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Il n’y eut pas eu que Makhno[1]… Je ne ferai ici, en préliminaires, que quelques allusions aux autres anars russes ou étrangers pendant les Révolutions de 1905 à celle d’Octobre et à sa suite. Pourquoi ? Les sources fiables ne sont pas si nombreuses et sont difficiles à synthétiser : les anars de tous poils participent à ces révolutions, certains souscrivent même au principe de la dictature révolutionnaire des bolchéviques et en acceptent ses conséquences, certains adhèrent même au Parti communiste russe.
Certains changent, par exemple l’anarchiste américaine Emma Goldman défendit l’action des bolcheviks avant son expulsion des États-Unis ; elle fit ensuite partie de ces libertaires qui étaient proches des nouveaux dirigeants russes, ce n’est qu’après la terrible répression de Cronstadt qu’elle change d’avis et quitte le pays écrivant ses désillusions en 1924 : « C’était comme un grand amour auquel on s’accroche longtemps après sa fin ».
Victor Serge, ancien anar, défend bec et ongles au milieu de 1920, bien qu’en se prétendant toujours anarchiste, le pouvoir bolchévique[2] ; il s’adresse ainsi aux anars russes : « Au principe soviétiste, je ne vois pas que l’on puisse, du point de vue anarchiste le plus intransigeant, faire des objections majeures. Il réalise bien le minimum de délégation de pouvoirs, le membre du Soviet continuant à demeurer parmi ses camarades de travail, n’étant élu que pour une période très courte et pouvant d’ailleurs se voir retirer à tout moment son mandat. Et les Soviets, en définitive, seront ce que vous les ferez, camarades ! ». Bien gentil avec Lénine, ce Victor Serge… Je peux rajouter à cette contre-vérité évidente : « Tout le pouvoir aux soviets » ne fut-il pas le slogan le plus opportuniste de Lénine de juillet 1917 ! Victor Serge continue pourtant : « La Presse anarchiste était à ce moment puissante. Elle avait ses quotidiens à Petrograd à Moscou (Bourevestnik et Anarkhia) et ailleurs […] Et leur vaste agitation s’éteignit faute d’une idéologie nette, faute d’organisation, et par suite des excès qui avaient indisposé contre les "Noirs" une grande partie de la population ». On croit retrouver les diatribes de Rosa Luxemburg ; mais notre anar partisan de Lénine va plus loin en écrivant : « Cela finit par un conflit armé avec les bolcheviks, qui recoururent à la force pour procéder au désarmement des citadelles anarchistes » (voir plus loin quand Makhno s’entretient avec Lénine en juin 1918, après cet épisode d’avril 1918). On passe sur ses autres sorties, franchement dégueulasses…
Mais, en y pensant bien, Lénine n’aurait sans doute jamais pu prendre le pouvoir sans son slogan opportuniste anarchiste « Tout le pouvoir aux Soviets ! » ; sans doute l’une des plus belles magouilles politiques, même Machiavel n’y aurait pas pensé ! Et que l’on ne vienne pas me dire que Lénine y croyait vraiment une seule seconde (je le vois mal renier Que faire ?) ; il n’y croyait pas plus, dans ses Thèses d’avril[3] de 1917, qu’à la distribution de toutes les terres des propriétaires fonciers qu’il avait (revirement déjà majeur) proposée en 1907 suite à l’échec de la Révolution de 1905.
Un autre point de vue, celui d’Alexandre Skirda (un communiste libertaire contemporain) dans son écrit de 2000 réédité en 2016, Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution russe de 1917 qui fut plus tard critiqué[4], interroge aussi. Première critique renvoyant à ce qui a été développé plus haut dans nos autres Voyages : « Selon [Skirda], les traditions russes des origines témoignent d’une profonde vitalité démocratique […] l’obchtchina (ou mir), l’antique communauté de vie, collectivité phare de la vie paysanne […] serait même à l’origine des soviets, opinion de l’auteur très largement discutable ». Skirda indique en outre que l’on trouve les anarchistes aux côtés des bolcheviques, constituant une "garde noire", distincte des "gardes rouges", lors de la prise du pouvoir d’octobre, à Petrograd comme dans les combats se déroulant à Moscou. Le mouvement anarchiste aurait alors connu, début 1918, une forme d’apogée, rassemblant selon l’auteur entre 30 000 et 40 000 militants. La critique note que c’est « largement surestimé, à moins d’y compter les paysans ukrainiens rassemblés sous la bannière de Makhno, loin toutefois d’être tous des libertaires) ».
Ce qui est sûr, c’est le tombereau d’injures et de calomnies qui fut déversé contre le mouvement de Makhno. On passe sur les bolcheviques, singulièrement Trotski qui, après avoir utilisé Makhno contre les Armées blanches, liquida son armée, la Makhnovchtchina en les traitant simplement de « bandits » ; toutes les milices, pas seulement celles de Makhno, en dehors de l’Armée rouge officielle, étaient devenues des « bandes », d’où le rapprochement avec bandits… Ça rappelle encore ce que racontait Rosa contre les anars…
Plus graves et infondées (selon la plupart des historiens) les accusations d’antisémitisme, bien pratiques depuis fort longtemps pour disqualifier les gauchistes[5]. Ce fut le cas en 1926, Makhno étant réfugié en France, du journal communiste L’Humanité, grandement aidé par Joseph Kessel dans son court roman Makhno et sa juive où notre héros est décrit comme un tyran sanguinaire. Que le journal communiste l’accuse d’antisémitisme, c’est dégueulasse mais de bonne guerre comme soutien aux bolcheviques ; c’est tout simplement dégueulasse de la part de Kessel, juif mais en fait très à droite (il a participé un temps aux aventures des Armées blanches russes en Sibérie orientale et fut, en 1928, l’un des fondateurs de Gringoire, journal d’abord éclectique de droite puis farouchement antisémite que Kessel finit enfin par quitter…
…
Nos deux larrons prirent la décision d’aller en Ukraine (mais également à Moscou ; on va voir plus loin pourquoi) non pas seulement interviewer, comme à leur habitude, Nestor Makhno et ses amis, mais pour participer à ses combats, même militaires. Ils donnèrent ainsi, grâce à leur invincibilité, la victoire au communisme anarchiste de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, la Makhnovchtchina donc, devenue de fait le bras armé d’un mouvement du type coLib. Et l’avenir de la future URSS et, ainsi, du Monde fut bouleversé… Dans l’uchronie seulement ; ce qui était en fait évidemment, selon Zweisteine, impossible…
J’avais déjà écrit quelques courtes lignes, dans le premier feuilleton, sur Makhno et son communisme libertaire ; j’en profite ici pour développer un peu. Dans l’Histoire, il peut être approché, surtout grâce à la Toile (à Wikipédia et d’autres, avec les saloperies, insistons, qui ont été déversées sur lui, singulièrement par les cocos bien sûr[6], mais pas que ; voir plus haut…) ; j’avais toujours comme projet d’en faire un héros positif, c’est le moment… mais en restant dans le style uchronie.
Interview de Makhno par nos deux inspecteurs des coLibs
Ce fut Mickey qui se présenta le premier à Makhno le 3 mars 1918, date du Traité de Brest-Litovsk qui mit fin à la guerre russe, où Lénine fut contraint d’abandonner l’Ukraine aux Allemands et Autrichiens. Makhno en avait déjà fait de belles, depuis sa tendre jeunesse, mais sa vraie Histoire commence là. Il reconnut immédiatement Bakounine, avant même que fût déclenchée la formule magique et le branchement ; le chef anar ukrainien reconnut également Marx et pesta : « Mais que faites-vous ici tous les deux, vous qui êtiez deux ennemis jurés ! ». Il comprit après la formule magique, toutefois limitée : il ne pouvait pas se projeter dans l’avenir ; heureusement pour lui…
Il les félicita, leur dit que leur mouvement des coLibs dont il n’avait jamais entendu parler (et pour cause) n’était que l’anticipation, certes géniale, de son communisme libertaire dont il n’était pas le seul adepte (il avait lu Malatesta et Kropotkine). Surtout, il sauta sur l’occasion qui se présentait à lui pour renforcer son mouvement : « Je viens de comprendre, d’après ce vous me dites, que vous êtes invincibles ; voulez-vous participer physiquement à mes actions militaires (je n’ai pas besoin de vos conseils puisque nous sommes dans le même bateau idéologique et politique) mais j’aimerais tester cette invincibilité ». D’un claquement de doigt, une dizaine de grands et gros gaillards leur tombèrent dessus ; ça se termina comme dans les bagarres entre des centaines de Romains contre Astérix et Obélix ; sauf que les Ukrainiens volaient un peu moins haut. « Pas mal, mais la prochaine fois allez-y plus mollo, ce sont maintenant vos compagnons ou camarades (je ne sais plus quel mot employer, maintenant que je suis vraiment communiste libertaire !). Me permettrez-vous de tenter de vous fusiller, pour continuer le test ? ». Les deux larrons hésitèrent – Makhno le constata et leur dit : « Je veux une réponse rapide, allez ! » – et eurent la peur de leur vie : ils pouvaient mourir comme ceux à côté du Christ, mais plus rapidement qu’avec la crucifixion, une méchante et longue torture par étouffement ; contacté, Zweisteine confirma qu’ils ne ressentiraient que comme des piqûres de moustiques, un peu comme King Kong mitraillé par les mitrailleuses des avions de combat et comme eux-mêmes pendant la Révolution spartakiste : « OK ! ». Ce fut le cas, même pas mal ! Et aucune cicatrice, seulement quelques petits boutons rouges qui démangeaient. Makhno n’en crut pas ses yeux ; ces deux-là vont bien m’aider, pensa-t-il. C’était parti… Le lecteur peut inventer une nouvelle uchronie avec la victoire de Makhno et ses conséquences sur l’Histoire mondiale ; ici on s’en tient au sillon annoncé.
Avant de partir la fleur au fusil, ils lui proposèrent (comme avec quelques interlocuteurs de leurs voyages précédents) de résumer sa vie jusqu’au 3 mars 1918, et avec le vouvoiement de majesté : « Vous avez appris l’injustice, l’humiliation puis la révolte en 1898, à l’âge de dix ans en travaillant pour un Koulak. En 1906, pendant la première Révolution, à peine jeune homme, vous avez fondé un groupe anarchiste qui expropria des propriétaires fonciers en tuant un gendarme ; arrêté, puis condamné à mort, votre peine fut commuée en peine à perpétuité en raison de votre jeune âge ; sorti du trou par la Révolution de Février 1917, vous remettez ça. En 1918, vous résistez d’abord aux armées austro-hongroise et allemande, puis à la Rada centrale d’Ukraine, cette organisation nationaliste et contre-révolutionnaire ; enfin à l’Armée blanche des généraux Dénikine et Wrangel. Aujourd’hui, avec ce foutu Traité, l’Ukraine ne fait plus partie de l’Empire russe ; vous êtes dans la merde, mais nous voilà ». Mickey le premier, suivit timidement par Charlot, se mirent à chanter sur un air que Makhno ignorait « On est là, on est là, on est lààà ! Même si Lénine ne veut pas nous est là, pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur, nous on est lààà ! ». Ils participèrent ainsi, après Brest-Litovsk, fiers de cette possibilité peu dangereuse qui leur était donnée, aux luttes armées des groupes de guérilla puis de la Makhnovchtchina.
Entre temps, ils accompagnèrent, à sa demande (mais sans apparaître : ils resteraient invisibles) la visite de Makhno à Moscou pour rencontrer Lénine, en juin 1918 ; ce n’est pas qu’une nouvelle invention de notre uchronie : c’est vrai dans l’Histoire[7]. Et, surtout, ça vaut plus qu’un coup d’œil : ce dialogue vaut toutes les analyses politiques des relations contradictoires entre le communisme libertaire de Makhno et le communisme marxiste de Lénine (qui deviendra, mais il l’était déjà, le socialisme historique marqué d’une empreinte indélébile par Staline) et, plus généralement, entre anars et cocos ; les débats entre ces derniers du feuilleton précédent n’étaient qu’aimables discussions philosophiques de salon ! Pour cette raison, je me suis fait un malin plaisir à en coudre quelques extraits avec les phrases les plus piquantes et les commentaires de nos deux larrons invisibles : ça devient presque un drame cornélien en deux scènes et en prose ; cependant ni Makhno ni Lénine osèrent, pour conclure dire « Va, je ne hais point ».
L’entretien avec Sverdlov
« Ainsi, camarade, vous arrivez du Sud de la Russie ? » commença Sverdlov. « Oui, je viens d’Ukraine », répondit Makhno. « Gonflés ces Russes, lui chuchota Mickey à l’oreille : l’Ukraine, ce n’est pas une Nation, seulement un lieu géographique du "sud de la Russie" ; je me demande s’ils ne vont pas refaire le coup au début du XXIe siècle… ». Sverdlov, impassible, ne releva pas la pique de Makhno et continua, remettant cependant le couvert : « Vous arrivez donc, camarade, de notre Sud en pleine tourmente ; quel travail faisiez-vous là-bas ? ». « Le même que celui qu’accomplissaient les grandes masses de travailleurs révolutionnaires de la campagne ukrainienne. Ceux-ci, après avoir pris une part active à la Révolution, tentèrent d’obtenir leur émancipation totale. Dans leurs rangs, je fus, peut-on dire, toujours le premier à marcher dans cette voie. Aujourd’hui, par suite du recul du front révolutionnaire ukrainien, j’ai échoué momentanément à Moscou ». « Aie ! Je sens qu’il va te remonter les bretelles, murmura Charlot ; et n’avoue jamais que tu as perdu ! ». « Que dites-vous là, camarade, s’écria le camarade Sverdlov, les paysans dans le Sud sont pour la plupart des koulaks ou des partisans de la Rada centrale ! ». Charlot faillit apparaître pour dire ses quatre vérités à ce con : même Lénine et ses seconds avaient compris que ce n’étaient pas les « Koulaks » bien minoritaires qui étaient à l’œuvre, mais, comme aurait encore dit le premier, les « paysans pauvres » en voie de prolétarisation ! Makhno réagit seulement par : « J’éclatai de rire sans trop m’étendre… ». Sverdlov revint à la charge : « Mais qu’êtes-vous ? Communiste ou Socialiste Révolutionnaire de gauche ? On voit bien, par le langage que vous tenez, que vous êtes Ukrainien, mais auquel des deux partis vous appartenez, on ne le comprend pas ». Makhno hésita ; que répondre ? Mickey lui ordonna de tout avouer. Sans hésiter davantage, il finit par répondre : « Je lui déclarai que j’étais anarchiste communiste de la tendance Bakounine Kropotkine ». Sverdlov s’écria « avec un sourire de camaraderie » : « Quel anarchiste communiste êtes-vous, camarade, puisque vous admettez l’organisation des masses laborieuses et la direction de celles-ci dans la lutte contre le pouvoir du capital ? ». Devant son étonnement, Makhno répondit : « L’anarchisme est un idéal trop réaliste pour ne pas comprendre le monde moderne et les événements actuels… ». « Je le veux bien, mais vous ne ressemblez pas du tout à ses anarchistes qui, à Moscou, avaient installé leur siège dans la Malaïa Dmitrovka… [8] » rétorqua Sverdlov. Charlot voyant venir Makhno, tenta de le calmer, en vain. « Je l’interrompis : l’écrasement par votre parti des anarchistes de la Malaïa Dmitrovka doit être considéré comme une chose pénible qu’il faudra éviter à l’avenir dans l’intérêt de la Révolution. […] Sverdlov marmonna quelque chose dans sa barbe et, se levant de son fauteuil, s’approcha de moi, posa ses mains sur mes épaules et me dit : Je vois que vous êtes très au courant de ce qui s’est passé lors de notre retraite d’Ukraine et, surtout, de l’état d’esprit des paysans. Ilitch, notre camarade Lénine, serait certainement content de vous entendre. […] ».
L’entretien avec Lénine, le lendemain
« Le jour suivant, à une heure, continua Makhno, j’étais de nouveau au Kremlin où je retrouvai le camarade Sverdlov qui me conduisit aussitôt chez Lénine. Celui-ci m’accueillit fraternellement. Il me prit par le bras et, me tapotant doucement l’épaule de son autre main, il me fit asseoir dans un fauteuil. Après avoir prié Sverdlov de s’installer dans un autre fauteuil […] Puis il vint s’asseoir en face de moi et se mit à me questionner ».
Sa principale question, posée trois fois indique Makhno, fut : « Comment les paysans de la contrée ont-ils accueilli le mot d’ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets dans les villages" […] et il fut étonné que je lui réponde : "Les paysans l’ont accueilli à leur manière, ce qui veut dire que, dans leur entendement, tout le pouvoir doit, dans tous les domaines, s’identifier avec la conscience et la volonté des travailleurs ; que les soviets de députés ouvriers paysans […] ne sont ni plus ni moins que des rouages de l’organisation révolutionnaire et de l’autogestion économique des travailleurs en lutte contre la bourgeoisie et ses laquais : les socialistes de droite et leur gouvernement de coalition" ». Bigre, pensa Charlot, il y va un peu fort ; ils vont appeler une horde de gardes et vont le réduire en pâtée ; heureusement que nous sommes là, mais lui n’est pas increvable ! Lénine répondit, d’une voix très douce : « Pensez-vous que cette manière de comprendre notre mot d’ordre soit juste ? ». « Oui, répondis-je ». « Dans ce cas, ajouta Lénine un ton plus haut, les paysans de votre région ont subi la contagion de l’anarchisme ». « Est-ce un mal ? demandai-je ». « Ce n’est pas ce que je veux dire, au contraire, il faudrait s’en réjouir, car cela hâterait la victoire du communisme sur le capitalisme et son pouvoir ». « C’est flatteur pour moi, répondis-je à Lénine en me retenant pour ne pas rire ». « Non, non, je prétends très sérieusement que ce phénomène social dans la vie des masses paysannes hâterait la victoire du communisme sur le capitalisme, répéta Lénine[9]ajoutant : Mais je pense que le phénomène n’a pas été spontané ; il est un effet de la propagande anarchiste et ne tardera pas à disparaître. Je suis même porté à croire que cet état d’esprit battu en brèche par la contre-révolution triomphante avant d’avoir eu le temps d’engendrer une organisation, a déjà disparu ». « Je fis remarquer à Lénine, répondit Makhno, qu’un chef politique ne doit jamais se montrer pessimiste ou sceptique ». « Ainsi, selon vous, dit Sverdlov m’interrompant, il faudrait encourager ces tendances anarchistes dans la vie des masses paysannes ? Et pourquoi devrait-on les encourager ? Pour diviser les forces révolutionnaires et frayer la voie à la contre-révolution et en fin de compte monter nous-mêmes avec le prolétariat à l´échafaud ? ». Makhno s’énerva : « Je ne pus me dominer et, avec un accent de nervosité dans la voix, je fis remarquer à Lénine que l’anarchisme et les anarchistes n’aspiraient pas à la contre-révolution et n’y conduisaient pas le prolétariat ». « Est-ce vraiment ce que j’ai dit ? me demanda Lénine et il ajouta : j’ai voulu dire que les anarchistes, manquant d’organisations de masse, ne sont pas en mesure d’organiser le prolétariat et les paysans pauvres et, par conséquent, de les soulever pour défendre, au sens large du terme, ce qui a été conquis par nous tous et qui nous est cher ».
Le débat anars-cocos continuait ainsi, comme d’hab’, Lénine lançant : « Les anarchistes sont toujours pleins d’abnégation, ils sont prêts à tous les sacrifices ; mais fanatiques aveugles, ils ignorent le présent pour ne penser qu’au lointain avenir. Et en me priant de ne pas prendre cela pour moi, il ajouta : je vous considère, camarade, comme un homme ayant le sens des réalités et des nécessités de notre époque. S’il y avait en Russie ne fut-ce qu’un tiers d’anarchistes tels que vous, nous, communistes, serions prêts à marcher avec eux à certaines conditions et à travailler en commun dans l’intérêt de l’organisation libre des producteurs ». Le chien, pensa Mickey, le menteur, le faux-cul ! « À cet instant, pensa Makhno, je sentis sourdre en moi un sentiment de profonde estime pour Lénine, alors que récemment encore j’avais la conviction qu’il était responsable de l’anéantissement des organisations anarchistes de Moscou, ce qui avait été le signal de l’écrasement de celles-ci dans beaucoup d’autres villes. Et dans mon for intérieur, j’eus honte de moi-même. Cherchant la réponse que je devais faire à Lénine, je lui dis à brûle-pourpoint : la Révolution et ses conquêtes sont chères aux anarchistes communistes ; et c’est la preuve qu’à ce point de vue-là, ils se ressemblent tous ». « Oh, ne venez pas nous dire ça, rétorqua Lénine en riant, nous connaissons les anarchistes aussi bien que vous. Pour la plupart, ils n’ont aucune notion du présent, ou en tout cas, ils s’en soucient très peu ; or le présent est si grave que n’y pas penser ou ne pas prendre position d’une manière positive vis-à-vis de lui est pour un révolutionnaire plus qu’honteux. La majeure partie des anarchistes a leurs pensées tournées vers l’avenir et lui consacrent leurs écrits, sans chercher à comprendre le présent : et cela aussi nous sépare d’eux ». Sur ces mots, Lénine se leva de son fauteuil et marchant de droite à gauche, il ajouta : « Oui, oui, les anarchistes sont forts par les idées qu’ils se font de l’avenir dans le présent, ils n’ont pas les pieds sur terre ; leur attitude est lamentable et cela parce que leur fanatisme dépourvu de contenu fait qu’ils sont sans liens réels avec cet avenir ». Sverdlov eut un sourire malicieux et, se tournant vers Makhno, il dit : « Vous ne pouvez le contester ; les réflexions de Vladimir Ilitch sont justes. Les anarchistes ont-ils jamais reconnu leur manque de réalisme dans la vie "présente" ? ». « Ils n’y songent même pas », s’empressa d’ajouter Lénine.
La fin faillit tourner au vinaigre : Makhno rejeta très vivement tous les arguments précédents, reprenant l’une de ses piques : « Les anarchistes communistes d’Ukraine (ou du "sud de la Russie", puisque vous, communistes bolcheviks, vous efforcez d’éviter le mot Ukraine) les anarchistes communistes, dis-je, ont déjà donné un grand nombre de preuves qu’ils sont de plain-pied dans "le présent" » ajoutant, vos bolcheviks n’existent pour ainsi dire pas dans nos campagnes ; ou, s’il s’en trouve, leur influence est infime ». On vous dit que ça encore mal tourner, pensèrent en cœur Charlot et Mickey… Mais Lénine, écartant les bras, évita le clash final : « Il se peut que je me trompe ».
Ce sera presque notre mot de la fin, même si la polémique continua. Très mielleux, Lénine termina : « Ainsi vous avez l’intention de regagner clandestinement l’Ukraine ? » et lui proposa son aide. Makhno faillit utiliser ce que Charlot venait de lui souffler à l’oreille, une sorte de proverbe chinois : « Il faut compter essentiellement sur ses propres forces » mais il répondit, poliment « Oui ».
Les actes de bravoure des deux larrons et l’histoire militaire de Makhno ne présentant aucun intérêt ici, on ne va pas vous les raconter. Tout le monde sait que l’Armée rouge de Trotski mit en déroute la Makhnovchtchina en août 2021, comme elle avait réprimé la révolte des marins de Cronstadt, également marquée par le communisme libertaire, en mars de la même année.
Dernier saut de puce en France, pour retrouver Makhno et ses amis
Plus tard, après un saut de puce encore autorisés par Zweisteine (qui trouva cependant que ses puces sautaient bien loin) Mickey et Charlot se rendirent en France où Makhno y trouva enfin refuge en 1925 après avoir traversé l’Europe. Le débat va continuer entre anars ukrainiens pourtant réduits de ce que l’on pourrait appeler la bande à Makhno.
Au milieu de 1926, est publiée à Paris, en russe, la Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes à l’initiative de Nestor Makhno, Piotr Archinov (un compagnon de lutte de Makhno qui, peut-être, tourna mal) et Ida Mett ; en octobre, Voline (un autre compagnon de lutte de Makhno) en termina la traduction. En avril 1927, Voline et quelques amis publient un pamphlet, Réponse à la Plate-forme qui accuse les plate-formistes de vouloir « bolcheviser » l’anarchisme en étant (comme Lénine donc, « avant-gardistes ») ; un peu plus tard, Piotr Archinov publie La réponse aux confusionnistes de l’anarchisme ; l’unité des anars était déjà mal barrée… Enfin, Voline (avec Sébastien Faure, l’un des premiers anars dreyfusards français qui vécut surtout de ses conférences prônant l’anarchisme, mais qui ne connut rien de la Makhnovchtchina) tourna casaque et s’opposa au premier écrit qu’il avait traduit en français : il est ainsi l’auteur de la Synthèse anarchiste de 1928 qui visait à réunir dans une même organisation les courants pluriels du mouvement : communiste libertaire, anarcho-syndicaliste et individualiste. D’après Voline, ces courants n’existent qu’à cause d’un malentendu artificiel, ils sont issus d’une même famille qu’il faut réunir ; il n’évoque évidemment pas l’union de tous les anars avec les cocos marxistes… ces deux espèces (mais il reste muet à cet égard) de la Révolution ne peuvent pas s’aimer et, donc ne pourront jamais procréer.
On en parle encore aujourd’hui dans les chaumières des multiples chapelles anarchistes : la Synthèse pour ceux que j’appelle les anti-communistes libertaires (par exemple en France, la Fédération anarchiste après la Seconde Guerre mondiale) ; la Plate-forme pour les communistes libertaires qui sont restés plus ou moins proches de Makhno.
Charlot et Mickey ne partageant pas ce pessimisme, sont partis retrouver leurs pénates et Lou.
Notes
[1] Son patronyme est à prononcer un peu à l’espagnol, Majno, mais avec une jota plus proche de l’arabe ; à l’écrit, c’est sans importance, mais la prononciation à la française, un peu comme Mac Do, m’a toujours énervée… Et j’aime bien son petit nom qui me fais penser à Ernesto Che Guevara...
[2] Ce texte abracadabrantesque vaut une note :
https://www.marxists.org/francais/serge/works/1920/08/exprevrusse.htm
[3] Il s’agit du texte Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution. Il reconnaît que son parti est encore minoritaire, « Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et à expliquer les erreurs commises [par le gouvernement provisoire, et] expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement [... que] les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire ». Ne pas rater le « Tant que nous sommes en minorité… ». On croit lire Marx et ses accents anars sur la Commune de Paris quand, plus loin, Lénine se réfère à une république des « Soviets de députés ouvriers, salariés agricoles et paysans. [...] Le traitement des fonctionnaires, élus et révocables à tout moment, ne doit pas excéder le salaire moyen d’un bon ouvrier ». Surtout, sans doute le levier le plus efficace fût-il la « Confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers ».
[4] Voir le compte-rendu critique de Jean-Guillaume Lanuque :
https://dissidences.hypotheses.org/8765
[5] Toute relation avec des évènements contemporains serait évidemment fortuite…
Cette calomnie est racontée dans l’article de Wikipédia (Nestor Makhno — Wikipédia) qui écrit « … le Comité central de l’organisation sioniste Merkaz qui a régulièrement rendu compte des pogroms organisés par les Blancs, les nationalistes ou l’Armée rouge, n’a jamais porté la moindre accusation contre Makhno. Aujourd’hui, l’Encyclopaedia Judaica lui rend justice ».
Dans l’article de Wikipédia sur Kessel (https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Kessel) on ne trouve que quelques lignes sur cette saloperie : « En 1926, il publie un roman intitulé Makhno et sa juive dans lequel il décrit le leader anarchiste ukrainien Nestor Makhno en tyran assoiffé de sang touché par la beauté d’une jeune juive. Il provoque une vive réaction dans les milieux anarchistes et des réponses de Makhno lui-même, qui vit en exil à Paris. La crédibilité du récit de Kessel, qu’il affirme basé sur le témoignage d’un officier blanc, est aujourd'hui considérée comme nulle ».
[6] Un autre exemple entre mille ; voir ce papier d’un groupuscule trotskiste qui insiste sur l’hypothèse selon laquelle la base de classe de Makhno serait les Koulaks, les « paysans riches » : pas idiot si son armée n’eût été formée que de la cavalerie ; cet argument est celui de la plupart des cocos : ce sera celui de Lénine contre Makhno pendant leur entretien. Voir ce point de vue trotskiste sur :
On peut lire après l’article de Wikipédia où l’Histoire y est nettement plus riche que dans l’interview uchronique qui suit, l’article nettement plus bref du Maitron :
MAKHNO Nestor, Ivanovitch – Maitron
Et, pour quelques rapports avec l’Histoire présente :
La Makhnovtchina, un impensé de l’histoire ukrainienne ?
[7] Le texte le plus lisibles se trouve sur Marxists Internet Archive qui confirme donc : Nestor Makhno en visite au Kremlin, Mon entretien avec Sverdlov, Mon entretien avec Lénine, juin 1918 ; voir :
https://www.marxists.org/francais/general/makhno/works/1918/makhno.htm
[8] Sans aucun doute cette rue de Moscou où se trouvait le bel immeuble de l’ancienne chambre de commerce, le Club des commerçants réquisitionné par la Fédération anarchiste communiste de Moscou entre mars 1917 et avril 1918 et renommé la "Maison de l’Anarchie" où s’étaient retranchés les anars avant l’assaut des Gardes rouges.
[9] La liaison intime entre Tout le pouvoir aux Soviets et l’opportunisme de Lénine concernant les paysans apparaît ici au grand jour ; ainsi que la liaison entre le mouvement des paysans et l’anarchisme : les Narodniki russes avaient évidemment des tendances libertaires.