Le patronat de Nouvelle-Calédonie

Que pense le patronat du Caillou en 2021 ?

Projet NC Éco d’avril 2021, quelques critiques

(Patrick Castex, 13 juin 2021)

On ne traitera ici que de quelques questions économiques qui peuvent intéresser directement les syndicats de salariés. Il faut donc prendre la question de l’avenir, selon le Projet NC Éco par le côté économique et pas simplement par le côté institutionnel (c’est-à-dire Indépendance ou pas). Un large consensus existe à cet égard, d’Edouard Philippe lors de sa visite à la dernière réunion du Leprédour parisien en passant justement par la position des syndicats.

Dans cette initiative, tous les patrons du Caillou oublient un moment leurs contradictions : « Fin 2020, l’ensemble des acteurs économiques [c’est moi qui souligne, PC] s’est rassemblé sous la bannière commune Nouvelle-Calédonie Économique (NC ÉCO), avec la volonté de porter d’une seule voix, hors de tout corporatisme ou parti pris politique, l’impérieuse nécessité d’inclure les enjeux économiques et sociaux dans les discussions sur l’avenir institutionnel du territoire. Et celle de construire une vision autour d’un modèle économique et social partagé et pérenne, quelles que soient les options institutionnelles qui seront choisies. NC ÉCO est composée des forces vives de l’économie calédonienne, celles qui contribuent à l’aménagement du territoire, génèrent du développement, innovent, créent des emplois, financent nos collectivités et contribuent à la protection sociale des Calédoniens … Dès lors, NC ÉCO se fait force de proposition, en érigeant sa vision de l’avenir et sa déclinaison du développement économique, qui permette de concilier libéralisme et cohésion sociale… ».

Le travail de NC ÉCO est considérable : il a mobilisé de très nombreuses forces internes (les trois Chambres consulaires et les trois organisations patronales et leurs syndicats professionnels) et experts (« une trentaine »). Ses conclusions sont riches qui livrent « … un état de ses travaux pour un modèle résilient, durable, garant de la cohésion sociale et du bien-être, un modèle emprunt [sic : plutôt empreint, mais l’économie et la finance prennent le dessus, PC] de réalisme, qui affirme les conditions de la prospérité de la Nouvelle-Calédonie. Un modèle qui repose sur une vision partagée, des choix argumentés et affirmés et dont le maître-mot, sous-jacent, est la CONFIANCE : la confiance nécessaire pour construire, investir, partager, échanger, et envisager un avenir serein et prospère ».

Qui serait contre cette vision idyllique de 2050 ! « Le Caillou devient pépite » ; « En 2050, notre pays est devenu neutre en carbone et exportateur d’énergies vertes dans la région (H²) » ; « … la Nouvelle-Calédonie est devenue une référence de développement durable, alliant responsabilité sociale, environnementale et développement économique ».

 

1 - Quid du dialogue social ?

Curieusement, les syndicats de salariés ne feraient-ils pas partie des forces vives (ils ne sont pas mentionnés pour construire une vision commune) ; certes, ce sont les patrons qui créent les emplois, c’est sympathique, mais les emplois créent la richesse des patrons… Vous avez dit Conseil du dialogue social ?

Pas un mot sur la quasi-stagnation du pouvoir d’achat des salaires moyens de 2013 à 2019 (données ISEE nc) : jusqu’en 2018 parfaite stagnation, la petite hausse de 2019 n’est due qu’à la légère baisse des prix.

Pas un mot sur la part des « bas salaires »  (en-dessous du « seuil de pauvreté » : les 2/3 du salaire médian), avec le seuil de pauvreté qui se rapproche du SMG dont la revalorisation cesse après 2012.

Si le pouvoir d’achat (en CFP constants de 2000, c’est-à-dire après inflation, faible ces denières années) du salaire moyen augmente à peine, mais augmente cependant ; celui du SMG baisse régulièrement, lentement mais surement.

Il est intéressant de noter que les fortes hausses passées du SMG et du SMAG (ayant certes alourdi les coûts des entreprises) ont correspondu à des périodes de boom économiques. Peut-être que l’aspect « demande » (induite par le coup de pouce des bas salaires) y est pour quelque-chose ; les économistes libéraux insistent plutôt sur l’aspect « offre ». Or, le salaires est à la fois un coût et une demande.

 

2 - La fiscalité et les prélèvements obligatoires

Une seule devise selon la note : « Liberté, Équité, Fiscalité ». Bien sûr, il ne faut augmenter la pression fiscale et des cotisations sociales : ce sont des coûts pour les entreprises. On ne va pas revenir sur la question générale des prélèvements obligatoires, déjà amplement traitée par nous, en liaison avec les fameux transferts offerts par la Métropole ; on s’en tiendra surtout ici à la fiscalité.

En matière de fiscalité, la note tourne autour du pot, mais évoque à plusieurs reprises un impôt sur le revenu payable par tout le monde, même les plus petits revenus ! Certaines analyses « démontrent », selon les théories libérales, cette possibilité pour optimiser l’efficacité et la justice de l’impôt ; d’autres théories « démontrent » le contraire…

La note indique en effet : « Une fiscalité juste, appliquée sur tous les revenus à la source, permet de couvrir une partie des besoins des administrés ». Ou encore : « La question de fond, si on se projette dans l’avenir, est de voir non comment mieux taxer les revenus et profits existants, mais comment accroître (...) l’assiette d’imposition calédonienne ». Un vielle rengaine déjà proposée par Jean Pierre LIEB (au colloque UNC de septembre 2017).  La note indique en outre : «  Jean-François Kahn lançait en boutade, lors d’une émission politique : ″Résoudre le problème de l’impôt, rien de plus facile, que l’on impose tous les revenus, quelles que soient leur nature et leur origine, de la même manière. Un taux unique″. » Il est certain que cela pourrait paraître simpliste, et pourtant, cela ne manque pas de bon sens ».

On pourrait ainsi augmenter, selon la note NC ÉCO, les recettes fiscales (tout en diminuant, évidemment, les dépenses) en généralisant donc l’IRPP à tout le monde : « Seule la moitié des 95 000 foyers fiscaux s’acquittent de l’impôt sur le revenu des personnes physiques et les 10 % les plus aisés contribuent aux ¾ de l’impôt collecté ». Diantre ! Quelle inégalité ! En Métropole, c’est la même chose. Vous vous rendez compte que le malheureux gagnant plus de 4,5 MCFP par mois, on lui pique 40% d’impôts d’IRPP sur la tranche qui dépasse ce montant ! Ce n’est pourtant que 29 fois le SMG mensuel ! Et ces malheureux sont de plus en plus pénalisés car « Le barème progressif dont la dernière tranche est au taux de 40 % … n’a pas évolué depuis 2005 - la dernière tranche étant la même depuis 1985 » : le Goulag !

Un petit calcul rapide permet de montrer comment les très riches (en revenu) sont très très malheureux, étranglés par l’impôt (c’est bien sûr une plaisanterie) :

  • d’une part, il faut être très très riche (disons 10 MCFP par mois pour se retrouver avec 38% de son revenu après impôts IRPP en moins ;
  • pour une revenu confortable mais dix fois plus faible (une misère :1 M par mois : 6,4 SMG), n’est piqué que 21% ; pour la moyenne des cadres encore 11%.

Tout ceci n’a pas grand sens : comme beaucoup d’économistes libéraux, la note oublie (et ça passe toujours) que les pauvres « qui ne paie pas d’impôt sur le revenu »… paient les impôts indirects (TGC-TVA maintenant, Taxes sur les carburants, les alcools, etc…). En ne prenant que la TGC moyenne à 11%, les pauvres paient en impôts indirects…11% car ils consomment la plus grande partie de leurs revenus (entre  0 et 3% environ, d’après une évaluation pifométrique à partir de données de Métropole[1] : les moins pauvres 8 à 9% ; les cadres dirigeants et les happy few à 10 M par an autour de autour de  4 à 2%.

Il faut donc tenir compte de tous les impôts : les pauvres et classes moyennes en paient donc, certes proportionnellement moins (autour de 11 à 12%) % que les cadres en moyenne ou dirigeants (autour de 19 à 25%) qui en paient autour du double mais gagnent pour les premiers 3,9 SMG et pour les seconds donc 6,4 SMG : il faut se méfier de certains ratios (pourcentages) : comme me disait un de mes profs : c’est comme les bikini : ça donne des idées, mais ça cache l’essentiel !

D’autant plus que le patronat souhaite garder, dans les dépense publiques, un certain niveau d’aides aux entreprises… Mais, encore une vieille rengaine reprise de Sudrie : il faut baisser le niveau des prestations sociales, avec en outre un « reste à charge » remplacé éventuellement par des assurances sociales privées : ce ne sont plus des prélèvements obligatoires ; et ça peut rapporter un peu de fric à ces organismes qui en rêvent (comme en France avec la réforme des retraites de Macron).

La solution donc : faire payer un peu plus les pauvres !

3 -Voilà une bonne idée : remplacer les cotisations sociales par la fiscalité ! Tu parles !

La solution proposée par la note patronale (déjà ancienne et classique : la « TVA sociale ») de remplacer les cotisations sociales (pour augmenter les salaires nets mais surtout diminuer les cotisations employeurs : un jeu apparemment gagnant-gagnant entre salariés et patrons), par « … la fiscalisation d’une partie des prestations sociales financée jusqu’ici par les cotisations… »[2]. Autrement dit, en synthèse de cette partie : « … NC ÉCO est favorable à toutes mesures visant à baisser la part des cotisations sociales dans le financement de notre système de protection sociale en les répercutant sur l’impôt ».

Cette solution aurait deux conséquences :

  • augmenter les déficits de la CAFAT et en particulier du RUAMM ;
  • augmenter les impôts (TGC et CSS), surtout payés par les pauvres et les classes moyennes…

 

Le déficit de la balance commerciale et des transactions courantes : le talon d’Achille du Caillou et bien d’autres question…

La question de la monnaie-devise (CFP lié à l’Euro) est traitée de manière exhaustive et intéressante par la note. On s’étonne qu’elle soit autant développée (nettement plus que dans le dossier de l’Etat expliquant les conséquences du Oui ou du Non) car la question ne se poserait qu’en cas d’Indépendance et sans Association sur cette question.

Il en est de même des considérations juridiques, dont le respect de la propriété, singulièrement de la propriété privée de droit commun dont le progrès est entravé par les terres coutumières. Idem quant au danger chinois et le glorieux axe Indo-Pacifique : « Ainsi, NC ÉCO estime qu’il faut plus de France, pas moins, en matière militaire notamment, pour protéger l’intégrité de l’environnement des territoires français du Pacifique, et pour sécuriser un espace d’influence politique et économique de la Nouvelle-Calédonie, propice aux investissements et aux échanges commerciaux ».

Il en est de même pour mille autres aspects non abordés ici.

Ne soyons pas naïf : dans tous les cas, c’est la difficulté de la question en cas d’Indépendance qui est évoquée !

Ce large front uni du patronat calédonien propose une « mise en récit d’une transition nécessaire - la subir ou la choisir ». On ne s’étonnera pas du refus évident de l’Indépendance, ne serait-ce, pour ce « Front uni », que parce que le Caillou est la pierre de touche de la francophonie en Océanie : « … l’ambassadrice de la francophonie dans une zone majoritairement anglosaxonne, où la France l’élève au rang des grands États du Pacifique (Australie, Nouvelle-Zélande etc.) ». C’est sympathique pour la Polynésie française, certes éloignée de ces deux pays anglophones.

Très rapidement au début du « récit », est minimisé le rôle du nickel ; c’est l’une des vieilles litanies d’un économiste bien connu du Caillou, Olivier Sudrie (souvent cité dans le « récit »). Dans « Un développement basé sur l’or vert », il est en effet immédiatement précisé que « Durant 150 ans, son développement économique, prospère, s’est fondé uniquement sur le nickel, occultant toutes ses autres richesses ». Mais ce n’est plus comme avant : « Moteur arrivant en fin de cycle, sa décroissance soudain vécue permet la prise de conscience des effets d’une possible ″malédiction des matières premières″ ».

Fin de cycle ? Certes, mais surtout fin conjonturelle, due surtout à la chute des cours du nickel jusqu’en 2017 et à des pannes répétées des outils neufs ou à la vétusté des outils anciens. On est quand même passé en une petite dizaine d’années de une seule à trois usines (plus une off shore en Corée et bientôt une autre en Chine). Les exportations en valeur ont doublé depuis 2013 (certes avec un creux de 2015 à 2016 : chute des cours) à 2018 : moins de 80 G (milliards) de CFP en 2013 pour le métal ; un peu moins de 160 GCFP en 2018[3] ; 18 GCFP en 2013 pour le minerai et 48 en 2020. Fin de cycle on vous dit !

C’est vrai, la croissance est « atone » (expression reprise des notes de conjoncture de l’ISEE nc) depuis le milieu des années 2010[4]. Mais le PIB en valeur augmentait encore en 2017 et 2018 (grâce au rebond des cours du nickel) ; ce n’est que depuis 2015-2016 que le PIB en valeur est vraiment atone (par la chute des cours de l’or vert) et la croissance en volume ne devient… négative  (selon  les estimations de l’ISEE nc) qu’en 2018 (-0,1%), en 2019 (-1,2%)[5].

La note du Projet NC Éco perçoit aussi « … la fin d’un cycle politique : l’échéance des ″Accords″. Les résultats du deuxième référendum ont plongé l’ensemble du monde économique calédonien dans un état de profonde inquiétude ». La peur du  Oui saute aux yeux ! « L’inextricable clivage politique, continue la note, est aujourd’hui vécu comme un poids supplémentaire qui compromet toute reprise économique. L’attentisme lié à l’incertitude institutionnelle mine l’économie ».

Ce clivage existe depuis toujours  (peut-être est-il plus évident aujourd’hui), de même que l’incertitude ; mais il et n’a jamais empêché les reprises et booms !

Mais tout n’est pas perdu : la note devient lyrique, surtout grâce à l’écologie : « L’opportunité d’écrire une nouvelle histoire prospère ? À l’heure où des discussions vont s’engager pour sortir de l’Accord de Nouméa, des voix s’élèvent vers un ″Après″ pour : • Une transition vers un nouveau monde tandis que toute l’humanité, en état de guerre sanitaire, vit avec désarroi l’effondrement des systèmes établis jusque-là ;• La préservation de l’environnement, mais aussi des rites et de la culture, d’un patrimoine de savoirs et traditions intimement liés à la nature, pour qu’émerge de son identité propre, une richesse endogène qui respecte cette nature rare ; • Promouvoir une société plus inclusive et plus équitable.• Défendre une qualité de vie et les atouts d’un territoire justifiant de grandes ambitions ».

[1] Pas d’information trouvée sur le Caillou sur le taux d’épargne selon le niveau des revenus.

[2] Ce qui est pour le moins mal dit : ce ne sont que les cotisations sociales qui seraient substituées par des impôts « … permettrait de baisser le coût du travail et d’augmenter le salaire net… »

[3] Cependant, érosion en 2019 et 2020, par les baisses de production en volume des usines ne faisant pas profité le Caillou du rebond des cours)

[4] Fin de la construction de deux nouvelles usines en 2012-2014 et crise consécutive du BTP ; ce que la note n’indique pas.

[5] Ne parlons pas de 2020 ou l’ISEE prévoit une chute du PIB autour de 7% par le Covid.

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