la RAGE, ou une petite histoire du racisme ordinaire

Accompagné d'un ami réfugié syrien, j'ai découvert au détour d'un rayon de supermarché le visage du racisme, celui qui ne fait pas de bruit, ne fait pas de vague, mais est bien présent. Et j'ai beau me laver les mains, après avoir touché du doigt la bêtise humaine, ça ne part pas...

Aujourd'hui, j'ai accompagné mon ami Moraib chez M. Bricolage. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Moraib est réfugié Syrien, arrivé en France avec sa femme et leurs 3 enfants il y a 9 mois environ. Vous pouvez voir son parcours ici. Il a coché toutes les cases qu'on lui a demandé, sur chaque formulaire, et obtenu un statut de réfugié pour 10 ans. Et il en est très reconnaissant à la France.

Je ne dis pas "ami" de manière péjorative, mais bien mesurée. Il m'a accueilli plusieurs fois chez lui, m'a livré son histoire et fait confiance sans me connaître, j'étais là quand il a galéré : bref, mon ami, quoi.

Avant de prendre la route de l'exil, il était peintre-décorateur, spécialisé dans les trompe-l'œil; et comme il souhaite trouver un travail rapidement (non, il ne faut pas croire que l'oisiveté est confortable), il se fait un book pour montrer ses compétences, et veux également réaliser quelques petits panneaux démontrant son savoir-faire.

Je lui ai donc proposé de faire un tour dans un magasin de bricolage, pour y trouver des matériaux.

Premier contact avec un vendeur : Moraib me demande une sorte de polish pour donner une brillance "imitation marbre". Le vendeur, trentenaire bon teint, voyant qu'il ne parle pas français, se tourne vers son rayon, cherche un produit adéquat, me tend un petit pot, et avant même que j'aie le temps de finir d'en lire le premier mot de la référence, j'entends un "Bonne journée" et le voila qui détalle comme un lapin pris dans les feu d'une voiture assassine... En temps normal, c'est plutôt :

"- Si c'est pour tel usage, c'est ce que je vous conseille

- Ah oui, mais je ne suis pas sûr; vous auriez autre chose, pour recouvrir de plus grandes surfaces ?

- Alors là, j'ai un produit qui va vous plaire..." etc.

Bon, évidemment, le produit n'était absolument pas ce que nous recherchions; mais sa réaction m'a un peu surpris. Enfin, ça m'a beaucoup surpris...

Puis nous nous sommes dirigés vers le rayon beaux-arts : Moraib semblait comme un enfant dans un magasin de jouets. Pas parce qu'il découvrait des produits formidables, qu'il n'aurait pas trouvé chez lui, mais parce qu'il retrouvait ses repères; les marques et ustensiles lui étaient familiés, les prix corrects, et il était juste content de se projeter dans un domaine qu'il connaissait bien.

Au détour de ce rayon, la zone "Encadrement sur mesure", et une cliente accoudée au comptoir, en conversation avec une employée. Quelques formats 20x20 cm m'intriguent : ça ressemble à ce que Moraib m'a montré de ses réalisations. Effectivement, il s'approche et me dit que ce sont des techniques qu'il connait bien. Nous commençons à regarder tous les supports, lorsque la femme accoudée se retourne :

"- Ça vous plait ? C'est moi qui les réalise, ils sont à vendre." lance-t-elle aimable à Moraib.

Je lui explique en 2 phrases qu'il ne comprend pas encore bien le français, mais qu'il est réfugié syrien, peintre-décorateur, et que nous venons chercher des matériaux.

Et là, j'assiste à une décomposition fulgurante. En l'espace d'une seconde, j'ai vu cette femme, d'une petite quarantaine d'années, artiste proprette, ouvrir de grands yeux en dévisageant Moraib. Si j'avais fait attention, je pense que j'aurais pu entendre le bruit de sa mâchoire tomber sur le sol. Mais pour ceux qui me connaissent, avec ma 1/2 surdité...

Nous avons continué à regarder les réalisations, Moraib semblait amusé par certaines, admiratif par d'autres, mais je sentais une présence désagréable derrière mois. Cette drôle de sensation d'être observé.

Après nous avoir plusieurs fois lancé "C'est à vendre, si vous voulez", j'ai fini par lui lâcher :

- "Oui, merci madame, je pense que nous avons bien compris que le " 30€ " sous le présentoir, c'était pour signaler que c'était à vendre...

- Oui, enfin, répondit-elle, parce que si c'est pour me voler mes idées..."

Si c'est pour me voler mes idées...

Me voler... Mes idées...

Une artiste vous dis-je.

J'ai juste pu lui répondre calmement :

"Vous voler vos idées?... Mais ça vous est déjà arrivé, qu'on vous vole vos idées ?

- Oh, vous savez...

- Ah... Bon... D'accord..."

 

J'ai fait comprendre à Moraib qu'il fallait y aller, nous avons tous deux remercié cette dame, et sommes parti.

Sur le chemin du retour, j'ai expliqué à Moraib que cette femme était un peu spéciale, qu'elle avait peur qu'on lui vole ses idées. Lui, avec un air un peu détaché et souriant, m'a expliqué que ce n'était pas très grave pour lui. Que depuis qu'il avais quitté son pays, il avait expérimenté la bienveillance des gens quand ils te perçoivent de manière désintéressée.

 

Mais au fond de moi, je ne me disais pas qu'elle était spéciale. Mais bien représentative de certains Français. Et que certains, qui pensaient hier que l'Arabe allait leur voler leur voiture, désormais, il allait leur voler leurs idées...

 

J'ai fait un voyage. Un sale voyage. En une fraction de seconde, je n'étais plus là, ce n'était plus lui, ce n'était plus elle. C'était ma sœur, c'était mon frère, nous étions de la même famille. Famille de cœur, famille de sang, peu importe. Et je découvrais qu'un membre de ma famille était sale. Sale de l'intérieur, souillé par la peur.

Je suis issu d'une fratrie de 5 garçons. Mais aujourd'hui, j'ai réalisé que j'ai perdu une sœur.

Et j'en pleure encore en relisant ce texte. De douleur et de rage.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.