Keith Jarrett, 70 ans, 80 albums

Petit guide de survie pour ne pas s’égarer dans la luxuriante forêt discographique du pianiste.

Petit guide de survie pour ne pas s’égarer dans la luxuriante forêt discographique du pianiste.

Né le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande, le pianiste Américain Keith Jarrett a effectué la majorité de sa carrière sous le label munichois ECM dont il a contribué à bâtir la fortune et son disque le plus célèbre porte le nom d’une grande ville outre-Rhin. En signe de gratitude, le label, afin de célébrer dignement les 70 ans de l’unique star actuelle du jazz,  véritable poule aux œufs d’or, sortira deux albums dont il faut bien le reconnaître, on pourra parfaitement se passer. Il faut dire que l’artiste a un lourd passé discographique avec, au milieu de cette jungle foisonnante, quelques chef d’œuvres qui marqueront à jamais l’histoire du jazz. Pour ceux qui craignent de se perdre parmi la discographie pléthorique, plus de 80 albums sous son nom, un petit guide de survie.

Si l’on ne devait en garder qu’un seul : sautez votre tour sans passer par la case départ. N’avoir qu’un seul album de Keith Jarrett, ce serait comme n’avoir qu’un seul album de Miles Davis, de Jacques Brel, de JS Bach, des Beatles ou des Rolling Stone, vaut encore mieux ne rien avoir du tout.

Si l’on ne devait en garder que 5 : Là, on peut commencer à discuter. La carrière du pianiste se divise grosso-modo en 4 formations distinctes se recoupant de temps à autres : quartet Americain et quartet Européen dans les années 70, le célèbre trio avec Jack Dejohnette à la batterie et Gary Peacock à la basse depuis 1983 et, courant sur toute sa carrière, les albums solos.

 Le plus célèbre d’entre eux, “The Köln Concert“ de 1975, enregistré sur un piano pourri, Jarrett  n’acceptant de jouer et d’enregistrer que pour les beaux yeux de l’organisatrice. On connaît la suite. Album d’une époque, vendu à plus de 3 millions d’exemplaire, boudé par certains (consensuel, facile, forçant le trait, …) mais indispensable. Le concert s’ouvre sur quatre notes désormais portées à la postérité, en fait la sonnerie de rappel de la salle de concert de Cologne reprise au piano, quatre notes qui projetterons les spectateurs dans un univers musical inconnu jusque là. Autre album indispensable, le plus beau à mes yeux, apothéose du quartet Américain, Charlie Haden à la basse, Paul Motian à la batterie et Dewey Redman au saxo, édité en 1977, “The Survivor’s Suite“, longue suite orchestrale empreinte de spiritualité, cérémonial majestueux en deux parties, “Beginning“ et “Conclusion“, sur lequel, en une avancée inexorable,  on voit se construire pas à pas un paysage musical grandiose et d’une beauté saisissante.

 

 

 

 

 

En 1983, retour aux fondamentaux avec deux albums sobrement intitulés Standards vol 1 et vol 2, regroupés désormais en un coffret. Ces deux albums jumeaux ne se contentent pas de moderniser et de dispenser une lecture revigorante de classiques du jazz qui fera date, ils célèbrent aussi en fanfare le début d’une autre grande histoire de Keith Jarrett, celle d’un trio exceptionnel de longévité et de complémentarité avec Dejohnette et Peacock, débuté en 1983 et qui semble désormais être terminé si l’on en croit l’interview accordé à Jazz Magazine de ce mois où le pianiste explique qu’en raison de la surdité de Gary Peacock, il préfère arrêter la formule. Il semble pourtant que le sourdingue ne l’entende pas de cette oreille puisqu’il sort ces jours ci un album réjouissant, le formidable “Now This“ en trio (avec cette fois Marc Copland et Joey Baron) sur le même label, ECM.

      Prenez “Köln Concert“ et déclinez le pour trio, le même trio susmentionné et vous obtiendrez  “Changeless“, aussi lyrique, aussi mélodique, mais sous forme cette fois d’expérience musicale collective pour un résultat d’un niveau rarement approché. Enregistré en 1987 à l’occasion d’une tournée américaine, probablement l’album sur lequel la complicité avec Dejohnette est la plus évidente.Enfin, en guise de cinquième album, il est difficile de faire l’impasse sur le quartet Européen où le pianiste côtoie celui qui deviendra l’autre grande vedette d’ECM, le saxophoniste norvégien Jan Garbarek. L’euphorique “Sleeper“, un double album enregistré en public à Tokyo en 1979 et sorti tardivement en 2012, donne une palette luxuriante des possibilités de ce quartet un brin mésestimé.

Et plus si affinité: Toujours au Japon et cette fois en solo, “The Sun Bear Concerts“, une série de 5 concerts solos enregistrés en 1976 et édité sous forme de coffret de 6 Cds. Là encore, comme beaucoup d’enregistrements en solo de ces années 70, 80 et parfois 90, on approche les cimes musicales. Si vous êtes un peu moins fortuné, se contenter du double  “Bremen-Lausanne“ voire du simple “Paris Concert“, autres témoignages d’un Jarrett en grande forme, et peut-être aussi une curiosité, “Gurdjieff. Sacred Hymns“, des interprétations de mélodies orientalisantes  chantonnés par le “philosophe“ ésotérique Georges Gurdjieff , recueillies et transcrites par Thomas de Hartmann, un de ses disciples qui était aussi musicien.

 

En trio, surtout ne pas faire l’impasse sur les indispensables “Standards Live“ et surtout “Still Live“ ainsi que le troublant “Bye bye Blackbird“ en hommage à Miles Davis avec qui il a joué durant un peu plus d’un an au début des années 70.  Au cours des années 1990 et 2000, il a livré pléthore d’album avec ce trio, et si l’on pourra parfaitement se passer du coffret Live “At the blue Note“, on pourrait éventuellement se rabattre sur “Whisper Not“, “The Cure“, “The out of Towners“ et surtout “Inside Out“. Difficile d’ignorer “Tresure Island“ et surtout  “Death and the flower“ du quartet americain, qui parvient presque à se hisser au niveau de  Survivor’s suite.

 

 

 

Les plus curieux pourront aussi explorer l’antiquité Jarrettienne, celle du temps ou le quartet americain n’était encore qu’un trio avec Haden et Motian, “Somewhere Before“ avec une reprise de “My Back Pages“ de Bob Dylan ou “Life Between the Exit Signs“, son tout premier album de 1967.

                                                                      Patrick Artinian

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