Pour l’Indépendance-association du Caillou, Kanaky Nouvelle-Calédonie. J’accuse… !

Quel bilan peut-on faire des discussions menées à Paris en « format Leprédour » ? J’accuse...! ... le gouvernement français, dans son document « Discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Les conséquences du ″Oui″ et du ″Non″ », d’avoir voulu faire très peur aux habitants de Nouvelle-Calédonie en cas de Oui à l’Indépendance.

Pour l’Indépendance-association du Caillou, Kanaky Nouvelle-Calédonie.  J’accuse… !

Patrick Castex, samedi 29 mai, revu le jeudi 3 juin (aux matins du Caillou) 2021,

Nouméa, Nouvelle-Calédonie.

 

Quel bilan peut-on faire des discussions menées à Paris en « format Leprédour »[1], de fin mai à début juin 2021, entre l’État (le gouvernement français), les Loyalistes et les Indépendantistes du Caillou ? Une conclusion que personne n’attendait : l’État a tranché (c’est juridiquement de son ressort) : le troisième référendum d’autodétermination aura lieu le 12 décembre 2021 ; c’est ce que souhaitaient les partisans du maintien dans la République, alors que les Indépendantistes préféraient une date après l’élection présidentielle entre fin avril et début mai 2022. « Ce n’est pas un accord, a souligné Sébastien Lecornu, mercredi au sortir du Conseil des ministres. C’est une initiative que nous prenons dans  le  cadre  strict  des  compétences  de  l’Etat. ».   Une  date,  précise-t-il,  qui « n’est  pas consensuelle »  mais   qui   est   le   fruit   d’une « convergence » pour sécuriser la fin de l'accord de Nouméa ; comprenne qui pourra.  

Le parti indépendantiste UC (Union calédonienne) indique en effet qu’il s’agit d’une déclaration « unilatérale », qui reflète et exprime « les intentions de l'État en cas de Oui et en cas de Non. L’État assume ses positions et il le fait librement. La position de l’État ne nous engage pas. Elle n’a pas été validée par notre délégation. ». L’UNI (l’Union nationale pour l’indépendance, une coalition électorale menée par le Palika (Parti de libération kanak) ayant refusé de venir à Paris, on ne connaît pas encore sa réaction. Pour le moment, pas encore de noms d’oiseaux… Un Comité des signataires (réunissant ceux de l’accord de Nouméa de 1998) devra cependant être réuni pour acter ce choix.

Je n’accuse pas le gouvernement français d’avoir affirmé son choix de la date, c’est son rôle. En revanche, je l’accuse[2] dans son document « Discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Les conséquences du ″Oui″ et du ″Non″ » qui a fini par fuiter[3]d’avoir voulu faire très peur aux habitants de Nouvelle-Calédonie en cas de Oui à l’Indépendance. Le lecteur moyen du Caillou ne pouvait en effet que se dire qu’après ce Oui éventuel à l’indépendance, ce sera le départ d’une bonne partie de la population et le chaos économique ! Ce que n’ont pas manqué de confirmer les Loyalistes à Paris, mais en s’en tenant au second point.

Pourtant, le gouvernement français se posait, encore discrètement, la question de la possibilité d’une Indépendance-Association (dite Pleine souveraineté « avec partenariat français ») : on soufflait donc le chaud et le froid…

Un sondage de fin avril dont le résultat tombait bien à propos, a fait rager le Loyaliste Pierre Frogier[4] ; ce sondage indiquait que les deux-tiers des Français ne voyaient pas l’indépendance d’un mauvais œil : conscience politique anticolonialiste et/ou marre de payer pour cet archipel du bout du monde ? Frogier en avait profité dès le premier jour pour claquer la porte des discussions à Paris à partir du 25 mai : pour lui, ce sondage n’était qu’une manœuvre du gouvernement français et il l’accusait en outre de soutenir de fait les Indépendantistes s’il  acceptait une date tardive du référendum. Ses petits camarades anti-indépendantistes, restés autour de la table, regrettaient seulement que le peuple français fût mal informé ; et ils allaient batailler pour un référendum à une date rapprochée.

Je ne m’en tiendrai qu’à essentiellement deux points concernant le document proposé.

1 - Les Européens partiraient en grand nombre : première cata !

11 - Des départs en grand nombre annoncés

J’accuse ce document d’évoquer au moins 10 000 départs presque certains (tous les fonctionnaires de l’Etat dont les enseignants) et jusqu’à 70 000 départs possibles. D’où ça sort ces 70 000 ? (57 000 + 10 000 ?). Même le dernier sondage Quidnovi-ETOM / OcéaneFM analysant les opinions sur le Caillou, ne va pas jusque-là ; pourtant, il fait aussi très peur[5]... On ne serait pas loin de la peur de la fin de l’Algérie française : « La valise ou le cercueil ! ». Plus c’est grossier, plus ça marche, ou Plus le mensonge est gros, plus il passe. Sauf que cette éventualité, certes fort peu probable, ne peut être totalement rejetée, et seulement en cas de victoire du Non (ou quelques groupuscules ultra-indépendantistes tenteraient de foutre le bordel...). Là est une partie de la question.

En cas de victoire du Oui, il y aurait certainement de nouveaux départs. Toutefois, cette éventualité de départs, sinon massifs mais au moins importants, est à replacée dans son contexte : car, en effet, déjà beaucoup d’Européens « se sont tirés » depuis 2014[6] ! Un petit détour est ainsi nécessaire, même si l’analyse fait vieux prof de démographie.

12 - Déjà de nombreux départs d’Européens de 2014 à 2019

L’ISEE nc, l’Institut de la statistique et des études économiques de Nouvelle-Calédonie (l’INSEE locale), donne, avec le dernier recensement de 2019 (dont les principaux résultats n’ont été publiés qu’en octobre 2020), l’évolution de la population de 2014 à 2019 (à comparer avec les nombreux recensements précédents) incluant des questions et réponses concernant l’appartenance à une communauté ethnique (une exception pour le Caillou : les statistiques ethniques y sont légales). Cependant, l’évolution constatée est biaisée car une forte minorité très croissante (21% en 2019 contre 16% en 2009 et seulement 4 et 5% en 1989 et 1996) refuse de répondre précisément, ne répondant rien ou se déclarant « Calédonienne » ou Métisse de deux ou plusieurs communautés.

Et cela fait du monde (voir Graphique 1, G1) sur une population estimée en 2019 à 271 milliers d’habitants !

Nous avons réparti ces indécis au prorata des réponses indiquant clairement l’appartenance ethnique ; ce qui gonfle la population de chaque communauté déclarée mais donne probablement une estimation plus correcte. Cette méthode n’est pas loin de celle du doigt mouillé, mais est la seule possible si l’on veut tenter de comparer les différents recensements, car l’ISEE nc ne donne pas cette répartition, sauf quelques informations éparses sur le métissage. De toute façon, la population stagne depuis 2014, contrairement à la période 2009-2014 : le taux d’accroissement naturel est compensé par le solde migratoire négatif[7] : plus de 2 000 départs nets par an. Ce solde concerne surtout, et de loin, les Européens non natifs et des étudiants, mais aussi les communautés asiatiques et diverses ; les Wallisiens-Futuniens sont en gros restés sur le Caillou.

Les départs nets concernent essentiellement les Européens de la Province Sud[8] soit 14% de la population européenne du Caillou et plus de 4% de la population totale de 2014 ; ce qui est plus que considérable ! En France, avec 67 millions d’habitants, cela ferait plus de 2,5 millions de départs nets… Pourquoi ces départs depuis 2014 ? Crise économique (du moins ralentissement de la croissance, mais croissance négative légère en volume depuis 2018) ; peur de l’avenir (en clair de l’Indépendance…) ; volonté « d’aller revoir sa Normandie » ; attrait de la Gold Cost australienne ?

Avec notre approche, répartissant les non-déclarés (voir G2 et G3) la population kanak deviendrait maintenant majoritaire de façon absolue, alors que les données avec seulement les ethnies déclarées donnaient en 2019 : 41% de Kanak ; 24% d’Européens ; un peu plus de 8% de Wallisiens-Futuniens ; 5% d’Asiatiques et autres minorités déclarés et, donc, 21% d’ « autres ». Curieusement, cette évolution démographique de 2014 à 2019 n’a pas fait le buzz : ni chez les Indépendantistes qui auraient pu s’en réjouir ; ni chez les Loyalistes qui devraient s’en désoler.

Pas de buzz donc concernant les départs d’Européens de 2014 à 2019 ; peu (en fait pas…) de réaction au Leprédour de Paris à l’annonce éventuelle de fuite du quart de la population, tant du côté indépendantiste que loyaliste. Vous avez dit bizarre ? En revanche, pour ce qui concerne la contribution de la Métropole à la couverture des fins de mois du Caillou, on ne parla que de ça.

 

2 - Le Caillou ne pourrait pas vivre économiquement sans la France ! Seconde cata ! ... Mais en fait la seule vraiment évoquée

21- Sans « transferts financiers » de la Métropole, presque le retour à l’âge de pierre !

Le grand classique des Loyalistes, bien repris et amplement développé par le Document en question, est que sans ces « transferts », l’économie s’écroulerait. Ce ne serait avéré qu’en cas de période de transition très courte sans association avec la France ou (ce que le Document indique) en cas de troubles graves ; mais une OAS européenne en cas de victoire du Oui est un fantasme ou une éventualité peu probable. La connerie de comparer le PIB du Caillou et celui du Vanuatu voisin est un autre classique[9] mais fait toujours son petit effet. Encore la peur !

Ces transferts, ces aides directes de la Métropole, sont surtout là pour financer les charges des pouvoirs régaliens, mais aussi pour financer une bonne partie de l’enseignement dont la compétence a pourtant été transférée au Caillou. Ils sont certes considérables mais en diminution de 2000 à 2017, tant pour les transferts bruts que pour les transferts nets (après versements de revenus du Caillou à sa Métropole, essentiellement les cotisations sociales de retraite des fonctionnaires). Ces transferts mentionnés avec gourmandise par le fameux Document pour 2018 à 2020 sont en fait un peu plus importants[10] que ceux habituellement fournis, soit par l’ISEE nc, soit par la balance des paiements que l’IEOM[11] élabore ; et avec des écarts non négligeables entre les deux sources. De 2014 à 2018, les transferts bruts selon l’ISEE nc, ne comptaient que pour 14% à 15% du PIB du Caillou (contre 25% en 2000) ; l’IEOM indiquait plutôt autour de 16% à 17% du PIB. Le Document à discuter au Leprédour de Paris indique 17% à 19% de 2018 à 2020. Mais peu importe ; les transferts nets sont bien inférieurs et également en chute : autour de 11% à 12% depuis 2014 (voir G4).

C’est vrai, les 160 ou 180 milliards de CFP de transferts bruts versés (avec un PIB autour de 1 000 milliards depuis 2013-2014) sont aussi importants que tous les impôts prélevés sur le Caillou. La Cata, on vous dit, s’ils disparaissaient ! On ramène souvent ces transferts par habitant (ce que le document effectue également avec délice : 664 000 CFP par habitant : environ 4 SMG (Salaire minimum garanti) mensuels ! Encore la peur : « Purée ! On va me piquer 4 salaires mensuels si le Oui l’emporte ! » va se dire le smicard calédonien ! C’est oublier que ces transferts bruts servent, répétons-le, à payer (pour les deux-tiers) les salaires, charges sociales et pensions des fonctionnaires d’Etat, le reste étant formé de dotations aux collectivités et plans de développement pour un petit quart et de frais de fonctionnement et d’investissements pour le reste.

Il va évidemment de soi que si tous ces revenus disparaissaient il y aura un effet récessif par la demande, mais il va également de soi que ces fonctionnaires, dont les enseignants devront être remplacés ou changés de statut et financés par les ressources locales[12].

22 – Un déficit extérieur du Caillou, à peine évoqué dans le Document « Oui-Non »

Mais c’est oublier que la question principale est le déficit extérieur structurel de la balance commerciale et des transactions courantes : les importations correspondent évidemment à une sortie « de fric » (de devises) du Caillou ; elles sont largement supérieures aux exportations qui font entrées du fric en contrepartie ; la balance commerciale déficitaire (ou plus généralement le besoin de financement du Caillou envers le reste du monde) est donc une évasion nette de devises (cependant en amélioration depuis 2016), bien supérieure aux transferts de la Métropole (voir G4). De même, par exemple, les exportations croissantes vers la Chine (de minerai mais surtout de nickel-métal) font entrer des devises (G4).

Ce qui pose une question beaucoup plus compliquée : la monnaie du Caillou sera-t-elle encore l’Euro après la pleine souveraineté (avec ou sans partenariat). Si la Kanaky Nouvelle-Calédonie sort de l’Euro, le document « Oui-Non » indique, mais très discrètement, que c’est là l’une des principales contraintes économiques de l’indépendance. Dans la presse, cependant, on parle peu des éventuelles discussions à cet égard au Leprédour parisien.

23 - Ces transferts de la Métropole peuvent être remplacés à terme par l’augmentation des prélèvements obligatoires : à condition d’accepter de faire un peu plus contribuer les « riches »

Surtout, ces transferts bruts se substituent en fait à un faible taux de prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales), comparé à celui de la Métropole, il est vrai, championne de ces prélèvements. En outre (voir G6), ce taux est stagnant et même en baisse depuis une petite dizaine d’années, surtout par l’érosion du poids des impôts (ralentissement économique, départs d’Européens sans doute pas les moins aisés). Or, le Caillou, c’est encore la  France ; mais on y veut le beurre et l’argent du beurre !

Beaucoup d’économistes du Caillou n’aiment pas, comme beaucoup de libéraux et beaucoup de patrons, les augmentations du « coût » du travail et jugent tout simplement « impossible » la hausse des taux de cotisation qui augmenterait le coût du travail ou les prélèvements obligatoires ; mais sans, évoquer leur niveau nettement plus faible qu’en Métropole (environ 10 points d’écart relativement au PIB, mais avec fluctuation (voir G7 et G8), et 12 points en taux de cotisation (G9), essentiellement pour la part salariale. C’est aussi et surtout le plafonnement des cotisations pour des hauts salaires qui explique le faible niveau de PO ; pour la caisse principale maladie, etc., le plafond est d’un peu plus de 500 000 CFP (un peu plus de 4 000 €) : c’est ce que touche le moindre cadre non débutant et certains techniciens et agents de maîtrise.

Contre toute attente, le poids des impôts dans le PIB est comparable à celui de la Métropole (au moins avant la baisse depuis 2013), mais ce sont surtout des impôts indirects particulièrement injustes qui sont importants. Malgré des réformes fiscales récentes et timides, les très hauts revenus sont peu taxés ; l’impôt sur les sociétés (l’IS30) à 30% a vu son rendement baisser depuis 2013-2014, corrélativement au ralentissement de la croissnce, et celui sur le nickel, l’IS35, disparaître avec les pertes comptables accumulées depuis 2014, corrélativement à la chute des cours du nickel jusqu'en 2017.

Même après impôt sur les revenus, les inégalités sont criantes sur le Caillou où le taux de pauvreté relatif était en 2008 (dernières données globales disponibles), avec 17%, soit 2,4 fois plus élevé qu’en Métropole (dont 52% pour les Îles Loyautés, 35% pour la province Nord et 9% seulement pour la province Sud). Tout rapprochement avec les ethnies majoritaires dans ces provinces serait purement fortuit…

24 - La substitution des transferts financiers par une hausse des prélèvements obligatoires se fera quoi qu’il arrive, avec ou sans indépendance

La section des conséquences du Non dans le Document l’évoque à demi-mot : « L’État doit-il continuer à financer des compétences transférées ? Si oui pourquoi ? À quelle hauteur ? Face à ces évolutions de compétences, quelle évolution de la fiscalité à prévoir ? Quelle protection sociale au regard des déséquilibres financiers apparus ces dernières années ? Quel modèle fiscal pour une meilleure répartition des richesses ? Quelle politique de lutte contre les inégalités ? ».

Rares sont, parmi les syndicalistes, ceux qui évoquent la question des transferts et leur éventuel remplacement par la hausse des prélèvements obligatoires. Didier Guenant-Jeanson, l’ancien secrétaire général, caldoche, du principal syndicat pluriethnique du Caillou (l’USOENC, l’Union des salariés et employés de Nouvelle-Calédonie) pendant 17 ans, de 1998 à 2015, est l’un de ceux-là.

Dans un débat sur ce sujet[13], il jouait le représentant de la société civile et fut le seul à recentrer la discussion. Une élue d’un parti loyaliste centriste de droite mais progressiste (Calédonie ensemble) répondait à une question de l’animatrice évoquant « le beurre et l’argent du beurre » concernant l’enseignement secondaire (compétence transférée, mais donc pas le financement…) ; elle  affirma, comme toujours, que ce financement par le pays (en gros 4% du PIB calédonien) « n’était pas possible ». De l’autre côté, l’un des responsables du projet économique de l’UC (l’Union calédonienne indépendantiste, rappelons-le, l’un des principaux partis du FLNKS, le Front de libération nationale kanak et socialiste), ne l’ouvrit pas trop en n’évoquant que du bout du bout des lèvres une hausse des impôts.  Seul  Didier Guénant resta fidèle à lui-même : il nota la grande discrétion de nos deux politiques quant aux impôts : « Bien sûr qu’il faut des impôts pour remplacer ça ». Il rappela que ce sont surtout les « petits et les moyens » qui les paient et rajouta : « Il y a de l’argent dans ce pays,  allez  le  chercher  sans  étrangler  personne ! ». Astucieux, il n’évoqua pas la question des cotisations sociales pour ne pas gêner les syndicalistes ; tous les syndicalistes (sauf, évidemment, la CGC) prônent au moins le déplafonnement.

25 - Pour ce qui est des transferts financiers de la Métropole, chacun y trouvait son compte dans les discussions du Leprédour parisien

Thierry Santa, loyaliste et actuel président du gouvernement expédiant les affaires courantes, jugeait positives à cet égard les discussions : « Elles font ressortir clairement, dit-il, l’impossibilité d’une indépendance. La Calédonie n’a tout simplement pas la capacité ni humaine ni sociale ni économique ni financière de prendre en charge l’indépendance ». À l’inverse, Gilbert Tyuienon, membre de l’UC  indépendantiste,  estime  que « le fameux trou noir dont il était question si le Oui l'emportait n’est finalement pas une réalité. Quoi qu’on en dise, il y a des dispositifs d’accompagnement et de soutien qui sont prévus pour un pays en cas d’accession à l’indépendance ». Un but partout, la balle au centre ; et cette opposition devint la principale litanie journalière des comptes-rendus des discussions.

 

3 – Conclusion. Quel espoir pour l’Indépendance de Kanaky Nouvelle-Calédonie ?

31- Les Indépendantistes sont d’une discrétion de violette concernant la question des prélèvements obligatoires

Soit ils espèrent garder les transferts le plus longtemps possible pendant une longue période de transition (le Document et les conclusions leur donnent à cet égard une belle douche froide : on évoque deux ans à la fin du Leprédour parisien) ; soit ils envisagent accepter une baisse du niveau de vie. Mais peu clament vouloir taxer les riches ! Beaucoup espèrent rallier à eux des petits entrepreneurs, dont des Caldoches votant jusqu’à maintenant Non.

C’est, à mon humble avis, une erreur stratégique fondamentale ; malgré de vains efforts auprès d’Indépendantistes éclairés (il y en a !), la ligne politique de l’alliance avec une « bourgeoisie nationale » opposée (il y en a également !) à la « bourgeoisie compradore » de l’économie néocoloniale de comptoir semble dominer. Mais je dois être un vieux crouton marxiste, un Zoreil (qui ne connaît le Caillou que depuis une dizaine d’années, en n’y passant que quelques mois par an pour tenter d’aider les syndicalistes et étudier l’économie et la société calédonienne) qui se permettrait de donner des leçons (« néocoloniales »…) aux Calédoniens.

32 - Indépendance-Association ? Le serpent de mer…

Même au niveau du b-a-ba de la revendication de l’Indépendance (Pleine souveraineté ou Indépendance-Association), les différentes forces et partis du FLNKS s’opposent : l’UNI accepte désormais (officiellement depuis 2018) la seconde solution ; l’UC, qui a hésité, la refuse apparemment maintenant.

Le parti Calédonie ensemble, centriste à maints égards et toujours loyaliste, serait peut-être enfin tenté par la seconde solution, mais avec sans doute une alouette d’Indépendance et un cheval d’Association. Pourtant, Calédonie ensemble et son principal leader, Philippe Gomès, et l’UNI-Palika, avec Paul Néaoutyine, « se parlaient » ; et la droite dure loyaliste accusait Calédonie ensemble d’être indépendantiste et socialiste ! Mais jamais Gomès n’a sauté le pas, considérant cette possibilité suicidaire pour son parti ; jamais il n’a été jusqu’au bout d’une stratégie de sortie de crise que nous définissons par la Tentation du Guépard[14] : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Cette stratégie aurait pu éclaircir l’avenir du Caillou ; elle a avorté, au moins jusqu’à maintenant...

Les vents auraient-ils encore tourné ? Dans son Discours à la Présidence de la République[15] du 1er juin 2021, Philippe Gomès évoque-t-il encore cette éventualité[16] ? Et avec un style poétique, en s’adressant au chef de l’État : « Et ″si la France serait moins belle sans la Nouvelle-Calédonie″ », pour reprendre votre belle expression, la Nouvelle-Calédonie serait aussi moins belle sans la France. Monsieur le Président, Notre parcours est original. Notre destin HORS DU COMMUN. Il doit le rester. ». Et Gomès d’ajouter : « Monsieur le Président, RESTONS UNIQUES. Inventons autre chose. On nous demande de choisir entre le OUI et le NON. Choisissons de conjuguer le OUI et le NON. On nous demande d’arbitrer entre la souveraineté du pays et celle de la France. Choisissons de conjuguer la souveraineté du pays et celle de la France. ». Gomès reprend ici, presque mot pour mot, la proposition d’Indépendance-Association d’Edgard Pisani[17] en 1985 ; mais, fidèle à lui-même, on peut également lire une Nouvelle-Calédonie toujours au sein de la république[18]

Les vents tournent vite également dans le Sud-Pacifique pour certains indépendantistes : après les alizés qui viennent de l’est (« de la droite » sur la carte), arrivent des « coups d’ouest » (« de la gauche ») : le discours politique du président de l’UC, Daniel Goa, à Paris le 26 mai, en est la preuve. On le trouve sur la Toile au matin (du Caillou) du samedi 29 mai ; malgré des tournures approximatives, on sent la patte de spécialistes de droit constitutionnel. D’abord, on ne sait pas d’où vient le vent quand Goa indique : « En 2018 et en 2020, par deux consultations, le peuple premier a plébiscité de manière écrasante le ″Oui″ ». Mais c’est tout le peuple calédonien (et encore : seulement ceux qui sont inscrits sur la liste référendaire) qui a voté ; et pour le Non, même à une courte majorité (56,4% en 2018, 53,3% en 2020). Puis le vent se fige : « Cette émancipation, nous la voyons par étape avec une période de transition. Il est aussi très clair que dans l’esprit indépendantiste, la souveraineté ne se conjuguera pas avec une rupture avec qui que ce soit. Notre devise ″Deux couleurs, un seul peuple″ [la devise de la vieille UC (fondée en 1953) seulement autonomiste de Maurice Lenornand, PC] prendra tout son sens ». Traduction : pourquoi pas une Indépendance-Association avec la France ? Mais l’expression n’est jamais employée. Goa est malin, mais c’est un peu plus compliqué, car ce texte est aussi une véritable auberge espagnole où chacun y trouve ce qu’il veut bien trouver. On vote Oui à l’indépendance, pour une pleine souveraineté, mais on accompagnerait ce vote de précisions quant à la période de transition. Goa indiquait en effet [c’est moi qui souligne, PC] : « Durant cette période, Kanaky Nouvelle-Calédonie signera des accords d’interdépendance pour garantir le transfert de toutes les compétences et des moyens. La France pourra, si elle le souhaite, en devenir le chef de file  …  Le pays devenu souverain et la France, au nom d’une histoire partagée, pourraient conclure des interdépendances … Elle permettrait le maintien d’un lien de rattachement de la Nouvelle-Calédonie avec la France. La France pourrait faire mention de la convention d’interdépendance au titre XIV de la Constitution, qui dispose : ″La République peut conclure des accords avec des États qui désirent s’associer à elle pour développer leurs civilisations″ (article 88 de la constitution). ». On ne parle donc pas d’Indépendance-Association mais « d’interdépendance » ;  d’autant plus que Goa conclut par : « Elle aurait pour but de préparer lors d’une période transitoire [c’est toujours moi qui souligne, PC] le transfert total de la pleine et entière souveraineté. ».

On ne sait donc plus où l’on est : quid alors de l’Indépendance-Association ? Goa remet en outre le couvert du mélange cher à Jean-Marie Tjiabou entre « Indépendance et Interdépendance ». Ce que l’on peut nommer cette interdépendance-association (où la France jouerait un rôle certes important mais pas exclusif) viendrait après le vote pour la pleine souveraineté. Mais ses contours ne sont pas précisés ; pas plus que la possibilité d’une nouvelle mandature 2024-2029 dans le cadre institutionnel actuel : il faudrait un nouvel accord comme prévu par les accords de Matignon-Oudinot de 1988 et de Nouméa en 1998. Mais le processus entre 2024, avec une constituante, et 2029, avec un référendum sur le Caillou approuvant ou non cette constitution, reste encore flou. Elle semble maintenant caduque après l’arbitrage du gouvernement français.

Goa savait également souffler le froid en insistant donc sur la pleine souveraineté et rappelant qu’une partie des ethnies non kanak souhaitent rester dans la République pour maintenir leurs privilèges ; et avec des formules qui peuvent irriter en s’adressant au Premier ministre, aux ministres du gouvernement de la France : « Notre futur se conjuguera dans une pleine et entière souveraineté, parce qu’aujourd’hui ce qui nous divise c’est la FRANCE. D’un côté le pays profond vous demande de le libérer et de l’émanciper car c’est dans l’ordre irréversible de l’évolution des choses, de l’autre côté un pays fait de strates de populations arrivées dans les 50 dernières années, jouissant de privilèges[19], ils souhaitent que vous restiez pour les maintenir ».

Bref, mise à part la date du référendum en décembre 2021 (ce qui semble peu ébranler, pour le moment, les Indépendantistes), la seule question qui tourne toujours en boucle est donc celle des fameux transferts à laquelle Sonia Backès, autre diva des Loyalistes, rajoute enfin des considérations plus larges : «  Les transferts financiers de l’Etat (180 milliards par an) s’arrêteront brutalement pour une partie et progressivement pour l’autre mais sur une période très courte ; nos diplômes ne seront plus reconnus et il faudra faire de longues démarches avec tous les pays (France, Australie, NZ, Canada…) pour faire accepter nos étudiants dans ces États… ». Elle termine, toujours dans la nuance, par  « … notre monnaie sera dévaluée : les salaires pourraient être divisés par deux. ».

33 – L’État hésite en fait encore…

Que va décider en fin de compte l’État, et donc Macron ? Car c’est en fait dans son camp que se trouve la balle. Et là encore, les vents peuvent tourner.

Macron va-t-il répéter que la France serait moins belle sans le Caillou, caressant la droite dans le sens du poil pour sa réélection ? Va-t-il à l’inverse jouer les de Gaulle en proposant une Indépendance-Association brossant l’opinion publique française actuelle également dans le sens du poil et, en passant, tenter de se refaire une virginité de gauche ? Le RN et la droite sont sans aucun doute pour la Calédonie française, LRM également ; la gauche plutôt pour l’Indépendance-Association (sauf Manuels Valls et quelques autres ; mais peut-on encore parler de gauche ?) ; Mélenchon s’est refusé à prendre partie lors du référendum de 2018 et est resté silencieux en 2020… Seule l’extrême-gauche soutient bec et ongles l’Indépendance.

Car, avec la somme d’erreurs tactiques que les Indépendantistes sont en train de commettre, dont l’histoire rocambolesque de l’absence d’élection d’un président indépendantiste du gouvernement depuis des mois (alors que les indépendantistes sont pour la première fois majoritaires au gouvernement du Caillou depuis 1982) et les luttes intestines entre factions qui ne sont pas que des luttes d’égos, les quatre points qui manquent, pour le dernier référendum pour atteindre 51% de Oui, sont loin d’être gagnés. Cependant, il y a donc plus préoccupant : dans FLNKS, il y a le S de socialiste ; il est souvent oublié. À un éminent Indépendantiste à qui je demandais quel était le rôle de la bourgeoisie kanak dans le processus actuel, il me rétorqua avec un sourire : « Ah ! ces vieux marxistes zoreils ! Là n’est pas la question : nous sommes embarqués dans la même bagnole que les Caldoches et Zoreils : on veut tout simplement prendre le volant ! ».

 

Patrick Castex,

économiste et sociologue, enseignant-chercheur à la retraite ; auteur, entre autres, de Kanaky Nouvelle-Calédonie indépendante ?, L’harmattan, Paris, 2018.

                                                                                              Notes

[1] L’ilot Leprédour, en face de la péninsule de Bouraké (près de la commune de Boulouparis, à une heure de voiture au nord de Nouméa), fut choisi par Sébastien Lecornu (nommé en juillet 2020 ministre des Outre-mer dans le gouvernement Jean Castex) pour réouvrir le dialogue entre les forces politiques du Caillou lors de sa visite en octobre 2020, après le référendum où le Non avait gagné d’une courte tête (environ 54% des suffrages exprimés, et avec une participation record).

[2] Cela fait certes vieilles lunes, mais la reprise du J’accuse… ! de Zola redevient à la mode…

[3] Dans le document qui circule, on peut lire en filigrane le nom de son destinataire, Roch Wamytan. Ce dernier affirme qu’il s’agit d’une fuite dont il n’est pas à l’origine ; mais il considère qu’il est utile que le contenu de ce Document (destiné d’abord aux seuls membres des réunions Leprédour) soit rendu public.

[4] Ancien dauphin de Jacques Lafleur (le patron d’abord incontesté des Loyalistes du Caillou mais surtout connu en Métropole pour sa poignée de main, sous l’œil vigilant de Michel Rocard, avec Jean-Marie Tjibaou en 1988 après l’horreur de la grotte d’Ouvéa,) ; ex-député pendant 14 ans (de 1996 à 2011) ; ex-président du gouvernement de Nouvelle-Calédonie (de 2001 à 2004) ; ex-président du Congrès de Nouvelle-Calédonie (de 2007 à 2009). Son importance politique est en déclin.

[5] Il  se  contente d’indiquer  que 21% des Calédoniens (environ 57 000  donc)  estiment  qu’en  cas  de  Oui  leur « situation et celle de leur famille » deviendrait « intenable » ; 11% des Calédoniens (environ 30 000) déclarent qu’ils « ne savent  pas s’ils pourront rester » et  seulement 10% (27 000) affirment qu’ils seront  certainement « contraints de partir ».  Cette inquiétude serait partagée, toujours selon ce sondage, par 35% des électeurs du Non (57 000, 1 non Kanak sur trois).

[6] Ce n’est arrivé auparavant qu’une fois selon l’ISEE nc ; non pas pendant lesdits « Événements » de 1984 à 1988 (où le solde migratoire est, curieusement, donné comme nul), mais après la crise qui a suivi le « boom » du nickel de la fin des années 1960 jusqu’à la crise économique commencée en 1973-1974.

[7] 27 600 départs pour 17 300 arrivées, soit un solde migratoire net négatif de 10 300. De 2009 à 2014, le solde migratoire était positif de 1 600 arrivées nettes par an, soit + 8 000 en 5 ans : d’où la forte augmentation de la population de 2009 à 2014.

[8] Dont le nombre diminue d’environ 8 400 habitants selon nos évaluations ; avec un solde naturel positif autour de 4 400 de plus, le solde migratoire des Européens doit tourner autour de -12 800.

[9] En 2015, le PIB annuel par habitant de Nouvelle-Calédonie était d’environ 32 500 US$ ; celui de la France était à peine supérieure avec       36 500 $ ;  celui du  Vanuatu  voisin  de 2 500 $... : 13 fois plus faible que celui du Caillou. CQFD pour les anti-indépendantistes : l’indépendance, ce ne peut être que la misère. Les mêmes connaissent-ils le PIB par habitant avant l’indépendance des Nouvelles-Hébrides ? Car le Vanuatu (qui a obtenu son indépendance en 1980) était déjà très pauvre, beaucoup plus que la Nouvelle Calédonie colonisée de l’époque.

[10] Mais de peu ; ils ont probablement augmenté dernièrement avec la crise.

[11] L’institut d’émission d’outre-mer, la banque centrale chargée de l’émission monétaire de Nouvelle-Calédonie, de Wallis-et-Futuna et de la Polynésie française, ayant pour monnaie le franc Pacifique, le CFP. Pour rire un peu, le franc CFP signifie toujours « Franc des Colonies françaises du Pacifique », appellation fixée par décret le 26 décembre 1945. En effet,  bien que  l’appellation  CFP  ait  évolué,  tout d’abord  en « Communauté financière du Pacifique », puis aujourd’hui en « Change Franc Pacifique », il n’existe aucun texte officiel modifiant l’appellation de 1945 !

[12] Il est vrai qu’à ces transferts s’ajoutent les subventions par la défiscalisation des investissements, mais pour des montants moins importants.

[13] Sur Calédonie 1ère, émission télévisée Questions Avenir du 10 avril 2018.

[14] Cette stratégie renvoie au Guépard (Il Gattopardo), roman de l’écrivain italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa (mis en images par Luchino Visconti), où l’aristocratie italienne accepte, lors du Risorgimento, de perdre apparemment son pouvoir pour mieux le conserver.

[15] On n’en trouve pas encore trace dans la presse ce matin (du Caillou) du 3 juin. Sa seule réaction dans la presse est son soutien à la date du référendum de décembre 2021 : « Si la question c’est Oui ou Non, il est inutile de continuer à attendre parce que l’attente est source d’incertitude, de tensions, d’attentisme économique.  … Donc la date de 2021 est la bonne date». Il s’est également exprimé lors d’une rencontre avec les étudiants calédoniens à la Maison de la Nouvelle-Calédonie mercredi soir : « Cette déclaration, c’est le retour de l’État. Il y a enfin une perspective qui est tracée par l'État, on n’est plus dans le saut dans le vide avec ce troisième référendum. On appelait ça, nous, le référendum aveugle et on voulait un référendum éclairé. Désormais, il est éclairé ».

[16] « À la perception d’un OUI improbable en 2018, a succédé désormais la perspective d’un OUI possible en 2021. Et si le NON l’emportait une troisième fois, la question continuerait à se poser de toute façon, le droit à l’autodétermination reconnu au peuple du pays depuis 1988, ayant vocation à continuer à s’exercer, d’une manière ou d’une autre, y compris après l’Accord de Nouméa. La Nouvelle-Calédonie peut donc devenir un État. Mot tabou pour les uns, mot espoir pour les autres. Mais si notre pays devient un État, nous ne voulons pas, ni les uns ni les autres, autour de cette table, qu’il soit un État étranger. Étranger à la France. Nos histoires, nos mémoires, nos valeurs, nos cultures se sont entremêlées au fil du temps. ».

[17] Edgard Pisani, en janvier 1985 au début de la quasi-guerre civile, avait proposé la solution de l’Indépendance-Association : «  La France ou bien l’indépendance, l’indépendance ou bien la France, il est possible d’associer ce que l'on avait jusq’ici opposé. Je suggère que vous vous prononciez en faveur de l’indépendance-association.». Cette proposition fut repoussée par tous les acteurs, indépendantistes compris ; elle fut mal soutenue par Mitterrand et surtout par Fabius et abandonnée après la première cohabitation de 1986.

[18] « Choisissons de répondre à l’attente des indépendantistes pour lesquels l’accession à la souveraineté met un point final à la prise de possession par la France en 1853 de cet archipel. … Choisissons d’entendre les attentes des non-indépendantistes qui considèrent que si la trajectoire d’émancipation doit se poursuivre, elle doit se faire ″sous la protection de la France″ pour que les compétences régaliennes – justice, sécurité intérieure et extérieure, monnaie –  continuent à être exercées en toute impartialité même si l’esprit du pays doit davantage les insuffler. … C’est par le consensus des Accords de Matignon et de Nouméa que nous sommes arrivés jusque-là. C’est par le consensus que nous devrons continuer à construire ensemble un pays de partage et de paix. ».

[19] Ceux arrivés avant 1970 ne bénéficieraient pas de privilèges ? (Note de PC).

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