PEREGRINATIONS SAHARIENNES

 

Sokolo mon ami, en remerciement du cadeau à Madame 44, je m'empresse de continuer, comme promis, mes pérégrinations sahariennes là où j les avais laissées dans le M'zab. Ainsi, le récit en sera complet à l'exception du mariage d'une pauvre petite de quatorze ans auquel mes compagnes furent invitées, moi-même ne participant qu'à la partie réservée aux hommes..

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Comme raconté dans un précédent billet, nous avions quitté el Goléa en compagnie du directeur de l'hôtel qui nous avait ouvert les portes de celui de Ghardaia afin que nous ne soyons pas contraints de vivre la chaleur dans notre VW-combi artisanalement transformé en camping -car.

Mais, notre compagnon rentrant à El Goléa, il nous fallut chercher refuge ailleurs.

C'est sur le marché aux chameaux de Ghardaia que nous rencontrions Abdelghani qui se proposa rapidement de devenir notre guide attîtré, ayant repéré que j'étais alors accompagné de deux femmes, ma Douce et Cécile une amie de celle-ci.....

Après une brève visite de ce marché à l'odeur pestilancielle, il nous emmena chez son oncle qui, disait-il, possédait dans la palmeraie assez d'espace pour y garer notre véhicule à l'ombre et en sécurité.

Au bout de chemins poussiéreux bordés de murs de pisé qui nous cachaient la vue, nous arrivions devant un grand portail à vantaux réhaussés de décorations réalisées à l'aide de têtes de clous qui pourraient trôner dans une galerie d'art.

 

L'allée centrale nous conduisait au paradis sur terre, et les mots me manquent pour faire partager cette mugnifiscence, cette explosion généreuse de la nature. Alors que notre voiture témoignait de la poussière, de la terre sèche et du sable omniprésents, nous pénétrons dans un cadre soudain devenu luxuriant, très coloré, où l'ombre bienfaitrice le dispute à une chaleur lumineuse et acérée.

Sur le marche-pied du VW, accrochés au toit, nous attrapons sans effort les fameuses dattes Deglet Nour dont on nous dira plus tard qu'elles sont la Rolls des dattes. Plus faciles car en buissons, nous nous précipitons sur les grenadiers dont les gousses éclatent et laissent à voir leurs graines rouges et blanches gorgées de liquide aussi appétissantes qu'avait dû l'être la pomme d'Adam et Eve.

Effarés par le nombre d'orangers, de citronniers, de mandariniers qui s'offraient à nous dans ce Jardin des Délices, nous portions peu d'attention aux plants de salades, de haricots verts et aux dizaines de grosses tomates d'espèce aujourd'hui disparue de nos étals.

Enfin nous garions notre maison ambulante près d'une cahutte en pisé dont le chaume était entièrement recouvert d'une myriade de fleurs de bougainvillés accrochées à des treilles grosses comme un bras.

 

Le tonton propriétaire nous fit faire le tour d'un jardin dont il était fier, nous expliquant le système ancestral de distribution d'eau qui, à l'aide de peignes en bois, ne laissait passer dans les interstices que l'eau nécessaire à la surface du terrain.Il nous présenta cinq jeunes hommes chargés d'entretenir son jardin. Cinq hommes burinés par la vie au grand air et ses rigueurs, cinq hommes noirs de type soudanais dont nos dûmes convenir, lors de notre retour en France, qu'ils ressemblaient plus à des esclaves consentants qu'à du personnel employé légalement....

Pour fêter notre arrivée, le maitre des lieux organisa un repas de roi, arrosé de Mascara et composé essentiellement de rognons blancs... de chameaux !! Ce n'est que le lendemain matin que j'acceptais d'expliquer à mes deux gazelles que nous avions mangé la veille des cojones de dromadaires !

Dans mes études de droit à Nantes, j'avais choisi une valeur attachée au droit de la construction et à l'urbanisme et avais suivi avec beaucoup d'intérêt un cours de sociologie urbaine dont les travaux pratiques étudiaient le Mzab et le pouvoir matriarcal renforcé par le rôle des terrasses dans ces villes.

Féru de mixité sociale et des principes de Le Corbusier qui avait été impressionné par une lointaine visite, je souhaitais faire découvrir à mes compagnes la petite ville de El Atteuf, une des villes de la pentapole de Ghardaia, où Le Corbu avait eu sa révélation du rapport entre le construit et l'espace public à partager.

Lors de cette visite, dans l'échoppe d'un vendeur de tapis, autour d'un thé à la menthe, car la négociation s'éternisait comme il est de bon ton là-bas, le commerçant soudain me dit tout de go, de bien réfléchir et de revenir demain.

 

 

 

 

 

C'était tout à fait inhabituel et le poussant dans ses retranchements, il m'avoua que le téléphone arabe lui avait révélé qu'en cette fin d'après-midi, sur la place de la criée de Béni Isguen, serait proposée à la vente une pièce de rechange pour son véhicule, pièce qu'il attendait depuis des semaines. Il me dit par ailleurs qu'il ne pouvait pas se porter acquéreur plus tôt car le passage par la criée était une quasi obligation dans la tradition mozabite où les hommes font commerce.

Et nous voilà de nouveau dans la ville sainte de Beni Isguen, non plus à rechecher l'âme soeur ou la rencontre improbable de la femme au niqab « n'a qu'un oeil », mais à l'ombre des arcades qui bordent cette place bizarrement triangulaire.

Il y avait foule, massée tout autour de cette place vide en son centre où seule la partie ouest commençait à être ombragée. Comme une noria, des hommes commencèrent à tourner sur la place psalmodiant la description et le prix du produit qu'ils comptaient vendre au plus offrant, reprenant les enchères et les soumettant de nouveau. On y vendait de tout, du bois, des peaux, de la plomberie zinguerie, des pièces détachées neuves et d'occasion, des meubles attachés sur des chariots à roulettes. Un bazard à ciel ouvert, sans tête de gondole, sans étalage.

Tout à coup piqué par je ne sais quelle mouche, je filais au combi chercher quelque chose à vendre et en revenais arborant le costume de mariage du père de Cécile, notre copine de voyage, qui l'avait embarqué pensant l'échanger dans les Aurès contre un tapis...(!!!)

Alors que je regagnais ma place, le costume bleu marine plié sur le bras, et évitais de croiser les yeux effarés de Cécile, fermement décidé à trouver un aboyeur pour vendre mon larcin, un vieil homme, en djellaba aussi blanche que sa longue barbe, vint se poster près de moi et s'enquérir pour savoir si je connaissais le Croissant Rouge.

Bref, inutile de vous faire languir, il m'embobina de telle façon que je finis par lui offrir le costume de mon amie afin qu'il le remette au Croissant Rouge de ma part et lui laissais mon adresse.

Tout le reste du voyage on me reprocha ma naïveté, ma candeur maladive et j'en passe...

Quand, de retour en France, un mois plus tard, une lettre du Croissant Rouge me parvint en remerciement du costume, c'est un couscous royal que j'offrais à mes compagnes de voyage chez Dédé au marché du Bouffay à Nantes.

 

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