, pour un lecteur averti, le titre de l’ouvrage n’est pas seulement trompeur sur la nature de la marchandise qu’il emballe. Il laisse encore immanquablement flotter autour de cette dernière un petit parfum d’escroquerie intellectuelle. (A suivre)

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[1] Traduit en une quarantaine de langue, il a été vendu à deux millions et demi d’exemplaires, selon son éditeur.

[2] http://alencontre.org/laune/thomas-piketty-et-langleterre-ou-comment-ne-pas-traiter-le-sujet.html Quelques-unes de mes propres conclusions rejoignent d’ailleurs celles tirées par Michel Husson de l’examen d’une autre partie de l’ouvrage.

[3] Cf. « Critique des représentations fétichistes du capital », http://classiques.uqac.ca/contemporains/bihr_alain/critique_representations_fetichistes_du_capital/critique_texte.html

[4] Le système des inégalités, Paris, La Découverte, 2008.

[5] Dictionnaire des inégalités, Paris, Armand Colin, 2014.

[6] Déchiffrer les inégalités, seconde édition, Paris, Syros, 1999 (1ère édition, 1995). Disponible en ligne http://classiques.uqac.ca/contemporains/bihr_alain/dechiffrer_les_inegalites/dechiffrer_les_inegalites.html

[7] Facteur largement documenté depuis les travaux pionniers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les héritiers, Paris, Éditions de Minuit, 1964 et La reproduction, Paris, Éditions de Minuit, 1970, jusqu’à ceux plus récents de Jean-Pierre Terrail, De l’inégalité scolaire, Paris, La Dispute, 2002 ou de Choukri Ben Ayed (dir.), L’école démocratique. Vers un renoncement politique ?, Paris Armand Colin, 2010, pour ne citer qu’eux.

[8] Merci à Michel Husson de m’avoir suggéré cette remarque. Dans Déchiffrer les inégalités, nous nous sommes au contraire efforcés, Roland Pfefferkorn et moi-même, d’opérer non en comparant des quantiles mais des données concernant les catégories socioprofessionnelles, telles que définies par l’Insee, puis de proposer dans un chapitre final de synthèse un tableau récapitulatif (tableau 13.1, page 439) faisant apparaître que les inégalités ainsi établies entre catégories sociales, prises dans toute leur extension, sont largement déterminées par les rapports capitalistes de production. Tableau repris dans Le système des inégalités, op. cit., page 46 et les remarques qui suivent (pages 47 à 54).

[9] « L’idéologie néolibérale », Semen, n°30, Presses universitaires de Franche-Comté, Besançon, novembre 2010.

[10] Thomas Piketty en donne cependant lui-même un bel exemple plus loin dans l’ouvrage en évoquant les mutations idéologiques du christianisme dans le cours du Bas Empire romain : « Au tout début de l’ère chrétienne, Jésus enseignait certes à ses disciples qu’il était “plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux”. Mais, à partir du moment où les familles de riches Romains épousèrent la nouvelle foi et commencèrent à s’emparer au sein de l’Église des positions dominantes en tant qu’évêques et écrivains chrétiens, à la fin du IVe siècle et au cours du Ve siècle, les doctrines chrétiennes se devaient de traiter de façon frontale la question de la propriété et de la richesse, et de faire preuve de pragmatisme » (page 121). Lequel « pragmatisme » consistera évidemment à « penser les conditions d’une propriété juste et d’une économie conforme à la nouvelle foi », c’est-à-dire à justifier les propriétés acquises par l’Église et ses hauts dignitaires au premier chef.

[11] Le Capital, Éditions Sociales, Paris, 1948-1960, Tome VIII, page 172.

[12] Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/18_brumaine_louis_bonaparte/18_brumaine_louis_bonaparte.pdf page 13.

[13] Manifeste du Parti communiste, http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/manifeste_communiste/Manifeste_communiste.pdf, page 9.

[14] A titre d’exemples, parmi d’autres, cf. Maurice Dobb et Paul Sweezy (dir.), Du féodalisme au capitalisme : problèmes de la transition, deux tomes, Paris, Maspero, 1977 ; et Trevor Aston et C.H.E. Philpin (éd.), The Brenner Debate: Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe, Past and Present Publications, Cambridge, Cambridge University Press, 1985.

[15] Je reviendrai dans un prochain article sur la manière dont Thomas Piketty analyse lui-même le passage du féodalisme au capitalisme.

[16] Le premier âge du capitalisme, Tome 3 : Un premier monde capitaliste, Lausanne et Paris, Page 2 et Syllepse, 2019.

[17] On aura compris que ma lecture critique se situe clairement du côté du premier terme de cette alternative et que les références à mes propres travaux qui y sont mobilisées, parmi d’autres possibles, n’ont pour but que de montrer ce que peut produire une confrontation suivie et réfléchie avec Marx.

 

Des «sociétés ternaires» aux «sociétés de propriétaires»: comment Thomas Piketty analyse la transition du féodalisme au capitalisme, publié par A l'encontre le 5 - novembre - 2019

Les deux premières parties du dernier ouvrage de Thomas Piketty, Capital et idéologie (Le Seuil, 2019) consacrent de longs développements aux sociétés précapitalistes. Il considère que ces dernières se partagent entre des sociétés esclavagistes et des « sociétés ternaires » ou « sociétés trifonctionnelles » (page 248), un concept pour le moins discutable comme nous allons le voir.

Sociétés ternaires ou sociétés à idéologie ternaire ?

Une société ternaire (ou société trifonctionnelle) est, selon Thomas Piketty, une société dont l’ensemble des membres se subdivise en trois groupements : le clergé, la noblesse et le tiers état, caractérisés chacun par l’exercice d’une fonction sociale déterminée.

« Le clergé est la classe religieuse et intellectuelle : elle est chargée de la direction spirituelle de la communauté, de ses valeurs et de son éducation ; elle donne du sens à son histoire et son devenir et lui fournit pour cela les normes et repères intellectuels et moraux nécessaires. La noblesse est la classe guerrière et militaire : elle manie les armes et apporte la sécurité, la protection et la stabilité à l’ensemble de la société ; elle permet ainsi d’éviter que la communauté ne sombre dans le chaos permanent et le brigandage généralisé. Le tiers état est la classe laborieuse et roturière : elle regroupe le reste de la société, à commencer par les paysans, artisans et commerçants ; par son travail, elle permet à l’ensemble de la communauté de se nourrir, de se vêtir et de se reproduire. » (page 72).

 Thomas Piketty emprunte ce schéma à Georges Dumézil (1898-1986). Mais, alors que ce dernier limitait ce schéma trifonctionnel aux seules sociétés dites indo-européennes, en en faisant la caractéristique propre, Thomas Piketty l’étend à un très grand nombre des sociétés précapitalistes, largement dispersées dans l’espace et le temps.

« On retrouve ce type général d’organisation sociale non seulement dans toute l’Europe chrétienne jusqu’à la Révolution française, mais aussi dans de nombreuses sociétés extraeuropéennes et dans la plupart des religions, en particulier dans le cadre de l’hindouisme et de l’islam chiite et sunnite, suivant des modalités différentes (…) Le schéma ternaire se retrouve dans la quasi-totalité des sociétés anciennes et dans toutes les parties du monde jusqu’en Extrême-Orient, en Chine et au Japon, avec quelquefois des variantes substantielles qu’il convient d’étudier, car elles sont au fond plus intéressantes que les similitudes superficielles. » (pages 72-73).

Pareille extension est parfaitement abusive et Thomas Piketty y procède d’ailleurs sans autre forme de démonstration ou justification, et pour cause. En réservant pour l’instant le cas de l’aire indo-européenne, quoi que dise Thomas Piketty, on ne trouve nulle trace de ce schéma trifonctionnel dans les empires arabes classiques (omeyyade, abbasside, fatimide, etc.), pas davantage dans les autres empires musulmans (mamelouk, mongol, timourides, ottoman, safavide, moghol), pas plus d’ailleurs que dans la Chine impériale (des Han aux Qing) ou au Japon (y compris durant sa période féodale accomplie sous le shogunat Tokugawa) [1]. Et, de toutes les grandes religions, l’hindouisme est le seul à avoir développé ce schéma, qu’on ne retrouve ni dans le bouddhisme, ni dans le judaïsme, ni dans l’islam. Quant au christianisme, il ne s’est laissé aller à développer pareil schéma que dans le cadre du catholicisme médiéval ; ce qui suffit à démontrer que ce schéma n’est pas consubstantiel à cette religion.

Mais que Thomas Piketty se laisse ainsi aller à mettre sur le même plan sociétés et religions (le schéma ternaire se rencontre « dans de très nombreuses sociétés extraeuropéennes et dans la plupart des religions ») doit nous mettre la puce à l’oreille et nous aiguille en fait vers une critique bien plus radicale encore de l’usage qu’il fait de ce schéma ternaire. En fait, dans tous les cas où il peut effectivement s’observer, ce dernier se rapporte moins à la structure même des sociétés concernées (à ses rapports sociaux fondamentaux : rapports de production, rapports de reproduction, etc.) qu’à leur voile et ciment idéologiques, autrement dit à la manière dont les groupements qui y sont dominants se représentent eux-mêmes et se représentent l’organisation sociale pour y justifier leur situation [2]. En un mot, il n’y a pas de sociétés ternaires, il y a tout au plus des sociétés à idéologie ternaire.

Mais c’est le moment de se souvenir que, comme j’ai eu l’occasion de le rappeler dans mon précédent article consacré à l’ouvrage de Thomas Piketty [3], une idéologie n’est pas seulement un discours mais, plus largement, un système culturel (au sens anthropologique du terme) qui façonne par conséquent, au-delà des opinions et des mentalités, les mœurs individuelles et collectives, par conséquent les habitus, les attitudes, les comportements, les relations interindividuelles, les apparences que l’on se donne à soi et aux autres, les institutions chargées de réguler et codifier ces relations, comportements et attitudes, etc. Autrement dit, une idéologie façonne toujours la réalité sociale dans une certaine mesure, en la coulant dans des apparences et apparats symboliques et imaginaires qui ont surtout pour fonction de masquer ou de légitimer des aspects bien plus importants mais moins honorables de cette même réalité – sans quoi elle ne serait pas idéologie. Dès lors, s’en remettre à l’idéologie dominante d’une société (qui est toujours celle du ou des groupements qui y sont dominants) pour comprendre cette société, c’est à coup sûr passer à côté de ses rapports sociaux essentiels.

Montrons-le brièvement sur l’exemple de la société féodale européenne, qui est celle des sociétés à idéologie ternaire qui nous est sinon la plus familière, du moins la moins étrangère, celle aussi à laquelle Thomas Piketty accorde le plus de place dans ses propres analyses des sociétés précapitalistes. Son idéologie ternaire, son « imaginaire » comme le dit Georges Duby, nous la représente sous la forme d’une harmonie fonctionnelle entre oratores (ceux qui prient pour le salut de tous), bellatores (ceux qui combattent pour défendre la sécurité de tous) et laboratores (ceux qui travaillent pour tous – et surtout pour d’autres qu’eux-mêmes…). Harmonie que ne cesse de célébrer Thomas Piketty lui-même en se félicitant « des coopérations rendues possibles par des alliances nouvelles entre les différentes classes de la société ternaire » (page 93).

Mais cet imaginaire, qui nourrit l’apparat social des privilèges dont sont parés les deux premiers ordres (par exemple les vêtements et cérémonies dans lesquels ils se donnent à s’admirer, les préséances curiales, le système des patronymes nobiliaires, etc.), nous masque les rapports sociaux de production qui les lient. Où est-il question dans ce schéma trifonctionnel, par exemple, de la propriété du sol, principal moyen de production dans ces sociétés essentiellement agraires, que les deux ordres privilégiés accaparent largement et qui constitue la base économique de leur puissance sociale et de leur pouvoir politique [4] ? Où y est-il question par conséquent de l’exploitation du travail des paysans (et artisans ruraux), sous forme de l’extorsion de redevances en nature ou en espèces (chevage, formariage, cens, dîmes, amendes pénales, mainmorte) et de l’exécution de corvées, sur lesquelles se fonde réellement leur richesse ? Et, au sein même du tiers état, que nous est-il dit dans ce schéma de la différence essentielle entre la situation des paysans et artisans asservis (réduits au statut de serfs, dans leur immense majorité) à la campagne et celle des artisans et des commerçants qui, logés à la ville, vont pouvoir (non sans luttes quelquefois sanglantes) se placer hors d’atteinte ou s’émanciper de la tutelle seigneuriale de la noblesse et du clergé, acquérir le statut de « bourgeois » libres et transformer la ville (et plus encore les ligues urbaines) en base et cadre de leur montée en puissance marchande [5] ? Rien de tout cela n’affleure même seulement dans le « récit » ternaire auquel s’abandonne si volontiers Thomas Piketty. Définir et expliquer le féodalisme par son idéologie ternaire, c’est comme vouloir définir et expliquer le capitalisme par son idéologie individualiste, démocratique et méritocratique – ce que Piketty fait d’ailleurs en bonne partie, ainsi que nous le verrons encore.

En définitive, Thomas Piketty confond la société (les structures sociales) avec ce qu’en dit son idéologie justificatrice ; pire, il réduit la première à la seconde, en versant ainsi dans une conception idéaliste (au sens philosophique) de l’histoire. Ce qui se manifeste encore, par exemple, dans sa tentative d’expliquer la genèse et la persistance des soi-disant « sociétés ternaires » par des motifs psychologiques : par les besoins de sens et de sécurité que satisferait l’institution de deux ordres privilégiés censés les satisfaire, respectivement le clergé et la noblesse.

« Le besoin de sécurité et celui de sens ont toujours été deux besoins essentiels (…) Dès lors que des groupes religieux et militaires sont en mesure d’apporter des réponses crédibles à ces besoins de sens et de stabilité, dans le cadre d’institutions et d’idéologies adaptées aux territoires et aux époques en question (…), il n’est guère étonnant que l’ordre trifonctionnel puisse apparaître comme légitime aux yeux des populations concernées. » (page 81).

Encore faudrait-il expliquer pourquoi ces besoins, réputés essentiels donc universels, ont trouvé à se satisfaire sous cette forme dans les « sociétés ternaires » et, manifestement, sous d’autres formes en d’autres temps et d’autres lieux, sous d’autres circonstances sociales.

Sur le féodalisme

Sur de pareilles bases, il n’est pas trop étonnant que Thomas Piketty ne saisisse pas certains aspects pourtant essentiels des structures sociales et des transformations historiques des sociétés précapitalistes. A commencer par les sociétés féodales européennes.

Les quelques pages qu’il y consacre appréhendent mal leurs deux institutions clés que sont la seigneurie (laïque ou cléricale) et la hiérarchie féodale qui donnent forme à leurs rapports de production et de propriété [vi]. La seigneurie personnelle est celle qui asservit des paysans ou artisans d’un territoire déterminé à la personne même du seigneur : elle en fait ses serfs, en les rendant redevables de différentes prestations à son égard (chevage, formariage, mainmorte). La seigneurie foncière fait du seigneur le possesseur sinon le propriétaire éminent d’une terre, partagée entre sa réserve, qu’il fait exploiter par ses serfs sous forme de la corvée, et une mouvance divisée en tenures paysannes sur lesquelles les serfs sont censés produire de quoi s’entretenir eux-mêmes, tout en lui versant quelques redevances. Enfin la seigneurie banale procède de la décomposition du pouvoir politique dans le cours du Haut Moyen Âge (entre le VIe et le Xe siècle), en confiant à son dépositaire le droit d’exercer des prérogatives d’ordre public que sont tenus de respecter tous les hommes de son ressort, libres ou asservis : rendre la justice (ce qui lui permet de percevoir des amendes pénales ou des droits sur les mutations foncières appelés lods), prélever des taxes (la taille seigneuriale), imposer des monopoles d’équipements collectifs (moulins, fours, pressoirs, ponts, etc.) dont l’usage est payant, éventuellement même battre monnaie (et prélever au passage le seigneuriage), etc. Ajoutons que ces différentes seigneuries ne se concentrent pas nécessairement entre de mêmes mains : si les deux premières sont ordinairement réunies (bien que ce ne soit pas toujours le cas), la troisième ne leur est pas nécessairement conjointe ; ce qui explique la fréquence et la récurrence des sources de conflits entre les différents seigneurs, dont peuvent profiter leurs sujets.

Le pouvoir de chacun d’eux n’est de surcroît pas absolu : il est pris lui-même dans une hiérarchie féodale, suite plus ou moins longue de dépendances personnelles liant vassaux et suzerains. Sa terre n’est la plupart du temps qu’un fief, qu’il a obtenu de la part d’un seigneur plus puissant dont il est le vassal ; entré à son service, il s’est fait son homme (c’est là le sens propre de l’hommage) et il lui doit, à ce titre, outre une fidélité irréprochable, différents services : l’aider financièrement ou militairement quand son suzerain le lui demande, participer à ses conseils et plaids, etc. Son suzerain, inversement, lui doit également secours et assistance. Mais ce suzerain peut être lui-même le vassal d’un seigneur plus puissant encore, et ainsi de suite, l’ensemble s’ordonnant depuis l’empereur, le roi ou le prince jusqu’aux plus modestes de leurs barons et chevaliers en passant par les ducs, marquis (ou margraves), comtes et vicomtes.

C’est la combinaison de ces deux institutions qui explique cette double singularité du féodalisme à ses origines que sont la décomposition du pouvoir politique et celle de la propriété foncière. Or, si Thomas Piketty saisit bien la première sans pour autant l’expliquer, il ne mentionne la seconde qu’en passant et en des termes des plus vagues [7]. A ses origines, le féodalisme procède en effet d’un véritable émiettement du pouvoir politique, consécutif à l’incapacité de reproduire les structures impériales héritées de l’Empire romain (au terme de l’échec de son ultime tentative de reconstitution par les Carolingiens) et à la montée des périls dans les campagnes (sous le coup de luttes entre seigneurs, des invasions normandes, sarrasines et magyares), conduisant à disséminer ce pouvoir dans la hiérarchie féodale.

Mais le féodalisme ne se caractérise pas moins par la décomposition de la propriété foncière, qui est d’égale importance pour comprendre ce qu’il en est du féodalisme et de sa dynamique. Dans les rapports féodaux de production, il n’y a pas place pour la propriété foncière privée dite quiritaine par le droit romain, celle qui concentre entre de mêmes mains l’usus (la possession effective de la terre, le droit d’en user en la mettant en valeur), le fructus (la jouissance des fruits de cette terre et de ce travail) et l’abusus (la propriété éminente qui autorise son détenteur à transmettre ou aliéner le bien-fonds) [8]. Tout seigneur n’est lui-même que le simple possesseur usufruitier de son fief, dont l’abusus reste entre les mains de son suzerain, possession usufruitière au départ simplement temporaire ou au mieux viagère, que le vassal va évidemment chercher à rendre héréditaire en faisant entrer son propre aîné dans la suite de son suzerain ; mais, même dans le cas d’une possession héréditaire, son suzerain a le droit de lui retirer son fief en cas de manquement grave à ses devoirs (désobéissance, rébellion, traîtrise, etc.), de même qu’il a le droit de récupérer le fief en cas d’absence d’héritier direct (c’est ce qu’on nomme le retrait féodal). De même, le paysan asservi dispose bien de l’usus de sa parcelle (on dit qu’il en est le tenancier, le possesseur effectif) et il ne peut pas en principe en être privé tant qu’il remplit ses obligations envers son seigneur, mais c’est ce dernier seul qui dispose de l’abusus, tandis que les deux se partagent le fructus ; de même que seigneurs et communautés paysannes se disputent l’usus, le fructus et même l’abusus des terres communales. A ce régime complexe de la propriété foncière, juxtaposant et superposant des droits différents et concurrents, nécessairement source permanente de conflit, il est à peine fait allusion dans l’exposé de Thomas Piketty. On mesure sur cet exemple ce qu’en coûtent la méconnaissance du concept de rapports sociaux de production et la réduction d’une structure sociale à son habillage idéologique.

Or c’est cette double décomposition de la propriété foncière et du pouvoir politique, le long de la chaîne des dépendances personnelles que constitue la hiérarchie féodale prolongée par les rapports de servage, qui explique l’intrication des deux que Thomas Piketty relève bien comme la marque du féodalisme (plus largement des « sociétés ternaires, selon lui, mais nous savons ce que l’on doit en penser) mais qu’il ne parvient pas à expliquer, et pour cause. Il se contente de mentionner que :

« (…) le pouvoir inséparablement économique et politique était initialement exercé au niveau local, sur un territoire le plus souvent de faible dimension, parfois avec des liens relativement lâches avec un pouvoir central monarchique ou impérial plus ou moins lointain » (page 73).

« (…) ces droits de propriété du clergé et de la noblesse vont de pair avec des pouvoirs régaliens essentiels, notamment en termes de maintien de l’ordre et de pouvoir policier et militaire (c’est l’apanage en principe de la noblesse guerrière, mais il peut également être exercé au nom d’un seigneur ecclésiastique) ainsi qu’en termes de pouvoir juridictionnel (la justice est généralement rendue au nom du seigneur du lieu, là aussi noble ou religieux) » (page 74).

Sur la transition du féodalisme au capitalisme (en Europe)

Méconnaissant largement les spécificités des rapports féodaux de production et de propriété, Thomas Piketty est bien incapable de saisir la dynamique qui va faire naître, au sein même de ces rapports mais contre eux, en les subvertissant, dissolvant et décomposant, les prémices des rapports capitalistes de production. En somme, toute la transition du féodalisme au capitalisme lui échappe [9].

Aucun des éléments clefs de cette transition ne fait l’objet d’une attention  particulière voire d’une simple mention de la part de Thomas Piketty. Ni le servage (dont il méconnaît les spécificités en tant que rapport de production : cf. ce qu’il en dit page 92 ou page 251), ni l’exclusion de la ville de l’organisation des rapports féodaux de production et de propriété (déjà mentionnée), qui va permettre la formation de villes et de réseaux de villes émancipés du pouvoir seigneurial de la noblesse et du clergé et fournir une échappatoire à des serfs en rupture de ban. Ni bien moins encore les effets à court et à long terme de la dynamique des échanges marchands qui va ainsi naître de la complémentarité mais aussi de la concurrence entre villes et campagnes, en les bouleversant les unes et les autres et en soulevant tout l’Occident médiéval, tout en le faisant sortir de son armature féodale.

Car l’entrée de la production agricole et artisanale paysanne dans les rapports marchands avec les villes va attiser la lutte des paysans pour alléger le poids du prélèvement seigneurial et surtout pour en modifier la forme, en substituant les redevances en espèces à celles en nature. Mais elle va aussi rapidement conduire à une différenciation socioéconomique au sein de la masse paysanne, en faisant apparaître d’un côté des « laboureurs », ainsi dénommés parce qu’ils possèdent un ou plusieurs trains de charrue avec lesquels ils peuvent mettre en culture des terres à la fois plus vastes et plus fertiles, accumulant donc fonds et moyens de travail agricoles, s’enrichissant en conséquence, ce qui va leur permettre de s’émanciper du servage en en rachetant les droits à leur seigneur ; et de l’autre des « brassiers » qui, comme leur nom l’indique, ne disposent que de leurs bras pour retourner la terre, dont l’entrée dans l’économie marchande et monétaire va tendre à appauvrir une partie d’entre eux au fil de leur endettement chronique, en les condamnant à survivre avec peine sur des parcelles de plus en plus réduites, tenus par conséquent de trouver un complément de ressources dans la location de leur bras à des seigneurs, des bourgeois ou des « laboureurs », et menacés d’expropriation dès lors qu’ils ne sont plus en mesure de s’acquitter de leurs redevances. En somme, une protobourgeoisie agrarienne d’un côté, rapidement renforcée par l’acquisition de terres par des marchands urbains soucieux de diversifier leurs investissements et de se parer du prestige de la propriété foncière, surtout si elle s’accompagne de quelque titre nobiliaire ; et un protoprolétariat rural de l’autre.

Des modifications similaires vont affecter les structures sociales urbaines. La dynamique des échanges entre villes et campagnes va favoriser la formation et la montée en puissance d’une bourgeoisie marchande, dont une partie aura tôt fait de se convertir en protobourgeoisie industrielle en plaçant sous sa dépendance le travail domestique des paysans et artisans à la campagne et ceux des artisans des villes dépourvus d’organisation corporative, sous la forme du travail en commandite, antichambre de la manufacture éclatée (putting out system). Cette même dynamique ne fera par contre pas l’affaire de la petite-bourgeoisie de l’artisanat urbain qui n’aura d’autre recours pour se protéger que de renforcer ces organisations corporatives, dont la fermeture va accroître la sclérose et transformer les compagnons, naguère voués à devenir eux-mêmes des maîtres, en salariés à vie. Tandis que la fermeture des corporations ne laissera d’autre destin aux populations rurales, fuyant soit les excès de l’exploitation seigneuriale, soit la misère liée à leur expropriation tendancielle en se réfugiant en ville, que celui d’un protoprolétariat, d’une plèbe composée de manouvriers, de mendiants, de voleurs à la tire et de prostitué·e·s.

Mais l’entrée des campagnes européennes dans la dynamique des échanges marchands avec les villes ne va pas moins bouleverser la condition des deux ordres privilégiés. Bon gré mal gré, elle va les contraindre à épouser leur temps en substituant du travail salarié au travail asservi sur leurs réserves mais aussi à étendre ces dernières, en trouvant tous les prétextes possibles pour exproprier les paysans de leurs tenures et reconstituer ainsi l’unité de leurs domaines, le tout dans le but de maximiser les possibilités de mise en valeur (marchande) de leurs terres (sol et sous-sol). Ce qui impliquera aussi de rompre peu ou prou avec leurs habitudes de gaspillage (suite pléthorique de courtisans, laquais et valets, dépenses somptuaires en objets de luxe et en fêtes, expéditions guerrières). Processus évidemment inégalement développé selon les localités et régions et aux résultats aléatoires, sauf quant à la différenciation socioéconomique qui va apparaître également dans leurs rangs, aggravant, déplaçant ou transformant celle antérieurement constituée dans le cadre des rapports féodaux. Ceux des membres de l’aristocratie nobiliaire et de la haute et moyenne noblesse auxquels l’entreprise réussira se convertiront soit en une classe purement rentière dès lors qu’ils affermeront leurs domaines à des bourgeois ou même à de gros paysans, soit en membres de la bourgeoisie industrielle qui, outre l’exploitation agricole de leurs domaines en régie directe, y ouvriront des moulins, des puits de mine, des marais salants, des hauts fourneaux, des manufactures textiles, etc. Ceux de leurs membres qui n’y réussiront pas et la petite noblesse qui n’en aura pas les moyens seront de plus en plus contraints pour tenir leur rang d’entrer au service du roi (comme militaires, diplomates, officiers ou simples courtisans) ou de Dieu (entrer dans les ordres) ou de compter sur quelques alliances matrimoniales avec une riche héritière bourgeoise, capable de redorer leur blason, et qui, inversement, y trouvera l’opportunité, pour elle et pour ses enfants, d’entrer dans les rangs convoités de la noblesse. Autant dire que, dans ces conditions, les rapports personnels de dépendance entre suzerains et vassaux constitutifs de la hiérarchie féodale vont se distendre et que cette hiérarchie va de plus en plus se convertir en un apparat auquel, paradoxalement, les nobles et les membres du clergé tiendront de plus en plus au fur et à mesure où il leur fournira les seuls éléments qui continueront à les distinguer des membres de la bourgeoisie montante, dont la richesse mais aussi quelquefois le pouvoir politique dépasseront bien souvent les leurs propres.

Rien de cela n’est même seulement évoqué au fil des mille deux cents pages de l’ouvrage. Pas plus que la manière dont l’extraversion commerciale et coloniale des sociétés ouest-européennes en direction des Amériques, des côtes africaines et de l’Asie maritime, inductrice de courants d’échanges commerciaux entre les ports européens et les comptoirs et possessions outre-mer qui ne vont cesser de gagner en puissance, va venir à la fois amplifier et accélérer l’ensemble des processus précédents à partir des XVe et XVIe siècles [10]. Ni la résultante générale de l’ensemble de ces processus : la montée en puissance mais et aussi et surtout la transformation des États monarchiques, donnant finalement naissance à des États absolutistes, dont le double pilier économique et social sera fourni par la haute noblesse (plus exactement même l’aristocratie nobiliaire) et la grande bourgeoisie marchande (commerciale et financière), que ces États appuieront en retour, la noblesse par le biais de la centralisation (sous forme de l’impôt) et de la redistribution (sous formes des subsides, prébendes, postes d’officiers civils et militaires, sinécures curiales, etc.) d’une rente foncière qu’elle peine de plus en plus à prélever directement (du fait de l’affaiblissement de son pouvoir seigneurial), la bourgeoisie marchande par le biais de toute la gamme des politiques mercantilistes. Sans compter l’exacerbation de la rivalité entre ces États dégénérant périodiquement en guerres dont les enjeux seront moins le contrôle et le repartage des territoires européens que ceux des courants d’échange avec l’outre-mer et leurs points d’appui.

En fait, Thomas Piketty est si peu préoccupé de rendre effectivement compte de la transition du féodalisme au capitalisme qu’il s’autorise à enjamber ce processus pluriséculaire en l’espace… de quelques lignes (page 94), qui nous font passer de l’évocation de l’Europe de l’an mil à la publication du célèbre manifeste de l’abbé Sieyès intitulé Qu’est-ce que le Tiers État ?, publié à l’occasion de la convocation des États généraux du royaume de France au printemps 1789, qui débouchera sur les prémices de la Révolution quelques semaines plus tard. Seul le préoccupe alors de déterminer les effectifs et les ressources du clergé et de la noblesse à la veille de la Révolution, pour montrer que les deux ordres privilégiés de l’Ancien Régime constituent alors une très faible minorité de la population (en gros 2%), de surcroît en décroissance démographique absolue et relative depuis le milieu du XVIIe siècle, mais dont la puissance économique et politique reste intacte. Tous résultats incontestables mais de peu d’intérêt, tant ils sont connus et bien établis de longue date. Encore Thomas Piketty peine-t-il à en expliquer les raisons, en ce qui concerne tant la noblesse (pages 108-111) que le clergé (pages 116-120), faute précisément de s’être penché sur les transformations qui ont affecté leurs conditions durant l’Ancien Régime et dont j’ai brièvement fait état ci-dessus. S’agissant de la noblesse, il aurait ainsi pu saisir que sa décroissance démographique a été le pendant d’un processus de concentration et de centralisation de ses propriétés foncières et plus largement de ses actifs (en termes capitalistes) dont les raisons sont précisément liées à ces transformations ; si bien que les deux aspects apparemment contradictoires de son évolution en fin de course (sa décroissance démographique, le renforcement de sa puissance économique et politique) sont en fait parfaitement complémentaires.

Quant au clergé, en France du moins, c’est très tôt, pendant les guerres de Religion (1562-1598), qu’il a su préserver ses possessions foncières et prérogatives seigneuriales accumulées au fil des siècles passées, d’une part en appuyant le « parti » catholique (car le triomphe du « parti » protestant se serait traduit par une sécularisation d’une grande partie voire de la totalité de ses biens, comme cela a été le cas en Suède, au Danemark-Norvège, en Angleterre, dans les Provinces-Unies ainsi que dans les États allemands ou Cantons helvétiques passés à la Réforme), d’autre part en parvenant à défendre son immunité fiscale jusqu’à la Révolution (ce qui n’aura pas été le cas de la noblesse), moyennant il est vrai la concession de nombreux « dons gratuits » à la monarchie [11].

Sur l’originalité de la société capitaliste

Incapable de saisir les spécificités des sociétés féodales (européennes), s’étant détourné de la compréhension de la dynamique qui va bouleverser ces dernières jusqu’à donner naissance aux rapports capitalistes de production et à leur emprise croissante sur l’ensemble de la praxis sociale, il était inévitable que Thomas Piketty échouât à comprendre le résultat de ce processus pluriséculaire. Mais cet échec porte témoignage de bien d’autres lacunes et travers de son entreprise et de sa démarche.

La dynamique historique qui bouleverse les sociétés féodales européennes jusqu’à les faire disparaître au cours des temps modernes et au début de l’époque contemporaine (pour en rester aux divisions historiographiques habituelles) donne naissance, selon Thomas Piketty, à des « sociétés de propriétaires » (passim). Forgée pour caractériser les sociétés capitalistes, l’expression est pour commencer curieuse, avant même d’être fallacieuse. Car elle suggère qu’il pourrait y avoir des sociétés de non-propriétaires, ce qui est une absurdité : toute société implique une forme ou un régime spécifique (éventuellement plusieurs même) d’appropriation par les hommes de la nature et des produits de la transformation de la nature par leur travail, régime qui ne prend pas nécessaire la forme spécifique et séparée d’un droit codifié en tant que tel mais le plus souvent celle de coutumes garanties par la crainte des autorités politiques et religieuses qui les font respecter, en définissant ainsi des propriétaires ainsi d’ailleurs que des non-propriétaires, éventuellement. En fait, ce qui distingue les sociétés capitalistes des sociétés précapitalistes, c’est tout simplement une nouvelle forme ou un nouveau régime de la propriété, adossé à des rapports sociaux de production spécifiques. Thomas Piketty en convient lui-même, même s’il peine à définir ce nouveau régime et s’il se trompe lourdement et quant à sa genèse et quant à sa nature.

Nous avons vu plus haut que le régime féodal de la propriété se caractérisait, d’une part, par sa décomposition (le fait que l’usus, le fructus et l’abusus étaient ordinairement distribués entre des mains différentes), d’autre part par la confusion aux différents niveaux de la hiérarchie féodale entre propriété et souveraineté (exercice du pouvoir politique), celle-ci étant ainsi en définitive tout aussi bien émiettée que celle-là. Par opposition, le régime capitaliste de propriété va consister, d’une part, à séparer radicalement propriété et souveraineté, d’autre part, à remettre la première aux mains de personnes individualisées (dont l’individualisation y trouvera d’ailleurs une de ses conditions essentielles de possibilité) tandis que la seconde sera l’apanage d’un État. Ce que Thomas Piketty saisit bien et qu’il présente en ces termes :

« (…) il s’agissait de distinguer nettement la question des pouvoirs régaliens (sécurité, justice, violence légitime), sur lesquels l’État centralisé devait désormais avoir le monopole ; et la question du droit de propriété, qui devait devenir l’apanage de l’individu privé, et qu’il fallait définir de façon pleine, entière et inviolable, sous la protection de l’État, qui devait en faire sa mission première, voire unique. » (page 128)

« Il s’agissait d’opérer une séparation stricte entre les fonctions régaliennes (monopole de l’État centralisé) et le droit de propriété (apanage de l’individu privé), alors que la société trifonctionnelle reposait au contraire sur l’enchevêtrement de ces relations. » (pages 142-143)

Par contre, Thomas Piketty néglige en partie ou méconnaît même les transformations que cette séparation de la propriété et de la souveraineté va opérer sur l’une et l’autre.  Car, en se concentrant entre les mains d’individus distincts et séparés les uns des autres, la propriété retrouvera ainsi en régime capitaliste la forme quiritaire ou absolue que lui avait déjà conférée le droit romain, réunissant entre les mains du propriétaire (en l’occurrence un individu) ses trois composantes constitutives (usus, fructus, abusus), tout en conférant à son détenteur une absolue liberté d’en disposer à sa guise (sauf à nuire à d’autres propriétaires privés ou à l’ordre civil garant de l’ensemble des propriétés privées) et une égale garantie de droit et d’obligation quant aux conditions où il pourra en user, notamment dans ses rapports contractuels avec les autres propriétaires privés. Inversement, en devenant l’apanage de l’État (qui se reconstitue du même coup), l’exercice de la souveraineté lui fera prendre la forme de pouvoir public impersonnel, entendons : un pouvoir qui n’appartient à personne, pas même (et surtout pas) à ceux qui sont chargés de l’exercer, à quelque niveau que ce soit ; un pouvoir qui se distingue donc formellement des divers pouvoirs privés qui continuent à s’exercer, en marge de lui et sous lui (sous son contrôle), dans le cadre de la société civile : pouvoirs liés à la naissance, à la propriété, à la compétence, à la chance, etc. ; un pouvoir dont les actes ne doivent pas être l’expression d’intérêts particuliers mais exclusivement celle de l’intérêt général, ici assimilable au maintien de l’ordre civil, garantissant à chacun le respect de sa subjectivité juridique et la possibilité de contracter librement ; un pouvoir respectant par conséquent toutes les prérogatives des individus en tant que propriétaires privés et, plus largement, sujets de droit ; un pouvoir s’adressant par conséquent à tous de manière égale, soumettant tous aux mêmes obligations et garantissant à tous les mêmes droits ; en définitive un pouvoir qui apparaît non pas comme le pouvoir d’un homme ou d’un groupe d’hommes sur d’autres hommes mais comme le pouvoir d’une règle impersonnelle et impartiale s’appliquant à tous les hommes et qu’il s’agit de faire respecter par tous : la loi [12].

Que ces formes de propriété et de souveraineté soient adéquates aux rapports capitalistes de production, à commencer par le simple procès de mise en valeur du capital, c’est ce qui apparaît immédiatement. Impossible de mettre en œuvre ce procès sans être pleinement propriétaire (réunir entre ses mains l’usus, le fructus et l’abusus) tant des conditions de ce procès (le capital-argent, les moyens de production et les forces de travail contre lesquels il s’échange, le procès de production qui résulte de leur combinaison) que de son résultat (le capital-marchandise et l’argent qui en réalise la valeur, avec la plus-value qu’elle contient). Et la mise en œuvre d’un pareil procès est tout aussi impossible si les différents capitalistes et, plus largement l’ensemble des agents intervenant sur les marchés, ne disposent d’une parfaite liberté d’usage de leurs propriétés (sous forme de marchandise ou d’argent) et d’une égale condition de droit quant à leur usage et aux résultats de ce dernier. C’est bien pourquoi le processus de formation des rapports capitalistes de production n’a pu se développer que conjointement à la transformation des rapports de propriété et de souveraineté précédemment analysée, les deux se soutenant mutuellement.

C’est pourquoi d’ailleurs Thomas Piketty abuse le lecteur en lui faisant croire que cette séparation entre propriété et souveraineté et leurs transformations consécutives ont été principalement l’œuvre de la Révolution française :

 « (…) la Révolution de 1789 marque une rupture particulièrement nette entre l’Ancien Régime, qui peut être considéré comme un exemple paradigmatique de société ternaire, et la société bourgeoise qui s’épanouit en France au XIXe siècle, qui apparaît comme l’archétype de la société de propriétaires, forme historique majeure qui succède dans de nombreux pays aux sociétés ternaires. » (page 86)

« Dans ce chapitre, je vais revenir de façon plus détaillée sur la Révolution de 1789, qui marque une rupture emblématique entre la société d’ordres d’Ancien Régime et la société bourgeoise et propriétariste qui s’épanouit en France au XIXe siècle. » (page 127)

Une fois de plus, il méconnaît complètement tout le processus pluriséculaire de bouleversement des rapports de production et de propriété qui fait passer les sociétés européennes du féodalisme au capitalisme. S’il ne saurait être question de minorer l’importance des bouleversements institutionnels et idéologiques opérés par la Révolution française, celle-ci n’aura cependant fait que parachever une entreprise entamée et déjà largement réalisée bien avant que nos braves révolutionnaires entrent en scène, qui débute par la redécouverte et la réintroduction du droit romain à la fin du XIe siècle à l’université de Bologne et sa diffusion dans la pratique sociale, à commencer par ceux des commerçants et négociants élaborant un lex mercatoria spécifique [13]. Thomas Piketty en apporte d’ailleurs lui-même involontairement la preuve, d’une part, en faisant remarquer qu’une partie de l’œuvre de nos sans-culottes et autres Montagnards aura été remise en question après Thermidor, sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, sans compter évidemment la Restauration (pages 138 et 150), sans que pour autant la dynamique capitaliste n’ait été remise en cause tout au long de ces décennies et des suivantes, en s’appuyant précisément sur tout ce qui avait été accompli avant la tourmente révolutionnaire. Tandis que, d’autre part, les transformations de la propriété et de la souveraineté nécessaires au développement des rapports capitalistes de production n’auront pas nécessité le passage par une pareille épreuve révolutionnaire sous d’autres cieux, par exemple au Royaume-Uni (pages 201 à 205) et en Suède (pages 226 à 231) pour en rester aux exemples développés par Thomas Piketty lui-même.

Mais là n’est pas même l’essentiel. En se concentrant sur les transformations de la propriété et de la souveraineté dont sont nées les soi-disant « sociétés de propriétaires » tout en omettant d’explorer les rapports capitalistes de production qui leur servent de soubassements et qui en ont été les moteurs, Thomas Piketty méconnaît complètement la nature exacte de la forme spécifiquement capitaliste de propriété. Car la triade : propriété privée – liberté – égalité, qui constitue le fin mot des rapports capitalistes de propriété et de toute l’idéologie propriétariste telle que l’entend Thomas Piketty, ne fait qu’exprimer les conditions dans lesquelles les sujets sociaux (les individus propriétaires) opèrent au sein du procès de circulation du capital et dans la sphère plus largement de la circulation marchande [14]. Mais, comme le fait encore remarquer Marx, cela ne nous dit rien quant à ce que sont leurs conditions et leurs rapports au sein du procès de production. Or, derrière le voile idyllique de la circulation où tous les individus apparaissent comme des propriétaires privés, libres de leur personne et de leurs biens et égaux en droit, se trame une tout autre réalité où l’un (le capitaliste) figure comme propriétaire de capital-argent qui lui permet d’acquérir moyens de production et forces de travail tandis que l’autre (le travailleur salarié) ne possède que sa seule force de travail, qu’il cherche à mettre à la disposition de qui veut l’employer… pour l’exploiter. Alors émerge cette singulière figure du « travailleur libre », ainsi que le désigne ironiquement Marx, et même doublement libre : libre de toute dépendance personnelle et communautaire (mais ne dépendant plus de personne, plus personne ne répond non plus de lui) et libre de toute possession (de moyens de production et de moyens de consommation) hormis sa puissance subjective de travail, ses capacités (diversement qualifiées) de travailler, de produire… dont l’actualisation dépend d’autres que de lui-même. Figure qui semble inconnue de Thomas Piketty, dont Marx montre qu’elle présuppose tout un processus d’expropriation (de fait et de droit) : de dépossession de tous moyens de production propres et, par conséquent, de tous moyens de consommation immédiatement disponibles, expropriation qui passe par la destruction violente ou la dissolution progressive de tous les rapports précapitalistes de production au sein desquels le producteur direct était au contraire lié, de manière « libre » (dans les communautés primitives, dans les communautés patriarcales, dans la production marchande simple) ou de manière contrainte (dans l’esclavage ou le servage). Autrement dit, désigner comme « société de propriétaires » la société capitaliste, dont la spécificité historique est précisément de présupposer l’expropriation de l’immense majorité de ses membres à l’égard des conditions immédiates de leur reproduction en tant que sujets sociaux, est d’une ironie aussi cruelle qu’involontaire sans doute, digne en tout cas d’une novlangue inversant le sens des mots qu’elle utilise, dont Thomas Piketty se rend coupable du fait de sa fascination pour le voile juridique et idéologique qui entoure les rapports capitalistes de production et de sa méconnaissance profonde de ces derniers.

Car toute l’analyse de Thomas Piketty témoigne en définitive de cette fascination pour la forme spécifiquement capitaliste de la propriété. Certes, son évaluation de cette dernière semble a priori nuancée, Thomas Piketty prenant soin de se démarquer pour partie de ce qu’il appelle « l’idéologie propriétariste » :

« L’idéologie propriétariste a une dimension émancipatrice qui est réelle et ne doit jamais être oubliée, et en même temps elle porte en elle une tendance à la quasi-sacralisation des droits de propriété établis dans le passé – quelles que soient leur ampleur et leur origine – qui est tout aussi réelle, et dont les conséquences inégalitaires et autoritaires peuvent être considérables. » (page 151)

Mais, à y regarder de plus près, les deux éléments de cette évaluation sont également trompeurs précisément parce que celle-ci se fonde sur les seuls rapports de propriété en omettant les rapports de production sous-jacents. Ainsi « la promesse de stabilité sociale et politique, mais aussi d’émancipation individuelle » incluse selon Thomas Piketty dans « l’idéologie propriétariste », solennellement proclamée dans les déclarations des droits auxquelles donnèrent lieu les Révolutions états-unienne et française, est-elle fallacieuse non seulement par le fait que le régime de propriété et, plus largement, de droits civils et politiques qu’elle implique exclut primitivement les femmes et les esclaves (ibidem). Car, même étendue à tous et à toutes, elle ne tient pas davantage ses promesses émancipatrices. Considérer que  « (…) la propriété privée, correctement redéfinie dans ses limites et dans ses droits, fait effectivement partie des dispositifs institutionnels permettant aux différentes aspirations et subjectivités individuelles de s’exprimer et d’interagir de façon constructive » (page 156), c’est tout simplement méconnaître les effets profondément aliénants des rapports de production capitalistes, les effets de dépossession dans toutes ses dimensions qui mettent en œuvre la propriété privée : de quelles possibilités concrètes d’exprimer ses aspirations et sa subjectivité individuelle et d’interagir de façon constructive avec ses semblables dispose celle ou celui que les rapports capitalistes de production vouent à des conditions d’emploi aléatoires quand ce n’est pas au chômage intermittent ou continu, à des conditions de travail dégradantes ou inhumaines, à des salaires de misère ou même tout juste situés au-dessus du seuil de pauvreté et à l’absence de toute perspective de changement de sa situation pour soi et pour les siens ? Ce qui n’est autre que la situation faite à l’immense majorité de l’humanité sous le régime réputé émancipateur de la propriété privée capitaliste.

Et, de même, les inégalités qui accompagnent la mise en œuvre du régime capitaliste de propriété ne résultent pas seulement de « la quasi-sacralisation des droits de propriété établis dans le passé », elles sont l’œuvre présente des rapports de production que ce régime enveloppe et légitime. Si Thomas Piketty s’était intéressé un tant soit peu à ces rapports de production, il saurait que la dynamique de l’accumulation du capital génère nécessairement une polarisation sociale croissante, qu’en régime capitaliste l’accumulation de la richesse sociale et des moyens de produire cette richesse s’accompagne inéluctablement d’une aggravation de ces inégalités de revenus et de patrimoines qui retiennent tant son attention, du fait d’une part de la distorsion croissante dans le partage de la valeur nouvellement produite entre plus-value (donc profits, intérêts et rentes) et salaires, d’autre part d’une extension et d’une aggravation de la pauvreté et de la misère avec le développement de la surpopulation relative qui est également l’œuvre de cette accumulation, ainsi précisée par Marx :

« Les mêmes causes qui développent la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité de la force ouvrière, la réserve industrielle doit augmenter avec les ressorts de la richesse. La grandeur relative de l’armée industrielle de réserve s’accroît donc en même temps que le ressort de la richesse. Mais plus cette armée de réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit la surpopulation consolidée, excédent de population, dont la misère est inversement proportionnelle aux tourments de son travail. Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voici la loi absolue, générale, de l’accumulation capitaliste. L’action de cette loi, comme toute autre, est naturellement modifiée par les circonstances particulières » [15].

Ignorant cette loi, Thomas Piketty ne se rend pas même compte qu’il la vérifie et l’illustre pourtant lui-même en montrant comment, durant le long XIXe siècle s’achevant avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale, l’épanouissement d’une « société de propriétaires » s’est accompagné d’un accroissement des inégalités de patrimoines et, dans une moindre mesure, des revenus en France, atteignant des niveaux supérieurs à ceux enregistrés à la veille de la Révolution (pages 160-163), et que des évolutions similaires ont été enregistrées dans les autres « sociétés de propriétaires » européennes sur lesquelles Thomas Piketty s’est penché, Royaume-Uni et Suède (pages 236-240), vouant l’immense majorité de leurs membres à n’être propriétaires de rien, à peine d’eux-mêmes. Car, laissée à elle-même, sans les actions correctrices que peuvent lui apporter des politiques de redistribution articulant recettes publiques ciblées (sous formes de prélèvements obligatoires : d’impôts et de cotisations sociales) et dépenses publiques non moins ciblées (sous formes d’allocations sociales mais aussi d’accès gratuit ou quasi gratuit à des équipements collectifs et à des services publics), la dynamique du capital ne peut qu’être profondément inégalitaire et qu’elle le reste d’ailleurs, simplement à un degré moindre, en dépit de la mise en œuvre de pareilles actions correctrices éventuelles.

Or tout le projet politique de Thomas Piketty consiste simplement en la mise en œuvre de pareilles corrections de la loi générale d’accumulation du capital :

« Plus généralement, on peut utiliser les institutions de la propriété privée pour les dimensions émancipatrices qu’elles peuvent apporter (en particulier pour permettre à la diversité des aspirations individuelles de s’exprimer, ce que les sociétés communistes du XXe siècle ont tragiquement choisi d’oublier), tout en les encadrant et les instrumentalisant au sein de l’État social, d’institutions redistributrices, telles que la progressivité fiscale, et plus généralement de règles permettant de démocratiser et de partager l’accès au savoir, au pouvoir et à la richesse (comme ont tenté de le faire les sociétés sociales-démocrates au XXe siècle, même si l’on peut juger ces tentatives insuffisantes et inabouties ; nous y reviendrons) » (page 153).

Ce qui revient tout simplement à confirmer sa survalorisation des vertus de ce régime de propriété, qu’il érige en horizon indépassable de notre temps. Nous aurons à y revenir nous aussi. (A suivre)

___________

[1] Il aurait été trop long et trop fastidieux de réfuter les analyses de Thomas Piketty à ce sujet. Le lecteur que cela intéresse trouvera matière à une pareille réfutation dans la dernière partie de Le premier âge du capitalisme, Tome 3 : Un premier monde capitaliste, Page 2 et Syllepse, Lausanne et Paris, 2019, où sont successivement analysés les cas de l’Empire ottoman, de l’Empire safavide (shiite), de la Chine et du Japon des Tokugawa.

[2] C’est ainsi que Georges Dumézil l’a conçu et entendu, par exemple dans Mythe et épopée. Tome 1 : L’idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, Paris, Gallimard, 1968. Ses travaux ont d’ailleurs surtout porté sur les langues, religions et mythologies des sociétés indo-européennes, non pas d’abord sur leurs structures. Et c’est aussi en ce sens que Georges Duby l’a compris dans son analyse de la société féodale : cf. Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, 1978. Ouvrage dans lequel il montre, de surcroît, que cet imaginaire est relativement tardif (il est le produit du Moyen Age central, entre le XIe et le XIIIe siècle, lorsque le féodalisme est déjà bien constitué) et qu’il a eu du mal à s’y imposer d’ailleurs.

[3] «Capital et idéologie»: un titre en trompe-l’œil.

[4] Ce que Thomas Piketty doit finalement lui-même reconnaître : « Il s’agit de sociétés dans lesquelles deux classes dotées de légitimité, de fonction et d’organisation distinctes, la classe cléricale et la classe nobiliaire, contrôlent chacune une proportion considérable des ressources et des biens (approximativement entre un quart et un tiers des propriétés pour chacun des deux groupes, soit au total entre la moitié et les deux tiers pour les deux groupes réunis, et parfois davantage dans certains pays, comme nous le verrons quand nous étudierons le cas du Royaume-Uni), ce qui leur permet de jouer pleinement leur rôle social et politique dominant. » (page 120)

[5] Loin que, comme le répète à l’envi Thomas Piketty (pages 84-85, 91-92, 248), le schéma ternaire ait eu pour effet d’unifier et d’uniformiser la situation de tous travailleurs du tiers état, cette différence joue un rôle essentiel tant dans la société féodale que dans la transition du féodalisme au capitalisme, comme je le rappellerai encore dans un moment.

[6] Les lignes suivantes condensent des développements détaillés dans La préhistoire du capital, Lausanne, Page 2, 2006, Chapitre II, disponible en ligne http://classiques.uqac.ca/contemporains/bihr_alain/prehistoire_du_capital_t1/prehistoire_du_capital_t1.html

[7] « (…) la notion même de droit de propriété prenait une signification spécifique dans les sociétés trifonctionnelles (et incluait des droits juridictionnels et régaliens non pris en compte ici) (…) » (page 116). Cf. aussi ce qu’il dit plus loin des lods (pages 134 et suivantes).

[8] La principale exception est constituée par les ordres monastiques dont c’est une des raisons de la montée en puissance au cours du Moyen Age. S’y adjoignent le fait que leurs domaines ne sont pas victimes de ce facteur de démembrement partiel de la propriété laïque qu’est l’héritage et le fait que ces ordres vont rapidement bénéficier de dotations foncières de la part de seigneurs laïcs (qui ont bien des péchés à se faire pardonner !). A  noter cependant qu’il a également subsisté durant tout le Moyen Age une minorité (d’importance variable selon les régions) de paysans dit alleutiers, pleinement propriétaires de leur terre, et par conséquent non soumis au pouvoir seigneurial, si ce n’est dans sa dimension banale.

[9] J’ai moi-même analysé cette transition dans La préhistoire du capital, op.cit, Chapitre III et Chapitre IV ainsi que dans Le premier âge du capitalisme, Tome 2 : La marche de l’Europe occidentale vers le capitalisme, Page 2 et Syllepse, Lausanne et Paris, 2019, dont je condense ici les principaux résultats.

[10] Si cette extraversion est évoquée, essentiellement dans sa dimension coloniale, en quelques lignes (page 250, page 304), son incidence sur la dynamique de la transition du féodalisme au capitalisme en Europe occidentale est totalement absente de l’analyse de Thomas Piketty.

[11] Pour plus de détail, cf. La marche de l’Europe occidentale…, op. cit., Chapitre VI.2, pages 360-383.

[12] Pour plus de détails sur la solidarité entre cette forme de propriété et cette forme de souveraineté, cf. La marche de l’Europe occidentale…, op. cit., Chapitre VII.1, pages 465-473.

[13] Pour plus de détail, cf. La marche de l’Europe occidentale…., op. cit., Chapitre VII.1, pages 473-509.

[14] Cf. Marx dans le fragment conservé de la version primitive de la Critique de l’économie politique, http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/contribution_critique_eco_pol/contribution_critique.html, notamment pages 211-215.

[15] Le Capital, Livre I, Chapitre XXV, http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/capital/capital_livre_1/capital_livre_1_3/fichiers_MIA/Capital_1_1_s7.pdf, page 34.

 

Le « socialisme participatif » de Thomas Piketty: un socialisme utopique aux allures scientifiques, publié par A l'encontre le 19 - novembre - 2019

 

Cette contribution forme le troisième volet d’une analyse critique du récent ouvrage de Thomas Piketty.

Dans le dernier chapitre de Capital et idéologie (Le Seuil, 2019), Thomas Piketty expose un projet et, pour partie, un programme de « socialisme participatif ». Ce dernier entend répondre aux principaux défis politiques de notre temps : la montée des inégalités sociales en liaison avec la « mondialisation » néolibérale, le discrédit du projet socialiste consécutif au désastre de l’expérience de l’ex-URSS et des régimes apparentés, l’incapacité dans laquelle s’est trouvée jusqu’à présent la gauche nord-américaine et ouest-européenne (démocrate, travailliste, social-démocrate) de relever ce double défi, la montée des mouvements nationalistes et « populistes » un peu partout dans le monde sur la base des éléments précédents [1]. Bien plus, il a l’ambition de refonder le projet socialiste dans sa volonté de dépasser le capitalisme, tout en reprenant des acquis et des avancées appartenant à l’héritage du mouvement socialiste.

« Sur la base des expériences historiques disponibles, je suis convaincu qu’il est possible de dépasser le système capitaliste actuel et de dessiner les contours d’un nouveau socialisme participatif pour le XXIe siècle, c’est-à-dire une nouvelle perspective égalitaire à visée universelle, fondée sur la propriété sociale, l’éducation et le partage des savoirs et des pouvoirs » (page 1112).

« Propriété sociale » et « propriété temporaire »

Pour « dépasser le capitalisme actuel » et avancer sur la voie d’un « socialisme participatif », Thomas Piketty formule essentiellement deux propositions :

« Le modèle de socialisme participatif proposé ici repose sur deux piliers essentiels visant à dépasser le système actuel de propriété privée, d’une part par la propriété sociale et le partage des droits de vote dans les entreprises, et d’autre part par la propriété temporaire et la circulation du capital » (page 1138).

Agissant au niveau du régime de propriété du capital, la « propriété sociale » consisterait à accorder aux salarié·e·s (ou à leurs représentants) « la moitié des droits de vote dans les conseils d’administration ou de direction de toutes les entreprises privées, y compris les plus petites » (page 1119). Cette mesure pourrait être renforcée, d’une part, par le développement de l’actionnariat salarié à la faveur des mesures de redistribution des patrimoines et revenus dont il va être question dans un moment, permettant ainsi « aux salariés d’acquérir des actions de leur entreprise et de faire basculer la majorité, en ajoutant des voix actionnariales à la moitié des voix dont ils disposent comme salariés » (ibidem) ; d’autre part, par le plafonnement des droits de vote des actionnaires les plus importants : « une bonne formule pourrait être d’appliquer un plafonnement similaire des droits de vote de 10 % dans les entreprises de taille suffisamment importantes » (page 1120). Destiné à renforcer le pouvoir collectif des salariés au sein de la direction et de la gestion des entreprises, cet ensemble de mesures permettrait notamment de rééquilibrer le partage de la « valeur ajoutée » entre profits et salaires, en augmentant par exemple le salaire minimal.

Complétant celle d’une « propriété sociale » du capital, l’institution d’une « propriété temporaire » opère au contraire au niveau de la (re)distribution des patrimoines et des revenus privés. Elle consiste essentiellement en un impôt annuel sur les patrimoines détenus (dont l’assiette inclurait tous types d’actifs), dans le but non seulement d’empêcher leur concentration et centralisation croissantes au fil des générations (par le biais de l’héritage notamment) mais encore, et inversement, de provoquer leur déconcentration et décentralisation en opérant une sorte de circulation permanente de la richesse. Pour atteindre ce double objectif, cet impôt annuel devrait être fortement progressif : son taux varierait ainsi de 0,1 % pour les patrimoines se situant à la moitié du patrimoine moyen, à 2 % pour les patrimoines cinq fois supérieurs au patrimoine moyen, à 10 % pour les patrimoines cent fois supérieurs au patrimoine moyen, pour atteindre 90 % pour les patrimoines dix mille fois supérieurs au patrimoine moyen (page 1130). Et, adjointe à celle de l’impôt sur les successions patrimoniales, rendu lui aussi fortement progressif, sa recette devrait être consacrée à abonder un fonds dès lors capable de doter tout individu, à l’âge de vingt-cinq ans, d’un héritage de l’ordre de 120 000 € dans les États capitalistes centraux sur lesquels Thomas Piketty a procédé à des simulations (États-Unis, Europe de l’Ouest, Japon), correspondant à 60 % du patrimoine moyen dans ces États.

« Concrètement, avec des recettes de l’ordre de 5 % du revenu national provenant de l’impôt sur la propriété et sur l’héritage, il est possible de financer pour chaque jeune adulte atteignant 25 ans une dotation équivalant à environ 60 % du patrimoine moyen par adulte » (page 1131).

La propriété privée cesserait ainsi d’être permanente pour n’être plus que temporaire, tout individu capable d’accumuler au-delà d’un certain seuil se voyant contraint année après année de rendre à la société une partie plus ou moins importante de la richesse qu’il a pu accumuler, grâce à elle autant que grâce à ses talents personnels, en permettant à d’autres individus (en principe au plus grand nombre) de se lancer eux aussi sur la voie de l’accumulation patrimoniale. En sorte que la richesse sociale ne cesserait de circuler de manière importante au sein de la société, tout en rajeunissant en permanence ses détenteurs.

Parallèlement, le maintien d’un impôt sur le revenu (au sens large, incluant l’impôt sur les entreprises, les cotisations sociales, la taxe carbone), rendu lui aussi fortement progressif (avec une tranche marginale à 90 %), en prélevant 45 % du revenu national, devrait permettre de continuer à financer un État social généreux (couvrant les dépenses d’éducation, de santé, d’allocations familiales, d’allocations de chômage, de pensions de retraite, etc.) (page 1130) ainsi que de garantir à toute personne un revenu minimal de l’ordre de 60 % du revenu moyen disponible après impôt (page 1153). Par contre, tous les impôts indirects (TVA et autres impôts sur la consommation), nettement dégressifs, seraient supprimés, sauf ceux visant à corriger des externalités (comme la taxe carbone incorporée à l’impôt sur le revenu). Toutes mesures qui semblent parfaitement réalisables a priori, puisqu’elles ne porteraient finalement le taux de prélèvement obligatoire qu’à 50 % du revenu national.

Un réformisme qui n’avoue pas son nom

« En combinant les deux éléments [propriété sociale et propriété temporaire], on aboutit à un système de propriété qui n’a plus grand-chose à voir avec le capitalisme privé tel qu’on le connaît actuellement, et qui constitue un réel dépassement du capitalisme » (page 1138). On peut sans doute aisément souscrire au premier membre de cette affirmation, tandis que le second est par contre très discutable.

Incontestablement, l’adoption des deux réformes précédentes modifierait sensiblement le visage du capitalisme contemporain, en remédiant drastiquement à une de ses tares fondamentales qu’est la persistance d’inégalités sociales, qui tendent même à s’y aggraver jusqu’à donner naissance à des écarts proprement abyssaux. De la sorte, on sortirait de cette situation qui désole profondément Thomas Piketty et sur laquelle il revient à différentes reprises :

« En Europe, la part des 10 % des plus riches dans le total des propriétés privées est certes passée d’environ 80 %-90 % en 1900-1910 à environ 50 %-60 % en 2010-2020. Mais outre que cela reste une part très élevée pour seulement 10 % de la population, cette déconcentration s’est réalisée presque exclusivement au bénéfice des 40 % suivants (dont la part est passée d’à peine 10 % à 30 %-40 % du total). En revanche, la diffusion de la propriété ne s’est jamais véritablement étendue aux 50 % les plus pauvres, dont la part dans le patrimoine privé total s’est toujours située autour de 5 %-10 % (voire au-dessous de 5 %), dans tous les pays et à toutes les époques pour lesquelles des données sont disponibles » (page 1127).

Entre l’attribution à tout individu en début de vie adulte d’un patrimoine équivalent à 60 % du patrimoine moyen et la garantie que son revenu ne serait tout au long de sa vie jamais inférieur à 60 % du revenu moyen, les formes extrêmes de pauvreté disparaîtrait sans aucun doute et les écarts de revenus et de patrimoines seraient comprimés. Bref, les couches populaires vivraient sans doute globalement mieux au sein d’un capitalisme ainsi réformé.

Mais, quoi qu’en dise Thomas Piketty, elles continueraient à vivre dans une société capitaliste. S’il peut prétendre le contraire, c’est qu’il se trompe ou s’illusionne sur ce qu’est le capital (comme rapport social de production) et le capitalisme (comme mode de production) [2].

S’agissant du capital, j’ai déjà eu l’occasion de signaler que Thomas Piketty en étend la définition à toute forme de propriété privée (d’actifs possédés par des individus) [3] ; et il réédite ici cette confusion, en plaçant sur le même plan son projet de « propriété sociale » (qui concerne en effet le capital comme rapport de production) et celui de « propriété temporaire » (qui concerne les patrimoines privés, quelle que soit la nature des actifs qui les constituent : biens fonciers, immobiliers, propriétés d’entreprises ou de parts d’entreprises, etc.). Or il suffit de restituer au concept de capital son sens propre pour que les illusions de Thomas Piketty sur la portée de ses propositions se dissipent. Rappelons en effet que, en tant que rapport social de production, le capital se caractérise par l’expropriation des producteurs, leur séparation de fait et de droit des moyens de production qu’ils mettent en œuvre ; la transformation de leurs forces de travail en marchandises ; l’unification sous le régime du salariat de ces moyens de production et forces de travail, permettant la valorisation du capital-argent avancé pour les acquérir comme marchandises, à travers l’extorsion d’un surtravail (d’une quantité de travail supplémentaire à celle nécessaire à la reproduction des forces de travail) sous forme de plus-value.

Le Betriebsrat cul par-dessus tête: «Regarde l’homme! On devrait exiger une retraite à mi-temps pour le patron!» «Une formation à temps partiel ne lui ferait pas de mal non plus.»

Dans ces conditions, le changement de régime de la propriété du capital que propose Thomas Piketty ne modifie en rien fondamentalement ce rapport de production. Fussent-ils propriétaires de la moitié ou même plus des actions de l’entreprise qui les emploie, les salariés de cette dernière n’en resteraient pas moins potentiellement séparés et séparables des moyens de production mis en œuvre dans et par cette entreprise. Ils s’en rendraient douloureusement compte le jour où, pour faire face à la concurrence ou aux aléas de marché (nécessité d’abandonner certains produits ou procédés de production, nécessité de procéder à des investissements, nécessité d’augmenter la productivité du travail pour abaisser les coûts de production et rester compétitif, etc.), ils se trouveraient contraints, en tant que membres du conseil d’administration ou de la direction de l’entreprise, de licencier certains de leurs collègues ou même d’accepter leurs propres licenciements pour sauver l’entreprise et le restant des emplois. Ils le réaliseraient encore plus brutalement en cas de faillite pure et simple de l’entreprise.

En tant que salarié·e·s, ce qu’ils ne cesseraient d’être, leurs forces de travail demeureraient des marchandises dont la valeur resterait réglée par les deux facteurs qui la régissent d’ores et déjà : l’état du développement des forces productives de la société (et notamment la productivité moyenne du travail social) et la norme sociale de consommation en cours. Quant au prix de ces forces de travail, il fluctuerait demain comme aujourd’hui en fonction d’un rapport entre offre et demande d’emploi dont ils ne seraient pas plus maîtres dans un cas que dans l’autre. Et seraient-ils tentés, en tant que gestionnaires-actionnaires majoritaires, de s’émanciper de ces contraintes que la concurrence intercapitaliste aurait vite fait de les ramener à la raison… ou même de les jeter à la rue.

Enfin, en tant que salariés d’un capital singulier (une entreprise capitaliste), ils se trouveraient contraints de former de la valeur et de la plus-value, en alignant leurs modes de produire et la durée, l’intensité et la productivité de leur travail sur les normes moyennes en cours dans leur branche d’activité et, plus largement, au sein de l’espace de socialisation de leur travail (en gros le marché) dans le cadre duquel ils opèrent. Là encore, tout manquement durable à cette contrainte signifierait une dégradation de leur capacité à se maintenir en activité et leur disparition à terme, tout gestionnaires-actionnaires majoritaires seraient-ils. Quant à la part de la plus-value qu’ils pourraient s’approprier sous forme de profit, elle dépendrait demain comme aujourd’hui des conditions qu’ils ne maîtriseraient que très partiellement puisque fonction des décisions d’investissement et de désinvestissement de l’ensemble des autres capitaux singuliers opérant dans leur branche ainsi que de la circulation du capital entre les différentes branches. Quant à leurs décisions d’affectation de ce profit (entre mise en réserve, investissements, placements financiers, distribution aux actionnaires, etc.), elles n’en seraient pas moins contraintes demain qu’aujourd’hui [4].

Bref, l’institution d’une « propriété sociale » du capital, telle que l’entend Thomas Piketty, ne modifierait pas plus la situation structurelle des travailleurs salariés du capital que d’autres changements de forme de propriété (forme juridique) du capital qui ont pu s’opérer au cours de l’histoire du capitalisme, par exemple lorsqu’on est passé d’une propriété purement individuelle (le capital uninominal) à une propriété socialisée (le capital par actions). Une fois de plus, Thomas Piketty est dupé par son attention exclusive à la forme juridique du capital qui lui masque sa nature foncière en tant que rapport de production.

Quant à la « propriété temporaire » et, plus largement, aux propositions avancées par Thomas Piketty concernant la réforme des finances publiques (de la fiscalité et de l’usage de ses recettes), elles opèrent au niveau de la redistribution des propriétés et des revenus privés. Autrement dit, quelle que soit leur portée pour corriger les inégalités nées des rapports de répartition primaire des revenus entre catégories sociales (revenus de capital, de la propriété foncière, du travail salarié, du travail indépendant, etc.) et leur pérennisation et aggravation au fil des générations (sous forme d’inégalités de patrimoine), elles sont par définition sans incidence majeure sur les rapports de production qui se situent en amont.

Au demeurant, sans s’en rendre compte, Thomas Piketty lui-même fournit des arguments soulignant que ces propositions s’inscrivent dans une perspective de réforme des rapports capitalistes de production, non pas de leur dépassement. En effet, il insiste à plusieurs reprises sur le fait que ces propositions ne font que reprendre et amplifier des réformes déjà antérieurement introduites à l’initiative du parti démocrate aux Etats-Unis et des partis sociaux-démocrates en Europe occidentale. Le fait que la distribution de droits de vote aux représentants des salariés dans les conseils d’administration des entreprises se pratique en Allemagne (où ils disposent de la moitié de ces droits) comme en Suède (où ils ne disposent que d’un tiers) depuis la fin des années 1940 ou le début des années 1950 montre bien que le capital n’a fondamentalement rien à craindre de ce type de mesures : il continue à opérer et prospérer dans un cas comme dans l’autre. Et on peut en dire autant quant au fait que les États-Unis et le Royaume-Uni ont institué des tranches marginales d’impôt sur le revenu aux taux de 70-80 % durant des décennies : cela n’a pas fondamentalement nui à la poursuite de l’accumulation du capital de part et d’autre de l’Atlantique, pas plus d’ailleurs qu’à l’accumulation patrimoniale de ses détenteurs.

La prétention de Thomas Piketty à conférer à ses propositions politiques une vertu anticapitaliste est d’autant plus curieuse que, d’emblée, il précise bien qu’il tient la propriété privée, sous toutes ses formes, y compris donc sous sa forme capitaliste (l’appropriation privative de moyens sociaux de production et, à travers eux, de travaux sociaux, accomplis par des collectifs de centaines, milliers et même centaines de milliers de salariés) comme une composante essentielle de la « société juste » qu’il appelle de ses vœux :

« À partir du moment où l’on accepte l’idée que la propriété privée continuera de jouer un rôle dans la société juste, en particulier dans les petites et moyennes entreprises, il est essentiel de trouver des dispositifs institutionnels permettant d’éviter que la propriété se concentre sans limites, ce qui n’aurait aucune utilité du point de vue de l’intérêt général, quelles que soient les raisons poussant par ailleurs à cette concentration » (page 1122).

Voilà qui indique clairement qu’il ne s’agit pas de supprimer la propriété privée capitaliste (la propriété privée de moyens sociaux de production) mais tout juste d’en éviter la concentration excessive. Et nous en connaissons déjà les raisons que j’ai eu l’occasion d’évoquer à la fin de mon précédent article sur l’ouvrage de Thomas Piketty : c’est qu’il se propose d’utiliser

« (…) les institutions de la propriété privée pour les dimensions émancipatrices qu’elles peuvent apporter (en particulier pour permettre à la diversité des aspirations individuelles de s’exprimer, ce que les sociétés communistes du XXe siècle ont tragiquement choisi d’oublier), tout en les encadrant et les instrumentalisant au sein de l’État social, d’institutions redistributrices, telles que la progressivité fiscale, et plus généralement de règles permettant de démocratiser et de partager l’accès au savoir, au pouvoir et à la richesse (…) » (page 153).

Le même paradigme individualiste le conduit à faire de la propriété privée la garante de l’épanouissement individuel (alors qu’il ne cesse par ailleurs de montrer comment elle a pu générer les pires inégalités et oppressions dans le monde contemporain) et à s’opposer à la revendication d’une parfaite égalité, non seulement formelle (égalité en droit) mais réelle (égalité des conditions socio-économiques), parce qu’il fait de l’inégalité la garante, là encore, de l’épanouissement individuel :

« La société juste n’implique pas l’uniformité ou l’égalité absolue. Dans la mesure où elle résulte d’aspirations différentes et de choix de vie distincts, et où elle permet d’améliorer les conditions de vie et d’accroître l’étendue des opportunités ouvertes aux plus défavorisés, alors l’inégalité des revenus et de propriété peut être juste » (page 113).

Propriété privée, liberté individuelle (dans et par les échanges marchands et les rapports contractuels), égalité juridique et civique : la triade défendue par Thomas Piketty ne dépasse décidément pas l’horizon idéologique de la société capitaliste non plus.

Le respect dans lequel il tient la propriété privée capitaliste, qui confine au fétichisme, transparaît encore jusque dans sa proposition de la socialiser au-delà de ce qu’elle l’a été jusqu’alors. Car par quoi justifier le fait de limiter a priori les droits des salarié·e·s à la moitié des droits de vote dans les conseils d’administration ou de direction des entreprises si ce n’est par révérence maintenue envers les propriétaires du capital (les actionnaires) en oubliant que ce dernier n’est jamais que du surtravail (sous forme de profits) accumulé au fil des ans, autrement dit le résultat de l’exploitation des travailleurs présents et passés ? L’application d’une véritable justice sociale consisterait à transférer la totalité des droits aux représentants des travailleurs, et non pas seulement la moitié.

Concluons. En dépit du fait qu’il promette de « dépasser le capitalisme », le projet politique soutenu par Thomas Piketty à la fin de son ouvrage n’est en rien révolutionnaire mais simplement réformiste. Son « socialisme participatif » vise à refonder le projet social-démocrate classique : introduire des réformes de structure dans le capitalisme contemporain pour le rendre moins inégalitaire ou même le moins inégalitaire possible. Projet au demeurant suffisamment honorable par la hardiesse de certaines de ses propositions pour qu’il soit inutile de l’affubler de vertus qu’il n’a manifestement pas et pas même vocation à avoir.

Quand les rapports de production se vengent…

Pour radical qu’il apparaisse, le réformisme de Thomas Piketty n’en présente pas moins des limites qui méritent d’être relevées, involontaires ou volontaires. Au titre des premières, il convient de mentionner que ses propositions touchent principalement aux rapports de répartition (de distribution, plus exactement de redistribution) et non pas aux rapports de production stricto sensu, maintenus comme tels (au-delà de la forme juridique du capital modifiée par l’institution de ce qu’il nomme « la propriété sociale »). Ce qui nuit nécessairement à leur portée. Car, les rapports de production continuant à exercer leurs effets propres, ils sont susceptibles de limiter singulièrement la portée des réformes des rapports de répartition préconisées par Thomas Piketty, aussi généreuses soient-elles.

On peut l’illustrer par l’exemple des deux bénéfices majeurs qu’il attend de ces réformes en termes d’élargissement des possibilités de participation à la vie sociale et politique pour les couches populaires, légitimant ainsi le qualificatif de « participatif » dont il accompagne le socialisme de son cru. Il en attend tout d’abord la possibilité pour les membres de ces couches d’accéder à des niveaux de formation (générale ou professionnelle) supérieurs à ceux auxquels ils sont généralement cantonnés. En effet :

« Si l’on examine l’ensemble des jeunes adultes atteignant 20 ans en 2018, on peut estimer sur la base des dernières enquêtes et tendances disponibles que l’investissement éducatif public total dont ils auront bénéficié au cours de l’ensemble de leur scolarité (de la maternelle au supérieur) se situera en moyenne à environ 120 000 euros, ce qui correspond approximativement à quinze années de scolarité pour un coût moyen de 8000 euros par an. Il s’agit là d’une situation moyenne, avec en pratique d’énormes disparités liées notamment à l’âge de fin de scolarité et au type de filière suivie dans le secondaire et surtout dans le supérieur. Au sein de cette génération, les 10 % des élèves ayant bénéficié de l’investissement public le plus faible auront reçu environ 65 000-70 000 euros chacun, alors que les 10 % ayant bénéficié de l’investissement public le plus important auront reçu entre 200 000 euros et 300 000 euros chacun » (pages 1161-1162).

Dès lors, Thomas Piketty propose de corriger cette inégalité au sein de la formation initiale en élargissant les possibilités d’accès à la formation continue de la manière suivante :

« (…) une personne quittant l’école à 16 ans ou 18 ans et qui n’aurait donc utilisé qu’une dépense éducative de 70 000 euros ou 100 000 euros lors de sa formation initiale, à l’image des 40 % d’une génération bénéficiant de la dépense la plus faible, pourrait ensuite utiliser dans le cours de sa vie un capital éducation d’une valeur de 100 000 ou 150 000 euros afin de se hisser au niveau des 10 % ayant bénéficié de la dépense la plus forte en formation initiale (voir graphique 17.1). Ce capital pourrait ainsi permettre de reprendre une formation à 25 ans ou 35 ans ou tout au long de la vie » (page 1164).

Mais raisonner de la sorte, c’est omettre ou ignorer tout simplement que l’inégalité de revenus n’est pas le seul ni même nécessairement le principal facteur d’inégalité en matière de formation scolaire, que jouent tout aussi bien la distribution et l’accumulation inégales de « capital culturel légitime » au sein des familles [5]. Or ce dernier facteur est directement corrélé avec la division sociale du travail, dont celle entre « travail intellectuel » (fonctions de direction, d’organisation, de conception, de légitimation et de contrôle) et « travail manuel » (fonctions d’exécution) est l’axe vertébral central, une dimension des rapports capitalistes de production dont Thomas Piketty ne tient aucun compte et ne mentionne pratiquement jamais. Car, selon sa position dans la division sociale du travail (celle de ses parents ou la sienne propre), on ne dispose en général pas des mêmes aptitudes et opportunités pas plus qu’on ne développe les mêmes aspirations et projets, que ce soit à l’égard de la formation initiale ou à celui de la formation continue, indépendamment du coût éventuel d’accès à ces formations. C’est pourquoi d’ailleurs, alors que la formation continue est en principe ouverte à tous les salariés, la fréquence du recours à cette dernière s’accroît régulièrement avec le niveau de leur formation initiale : en 2016, cela a été le cas pour 74 % des diplômés du supérieur long contre seulement 22 % de ceux titulaires au plus du certificat d’études primaires, la formation continue redoublant ainsi les inégalités instituées par la formation initiale [6]. Il est d’ailleurs singulier que Thomas Piketty soit pris lui-même d’un doute à l’égard de la portée de sa proposition puisqu’il avoue que « la possibilité donnée de reprendre des études (…) dans de nombreux cas resterait sans doute théorique » (page 1164).

Par ailleurs, il attend également de ces réformes en matière de redistribution de la propriété et des revenus un élargissement des facultés de participation des couches populaires à la démocratie représentative. A cette fin, reprenant des propositions de Julia Cagé, il avance l’idée de réformer le financement public des formations politiques, d’une part en donnant « à chaque citoyen un bon annuel d’une même valeur, par exemple 5 euros par an, lui permettant de choisir le parti ou le mouvement politique de son choix », d’autre part en instituant « une interdiction totale des dons politiques des entreprises et autres personnes morales (…) et d’un plafonnement radical des dons et cotisations des individus privés (que Julia Cagé propose de limiter à 200 euros par an) » (page 1172). Il est cependant naïf de penser que, de la sorte, on avancerait sensiblement sur la voie d’« une démocratie participative et égalitaire » (page 1173). C’est oublier ou ignorer que les intérêts capitalistes, que ne ferait nullement disparaître l’institution d’une « proposition sociale » du capital, peuvent se faire valoir dans la sphère politique par bien d’autres biais, et de plus sérieux, que le financement direct, légal ou illégal, des formations politiques à vocation gouvernementale : les médias à leur solde, l’action continue de lobbies dûment organisés et stipendiés, le financement d’établissements scolaires et universitaires privés, pour ne pas même évoquer la collusion idéologique entre dirigeants d’entreprise et dirigeants politiques, issus du même sérail (en France les grandes écoles et les écoles supérieures de commerce), quand il ne s’agit pas purement et simplement des mêmes personnes par le tourniquet du « pantouflage » et « rétro-pantouflage ». Et c’est surtout, une nouvelle fois, oublier ou ignorer que ce qui fait immédiatement obstacle à la participation des couches populaires à la vie politique, c’est une fois de plus leur position dans la division sociale du travail (ergo les rapports sociaux de production) qui fait concrètement obstacle aux capacités objectives (le temps libre mais aussi le pouvoir et le savoir nécessaires : par exemple la capacité à prendre la parole en public) et subjectives (par exemple : le sentiment de sa propre légitimité à s’occuper de questions politiques) que requiert une pareille participation. Handicaps que seule une participation active aux organisations populaires (associatives, syndicales et politiques) peut compenser et certainement pas les maigres allocations de deniers publics sous forme de « bons pour l’égalité démocratique ».

Morale de l’histoire : chassez les rapports sociaux de production par la porte, ils font subrepticement retour par la fenêtre et vous sabotent vos beaux projets de redistribution !

Quid au-delà de l’État-nation ?

Faisant appel à la pleine souveraineté persistante des États (si ce n’est en fait, du moins en droit), les propositions réformistes de Thomas Piketty semblent a priori s’inscrire dans un cadre strictement national. A l’heure de la « mondialisation » néolibérale, contre laquelle ses propositions sont pour partie dirigées, cela ne peut manquer de poser un problème dont Thomas Piketty a bien conscience, mais auquel il n’apporte que des éléments de réponse bien insuffisants.

Le problème se pose tout d’abord sous la forme de la définition du cadre dans lequel ses propositions sont appelées à se réaliser. L’idéal serait pour Piketty que ce cadre soit le plus large possible :

« La solution est d’organiser cette dernière [la mondialisation] différemment, c’est-à-dire en remplaçant les actuels accords commerciaux par des traités beaucoup plus ambitieux visant à promouvoir un modèle de développement équitable et durable, incluant des objectifs communs vérifiables (notamment sur l’impôt juste et les émissions carbone) et au besoin des procédures de délibération démocratique adaptées (sous forme d’assemblées transnationales). Ces traités de codéveloppement d’un type nouveau pourraient inclure si nécessaire des mesures visant à faciliter les échanges. Mais la question de la libéralisation des flux commerciaux et financiers ne doit plus en être le cœur. Le commerce et la finance doivent devenir ce qu’ils auraient toujours dû être : un moyen au service d’objectifs plus élevés » (pages 1176-1177).

On pense évidemment ici immédiatement à ce proto-État fédéral ou confédéral continental qu’est l’Union européenne (UE) ; et Thomas Piketty lui-même consacre un long passage à jeter les bases de ce qu’il appelle un social-fédéralisme européen (pages 1026 à 1055).

« Le principe général est de pouvoir déléguer à une Assemblée transnationale (en l’occurrence ici une Assemblée européenne) le soin de prendre des décisions communes concernant les biens publics globaux, comme le climat ou la recherche, et la justice fiscale globale, avec notamment la possibilité de voter des impôts communs sur les plus hauts revenus et patrimoines, sur les plus grandes entreprises et sur les émissions carbone » (page 1180).

Mais il envisage aussi que ce cadre puisse être plus large que celui de l’UE, en envisageant des collaborations entre UE et États-Unis ou encore entre UE et Union africaine (pages 1182-1183). Autant de projets séduisants et idylliques dont, malheureusement, il ne nous dit rien quant à leurs conditions de possibilité ni, par conséquent, quant à la manière dont il compterait s’y prendre pour écarter les obstacles à leur réalisation, dont le moindre n’est pas la persistance voire l’exacerbation des conflits entre intérêts nationaux, bien au-delà de la montée en puissance des mouvements nationalistes ou nationalitaires qui les expriment et les attisent, dont même l’UE donne le spectacle depuis quelques années.

D’ailleurs, là encore, Thomas Piketty lui-même ne croit pas tout à fait à ce premier scénario, puisqu’il en esquisse un second dans les dernières pages de son chapitre, dans lesquelles il nous explique que, en l’absence d’un cadre transnational adéquat, il serait légitime et possible pour un État-nation de mettre en œuvre, sans plus attendre, au moins certaines des propositions réformistes précédemment avancées, seul ou en accord avec d’autres États :

« (…) s’il est essentiel de proposer un nouveau cadre coopératif avant de sortir du cadre existant, il est cependant impossible d’attendre que tout le monde soit d’accord pour avancer. Il est donc crucial d’imaginer des solutions permettant à quelques pays d’aller dans la voie sociale-fédéraliste en concluant des traités de codéveloppement entre eux, tout en restant ouverts à ceux qui veulent rejoindre le projet. Cela est vrai au niveau européen comme à un niveau international plus général » (page 1187).

Et de donner l’exemple de l’imposition sur les bénéfices des sociétés. Sans cependant, là encore, préciser comment, en l’absence de tout contrôle de la circulation des capitaux qui ne peut être mis en place que par le biais d’accords internationaux, les États qui décideraient de se lancer seuls sur cette voie feraient face à tous les moyens dont ces capitaux disposent et font largement usage, comme ils le feraient demain, pour localiser artificiellement (par le jeu des prix de transfert entre les différents établissements ou entreprises le long de leurs chaînes de valeur internationales) leurs bénéfices dans des paradis fiscaux.

Il est un second problème, de plus vaste conséquence, dont la solution nécessiterait la mise en place d’un cadre institutionnel transnational, que Thomas Piketty n’envisage quasiment pas : celui que pose la crise écologique de dimension planétaire dans laquelle nous nous enfonçons de plus en plus. Il n’en fait mention que sous l’angle du réchauffement climatique lié aux émissions de gaz à effet de serre. Pour y faire face, Thomas Piketty compte d’abord sur la taxation des grandes fortunes et hauts revenus dont les titulaires sont les plus pollueurs :

«  (…) les émissions carbone sont fortement concentrées au sein d’un petit groupe d’émetteurs constitué principalement de personnes à hauts revenus et à hauts patrimoines dans les pays les plus riches du monde (particulièrement aux États-Unis) » (page 1156).

Et il y adjoint l’institution d’une taxe carbone qu’il propose d’intégrer dans l’imposition sur le revenu pour en alléger le poids pour les titulaires de bas revenus et en la faisant reposer essentiellement sur les mieux nantis :

«  (…) à chaque augmentation de taxe carbone, on calculerait l’impact moyen sur les différents niveaux de revenus en fonction des structures moyennes de dépenses, et on ajusterait automatiquement le barème de l’impôt progressif sur le revenu et du système de transferts et de revenu de base afin de neutraliser l’effet. On conserverait ainsi le signal prix (c’est-à-dire le fait que les consommations plus carbonées coûteraient plus cher que celles moins carbonées, de façon à inciter à un changement des modes de consommation) mais sans grever le pouvoir d’achat total des plus modestes » (page 1157).

Mais, outre que l’efficacité de telles mesures, au regard de la nécessité de limiter les rejets des gaz à effet de serre, reste à démontrer, on est très loin du compte quant aux autres aspects de la crise écologique globale. Loin de se réduire aux seuls effets du réchauffement climatique global, elle concerne tout aussi bien les atteintes aux milieux jouant un rôle crucial dans les équilibres écologiques planétaires (réchauffement et acidification des mers et des océans, fonte des calottes polaires et des glaciers, déforestation, dégel du permafrost) ; l’épuisement (raréfaction et dégradation) des ressources naturelles, y compris les plus vitales (eau potable, air, sols arables, biodiversité végétale et animale) ; la crise énergétique liée à la nécessité d’abandonner à très court terme les combustibles fossiles (charbon, gaz naturel, pétrole) tout comme cette aberration qu’est l’énergie nucléaire ; la nécessité de faire face à une population mondiale croissante dans les conditions écologiques qui menacent d’effondrement des systèmes entiers de production agricole ; les migrations massives de populations fuyant la dégradation de leurs biotopes ; sans même vouloir évoquer les épidémies et pandémies que sont susceptibles de provoquer et propager ces différents déséquilibres. De tout cela, il n’est rigoureusement pas question dans le projet et programme de « socialisme participatif » de Thomas Piketty, qui se propose pourtant de relever les défis du XXIe siècle.

Comment expliquer pareil silence ? Difficile de penser que ces problèmes sont inconnus de Thomas Piketty ou qu’il ne s’en soucie pas. Dès lors, avançons l’hypothèse suivante : il doit avoir plus ou moins conscience qu’ils ne sauraient se résoudre par quelque réforme des rapports de répartition (la distribution des patrimoines et des revenus) que ce soit et que leur solution requiert au contraire, radicalement, une rupture avec les rapports capitalistes de production. Elle supposerait en particulier qu’il soit mis fin, d’une part, à la poursuite indéfinie et aveugle de la croissance des forces productives sous forme de l’accumulation du capital, la fameuse « croissance » dont les économistes célèbrent quotidiennement les vertus et dont Thomas Piketty se félicite lui-même ; d’autre part, à la propriété privée des moyens sociaux de production qui rend impossible tout contrôle a priori de la mise en œuvre des forces productives de la société et fait de celle-ci la résultante aveugle et désordonnée de l’activité d’innombrables capitaux singuliers [7]. Toutes perspectives qui nous situent d’emblée en dehors des cadres restreints du réformisme social-démocrate dans lesquels se cantonne Thomas Piketty.

L’impasse fondamentale

Mais la principale lacune du projet de « socialisme participatif » que Thomas Piketty nous soumet à la fin de son ouvrage est encore d’un autre ordre. En effet, la valeur d’un projet politique ne se mesure pas seulement à la nature et à la portée des idéaux qu’il défend et des objectifs concrets qu’il se propose d’atteindre. Elle tient autant à la définition de ses conditions sociopolitiques de réalisation : les stratégies et tactiques propres à assurer cette dernière (qu’il s’agisse de la conquête et de l’exercice du pouvoir d’État, de la construction de structures de contre-pouvoir populaires, de l’activation de mouvements sociaux, de l’organisation de campagnes d’opinion, etc.), les organisations (associations, syndicats, partis) et cartels d’organisations propres à mettre ces stratégies et tactiques en œuvre, enfin et surtout les forces sociales (classes et fractions de classe, alliances de classe, blocs sociaux) que l’on peut légitiment espérer mobiliser et voir se mobiliser pour de telles fins.

Se référant régulièrement au compromis fordiste sur lequel se sont fondées la croissance économique et les politiques sociales des Trente Glorieuses (même si c’est en d’autres termes que ceux que je viens d’employer) et en revendiquant l’héritage, Thomas Piketty ne peut pourtant pas ignorer quels cycles de luttes, syndicales, politiques, idéologiques, poursuivis sur des décennies, et quels rapports de force au niveau tant national qu’international résultant des deux guerres mondiales et de l’effondrement du capitalisme libéral au cours des années 1930 ont été nécessaires pour parvenir à un tel compromis. D’ailleurs, il lui arrive de s’y référer (cf. par exemple pages 1118-1119), y compris dans leur dimension de violence (cf. par exemple page 1196). Pas davantage peut-il ignorer que ses propres propositions de redistribution des patrimoines et des revenus, pour purement réformistes qu’elles soient et parce qu’effectivement réformistes, ne manqueraient pas, si elles étaient mises en œuvre, de susciter la colère, le rejet et la mobilisation de toutes les couches sociales privilégiées qu’elles léseraient, qui ne manquent de moyens (de tous types) de défendre leurs intérêts et qui n’hésiteraient pas à les mettre en œuvre. Sans doute ces mêmes propositions obtiendraient-elles, inversement, le soutien de la majeure partie des larges couches populaires qui en seraient les bénéficiaires. Mais cela ne suffit pas à nous dire comment susciter et obtenir leur mobilisation ni comment construire le rapport de force qui serait nécessaire pour les faire triompher.

Ce silence est d’autant plus étonnant que Thomas Piketty consacre les trois chapitres précédents de son ouvrage à scruter les transformations des clivages politico-idéologiques survenues depuis le milieu du XXe siècle au sein des démocraties parlementaires (notamment la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne, la Suède, l’Italie, la Pologne, le Brésil et l’Inde) en fonction de l’évolution de leurs structures de classes (de leur division en classes sociales et des rapports de force entre ces dernières) et de leur insertion internationale (dans la division mondiale du travail, dans le système mondial des États). On s’attendrait donc à ce que, dans le dernier chapitre de l’ouvrage, l’exposition des grandes lignes de son projet politique s’accompagne d’une réflexion sur les incidences de ces transformations sur les conditions de sa réalisation. Or c’est précisément ce qui y manque.

En fait, en dépit des quelques passages où il se réfère à ce que l’histoire contemporaine comprend de luttes sociales, de luttes mettant en jeu les classes sociales et leurs rapports, leurs organisations et leurs représentations, tout se passe comme si Thomas Piketty était convaincu qu’il lui suffit de présenter son projet et de le livrer au débat public pour que les idées ainsi avancées fassent leur chemin et finissent par créer, par la seule vertu de leur argumentation et la richesse de l’information statistique sur laquelle elles reposent, la majorité politique qui serait nécessaire à leur mise en œuvre dans le cadre de démocraties parlementaires. Bref, on retrouve ici la marque de son idéalisme (au sens philosophique du terme) que j’avais déjà mis en évidence dans mes deux articles précédents. Cet idéalisme apparaît dans de multiples formulations tout au long de l’ouvrage et transparaît encore dans les suivantes figurant en fin de parcours :

« Toutes les sociétés humaines ont besoin de justifier leurs inégalités. Leur histoire se structure autour des idéologies qu’elles développent afin d’organiser les rapports entre les groupes sociaux et les relations de propriété et de frontière, au travers de dispositifs institutionnels complexes et changeants » (page 1111).

« J’ignore la forme que prendront les crises à venir et la façon dont elles puiseront dans les répertoires d’idées existants pour inventer des trajectoires nouvelles. Mais il ne fait aucun doute que les idéologies continueront de jouer un rôle central, pour le meilleur et pour le pire » (page 1113).

« “L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes”, écrivaient Friedrich Engels et Karl Marx en 1848 dans le Manifeste du parti communiste. L’affirmation reste pertinente, mais je suis tenté à l’issue de cette enquête de la reformuler de la façon suivante : l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des idéologies et de la quête de la justice » (page 1191).

En définitive, le projet de Thomas Piketty n’est pas sans rappeler, mutatis mutandis, ce que Engels et Marx disaient des représentants de ce qu’ils nommaient « le socialisme et le communisme critico-utopiques » dans ce même Manifeste :

« À l’activité sociale doit se substituer leur propre ingéniosité ; aux conditions historiques de l’émancipation, des conditions imaginaires ; à l’organisation progressive du prolétariat en classe, une organisation de la société qu’ils ont eux-mêmes fabriquée de toutes pièces. Pour eux l’avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de société.

Ils ont certes conscience de défendre, dans leurs plans, les intérêts de la classe ouvrière avant tout, parce qu’elle est la classe qui souffre le plus. Pour eux, le prolétariat n’existe que sous cet aspect de classe qui souffre le plus.

(…) en vérité, il suffit de comprendre leur système pour y reconnaître le meilleur plan possible de la meilleure des sociétés possibles. » [8]

__________

[1] Tous ces phénomènes et processus font l’objet d’analyses détaillées de la part de Thomas Piketty (Chapitre 11 à Chapitre 16) sur lesquelles il ne m’est pas possible de revenir ici. Appuyées à chaque fois sur une solide base empirique et statistique, elles présentent cependant les mêmes défauts méthodologiques et conceptuels que ceux que j’ai eu l’occasion de souligner dans les deux articles antérieurs publiés sur ce même site, « Capital et idéologie. Un titre en trompe-l’œil », et « Des “sociétés ternaires” aux “sociétés de propriétaires” : comment Thomas Piketty analyse la transition du féodalisme au capitalisme », ou certains de ceux que je relèverai dans le présent article.

[2] Je ne m’attarderai pas sur la définition que Thomas Piketty donne du capitalisme comme « la forme particulière que prend le propriétarisme à l’âge de la grande industrie et des investissements financiers internationaux » (page 189), dont le fondement repose sur « la concentration du pouvoir économique au niveau des propriétaire du capital » (page 1117). Ces deux passages suffisent à attester qu’il ne comprend rien à la notion de mode de production capitaliste. Tout comme son usage répété de la notion d’« hypercapitalisme » qui n’a pas plus de sens que si l’on parlait d’hyperesclavagisme ou d’hyperféodalisme.

[3] Cf. « Capital et idéologie. Un titre en trompe-l’œil », op. cit.

[4] Somme toute, je n’ai fait que rappeler les contraintes qui continuent à peser sur les entreprises constituées en sociétés coopératives ouvrières de production (SCOP) dont la totalité du capital est la propriété de tout ou partie de ses salariés. Il est singulier que Thomas Piketty ait omis de comparer la situation qu’il imagine créer avec son projet de « propriété sociale » avec celle des SCOP.

[5] J’ai déjà eu l’occasion de mentionner cette omission ou ignorance dans « Capital et idéologie. Un titre en trompe-l’œil », op. cit., note 7.

[6] Christel Aliaga et Junel Bernard (coord.), Formations et emploi. Édition 2018, Insee, 2018, page 113.Et cela ne date pas d’hier : la formation continue mise en place en 1975 a bénéficié en permanence aux plus diplômes et aux mieux placés ; cf. Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités, Paris, Syros, 1995, pages 374-376.

[7] Pour un développement de ces propositions, cf. l’article « Capitalisme vert » dans La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste, 2e édition, Lausanne-Paris, 2017.

[8] Manifeste du parti communiste, http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/manifeste_communiste/manifeste_communiste.html, pages 36-37.

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