Et si on augmentait les bas salaires en Nouvelle-Calédonie ?

Les patrons annoncent de l'inflation ? Augmentez les salaires !

La vague d'inflation qui vient ?

Analyse rapide des articles Dossier prix dans LNC

Patrick Castex, 14 mai 2021, Nouméa

 

Les prix ont baissé en 2020 ; et ils ont peu augmenté depuis 2013 (le ralentissement et la lutte contre la vie chère aidant).

1 - Les prix vont-ils augmenter ; possible…

Ils devraient repartir à la hausse, avec la hausse des prix des matières premières et du frêt maritime : la cata, annoncent le Syndicat des transitaires (Spadet), le Syndicat des importateurs et distributeurs (SIDNC) et la Fédération des industries (Finc), mais aussi le gouvernement avec la Direction des affaires économiques (DAE).

Certains annoncent donc en effet une perspective de 5% d’augmentation des prix dans l'agroalimentaire et les matériaux de construction ; elle pourrait atteindre 10% ! Mais attention, ce n’est pas celle de l’indice général des prix ! Et on oublie peut-être la chute des prix en 2020, par exemple pour le pétrole qui, certes, reprend son vol mais n’est pas plus élevé aujourd’hui qu’en 2018-2019 : il avait bien plongé au début du Covid en 2020 !

petrole

Les patrons comptaient sur une intervention publique (comme en bénéficient les départements d'Outre-mer) : l’ultra-libéralisme présente des limites... Une exonération des droits de douane (en provenance d'Australie et de Nouvelle-Zélande) serait la bienvenue, d’ailleurs recommandée par l'Autorité de la concurrence ; mais au détriment de la production locale…

Il va de soi que la hausse probable ou possible des prix ferait  baisser le pouvoir d’achat (surtout pour le SMG (et les bas salaires) qui en a perdu depuis 2013 : +3,2% d’augmentation nominale en dix ans    (+0,3% par an, pas beaucoup) ; les syndicats vont probablement demander l’augmentation du SMG. Surtout que c’est surtout les prix de l'alimentaire qui s’envolent. L'indice général des prix a augmenté de 8,8 % entre 2010 et 2020 (seulement +0,8% par an en moyenne). Pour l'alimentaire en revanche (viande +14%, poisson +27%, fruits +22%, légumes +16%), on peut tabler sur une hausse moyenne en dix ans de 20%, soit 1,8% par an, sans parler de l’alcool (+54%) et du tabac (+143%).

Selon un magazine satirique du Caillou, le Chien Bleu (on y reviendra), ce que racontent les patrons concernant le niveau et la hausse du coût du fret maritime serait une légende. Le titre de l'article de juin 2021, intitulé "La Calédonie a le fret le moins cher du Pacifique" et comme sous-titre "Pour justifier leurs prix élevés, de nombreuses entreprises disent que c'est à cause du transport des conteneurs par bateau (le fret). Ce n'est qu'une légende. Explications !". On n'a pas vérifié ces affirmations ; mais il est rare que le Chien bleu raconte des carabistouilles concernant les faits : Papette serait plus cher en coût du fret que Nouméa (et de loin) ; l'Australie, pour un conteneur venant de Marseille, est également plus cher ; Wallis serait quatre fois plus cher que Nouméa ; le fret d'Europe à Port-Vila au Vanuatu serait 2,5 fois plus élevé que pour Nouméa.

De toute manière, le fret (toujours selon le Chien bleu) ne compterait que pour environ 4%. Si la vie est chère, ce n'est pas qu'à cause du fret.

Si le pouvoir salaire moyen a bien augmenté (+7% en nominal de 2013 à 2019, ce qui ne fait qu’une augmentation du prix de vente de 1,1% par an), son pouvoir d’achat a stagné si on le compare à l’inflation (4,4% sur la même période) : pas la peine de calculer la différence entre 1,1% et 0,7% : pas de quoi boire plus de JB ou fumer plus de cigarettes ! Et l’on sait que la part des bas salaires est en augmentation : moins de 13% de salariés à bas salaires en 2013, autour de 20% actuellement.

2 - Mais il ne faut pas crier au loup tout de suite

Aurélie Zoude-Le Berre, présidente de l'Autorité de la concurrence, envoie un avertissement aux entreprises qui seraient tentées d'augmenter abusivement leurs prix en se mettant d’accord. Irait-elle jusqu’à penser que la campagne de peur actuelle serait coordonnée ? Elle sera vigilante : « … il ne faut pas de coordination entre les acteurs pour décider, du jour au lendemain, que les prix vont augmenter de 5 %. Ce serait anticoncurrentiel ». Et l'Autorité en aurait les moyens : « On sera très attentif à ce qu'il n'y ait pas d'entente sur les prix ».

On murmure que « l'année 2020 a été excellente pour les importateurs, et que ces entreprises pourraient faire un effort en réduisant leurs marges. Qu'en pensez-vous ? » lui demande le journaliste. Elle semble penser que l’absorption des augmentations des prix de ces importateurs par un retour à des marges moins hautes serait possible.

Surtout, elle pense que le problème n'est peut-être pas l'inflation (l’augmentation des prix) mais le niveau des prix (expliqué en partie par le niveau des coûts d'acheminement) par rapport au niveau des salaires. « Le niveau des prix dans l'alimentaire est en moyenne 74 % plus élevé qu'en Métropole, dont 50 % qui résultent de contraintes géographiques, démographiques. Les prix ne peuvent pas être les mêmes qu'en Métropole, mais en revanche, on peut constater que le salaire minimum en Calédonie est légèrement inférieur à celui de Métropole. Il y a donc une problématique sur les bas salaires. Mais ces mesures de revenu ne sont pas du tout de notre ressort. Il revient aux élus d'en débattre ».

On peut ajouter : et aux acteurs sociaux de négocier…

 

3 - Les réponses politiques à « Comment booster le pouvoir d'achat ? »

 Les réponses des groupes politiques sont diverses.

Samuel Hnepeune (UC-FLNKS, Nationalistes et l'Éveil océanien), ancien patron du Medef (et candidat à la présidence du gouvernement), ne va pas se faire enguirlander par ses copains du patronat ; mais il ose dire, commençant par une banalité (« On ne peut éviter la problématique des salaires et la répartition très inégalitaire des niveaux de revenus dans le pays ») que la consommation des ménages est « un levier essentiel et un moteur de relance économique, un synonyme de confiance. Quand les ménages consomment davantage, ça incite l’entreprise à investir ». Mais de là à prôner l’augmentation du SMG pour relancer la consommation, il y a un grand pas.

Il botte en fait en touche : « Chaque exécutif s'y est attaqué à sa façon mais je reste persuadé que la solution est peut-être dans la méthode ». C’est-à-dire ? Au moins , dit-il, « on ne fera pas l'économie d'un débat avec le monde économique et les partenaires sociaux ». Marchand sur  des  œufs,  il  continue : « L'action sur l'entreprise impacte sa compétitivité et celle sur le salarié impacte le pouvoir d'achat des ménages. Les réformes de fond qui doivent être conduites doivent passer par un savant dosage de la contribution de chacun et ainsi mieux répartir l'effort consenti pour aboutir à un système qui soit le plus équitable possible et qui contribue à réduire les inégalités sociales de manière significative ». Il n’y a plus qu’à…

Philippe Michel (Calédonie ensemble) se contente de contrer l'inflation qui vient, en sollicitant «  l'aide exceptionnelle de l'État dans le cadre du soutien aux collectivités impactées par la Covid-19 » et en renforçant la lutte contre la dérive des prix, critiquant au passage la suppression par l’ancien chef du gouvernement calédonien (et actuel intérimaire) Thierry Santa, fin 2019 du « dispositif d'encadrement des marges des produits de grande consommation » qui accompagnait la TGC : « une décision irresponsable », qui aurait ruiné les résultats du dispositif précédent.

Il est en revanche d’une discrétion de violette quant à l’augmentation des salaires, se contentant d’évoquer « Un système d'intéressement du salarié au fruit de la productivité est nécessaire ». Il semble que ce système existe mais non obligatoire.

Louis Mapou (UNI) autre candidat à la présidence du gouvernement, lance encore un pavé dans la mare : « Les prix sont tirés vers le haut par des niveaux de rémunération très élevés, notamment dans le nickel et dans la fonction publique ». Le  débat  sur  la  désindexation  lui  parait  toujours aussi impératif ; mais il recommande quand même une augmentation des bas salaires : « On doit réduire le fossé. Un système d'intéressement du salarié au fruit de  la  productivité  est  nécessaire.  C'était  une  piste bien identifiée en 2014, dans l'Agenda partagé ». En revalorisant le SMG ? Prudence : « Il faut voir si c'est faisable aujourd'hui pour les entreprises. Et pourquoi pas une dissolution du salaire minimum agricole, pour le porter au niveau du SMG ? ». Il semble préférer, dans la mesure où «  … il reste en Nouvelle-Calédonie un réel problème de concurrence. Le marché est petit, il est contrôlé par un certain nombre d'acteurs, qui s'entendent bien. Il y a la possibilité du contrôle des prix, que certains n’aiment pas ».

Christopher Gygès (Avenir en confiance) table sur l’efficacité de l'Autorité de la concurrence (tarifs de l'aconage, baisses de droits de douane...) et sur la restructuration de la production locale de fruits et légumes : vieux serpent de mer… Un petit caillou cependant qui risque de faire des vagues : « … il faut aussi autoriser l'import en cas de pénurie. Il faut avoir le courage de le faire ». Pour ce qui est de l’augmentation des salaires, il est pour la « pérennisation de la prime défiscalisée de 100 000 francs maximum, versable par les employeurs ».

Il est le seul à évoquer, puisque « des gens ne peuvent plus vivre avec un SMG à ce niveau » la conclusion d'un « nouveau pacte social … entre patrons et syndicats » : « Les employés font un effort sur la compétitivité, les employeurs font l'effort sur le salaire. Et la Nouvelle-Calédonie peut participer avec une baisse de cotisations sociales, financée par une TGC sociale et redistributive, qui doit être transformée en augmentations de salaire ».

Il n’indique cependant pas la diminution souhaitée par le patronat du fameux coût du travail dans le cadre de cette stratégie de TVA sociale que nous avons précédemment critiquée.

La TVA sociale consiste donc en l’affectation d'une partie du produit de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA, ici la TGC) ou l’augmentation de son taux, au financement de la protection sociale, corrélée à une baisse des cotisations sociales. Avec la baisse des prix hors taxe des produits nationaux (par allègement du coût du travail, sauf, pour la partie payée par les salariés si elle se traduit par une hausse des salaires nets…), les produits exportés (non soumis à la TVA) deviendraient plus compétitifs. Sauf qu’il n’est pas évident que les entreprises, plutôt que de baisser les prix, n’empocheraient pas des marges supplémentaires !

Cette méthode a surtout été applique au Danemark et un peu en Allemagne ; en France, le débat est ancien, reste ouvert mais est en veilleuse.

Outre-mer : la TVA sociale (« loi Perben » de 1994) a été appliquée à la Réunion, la Guadeloupe et la Martinique. Les effets bénéfiques sont jugés douteux.

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