Curieuse décolonisation : la "Chambre" attaque le Nord calédonien

CTC nc : un rapport à charge contre la SMSP (mais aussi contre la Sofinor et la stratégie nickel de la Province Nord indépendantiste). Une intervention fort bizarre de la Chambre territoriale des comptes de Nouvelle-Calédonie (la CTC nc) : pas encore le scandale, mais ça peut venir… Pour le moment, seul un Chien bleu aboie !

Curieuse décolonisation : la "Chambre" attaque le Nord calédonien        

Patrick Castex, 17 juin 2021, Nouméa.

Je me permets une longue accroche qui peut sembler hors du sujet principal ; elle est un peu quand même pas loin du sujet.

Le scoop du jour. Sonia Backès, la cheffe de file de la droite dure de l’Avenir en confiance et patronne de la Province Sud de Nouvelle-Calédonie, a, selon l’expression employée par LNC du 16 juin 2021, passé son « grand oral à l’ONU » devant le comité spécial de la décolonisation. Elle y prétend que « tous ceux dont les ancêtres sont européens, arabes, asiatiques ou océaniens, sont également les enfants de cette terre et représentent plus de la moitié de la population ». Ce n’est pas sûr (voir par ailleurs dans ce blog), car pas mal d'Européens "se sont tirés" de 2014 à 2019 et continuent sans doute à s'éloigner du pays. Elle fait par ailleurs évidemment référence au Document de l’État français sur les implications en cas de victoire du « Oui » ou  du   « Non » à l'indépendance, travail qui « répond d’ailleurs à une demande forte de votre comité ». Elle le résume parfaitement, sans évoquer la possibilité d'une Indépendance-Association qui ne serait pas l'enfer décrit :  « c’est le choix de perdre la nationalité française pour certains Calédoniens ou pour leurs enfants ; c’est le choix de ne plus bénéficier de la protection militaire ou sanitaire de la France ; c’est le choix, enfin, d’une indépendance qui se transformerait rapidement en dépendance de l’aide internationale » (voir également sur un précédent blog).

La décolonisation aurait atteint son but : « Il n’y a plus en Nouvelle-Calédonie une puissance administrante et un peuple colonisé ». Elle évoque même des peuples (pas un peuple) qui se sont « rencontrés et métissés [et qui, un peu plus loin dans sa déclaration] … s’entremêlent depuis des générations ». Pourtant, 11% seulement de métis officiels selon le recensement de 2019 ; sans doute plus, mais il ne faut rien exagérer. Elle réinterprète également l’histoire : « … aussi singulière parce que [les « caractères gras » sont de mon fait dans toutes ses citations, PC]  la France a accepté, avec humilité, des mesures fortes depuis 30 ans pour prendre en compte ses parts d’ombres », oubliant que c’est aussi peut-être un peu grâce à la lutte des Kanak ; et surtout après le massacre d’Ouvéa de 1988 que "les choses" ont avancé…

Elle termine par ce pour quoi elle est venue à l’ONU : « En décidant par 3 fois, de manière libre et volontaire de rester intégrée à la France, la population calédonienne intéressée, à laquelle il est fait référence dans les résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies, aura exercé son droit à l’autodétermination. Elle remplira ainsi les conditions pour être désinscrite de cette liste. Ma conviction c’est que ce sera à nous Calédoniens, de prendre en main notre destin en décidant nous-mêmes quand et comment doit continuer de s’exercer le droit à l'autodétermination ». Elle est donc sûr du résultat du dernier référendum selon l’Accord de Nouméa de 1998 ; et  le  mot  « peuple » redevient « population ». L’ONU va-t-elle comprendre que le Caillou « … n’a pas besoin de la pleine souveraineté pour se réaliser, bien au contraire » ?

Auparavant, elle a insisté sur l’économique où « L’histoire singulière de la Nouvelle-Calédonie, c’est aussi celui du rééquilibrage politique, social et culturel engagé depuis plus de 30 ans. C’est un niveau d’autonomie proche de l’indépendance. C'est encore la souveraineté sur ses ressources naturelles, aussi bien maritimes que terrestres, sur sa fiscalité, sur sa santé, sur son éducation ».

Vive donc la décolonisation et le rééquilibrage ! Le processus de ce dernier n’est pas du goût de tout le monde sur le Caillou : c’est le thème principal de ce billet.

La  Chambre territoriale des comptes du Caillou, la CTC de Nouvelle-Calédonie, s’est attaquée à la SMSP, la Société minière du Sud Pacifique. On s'en tiendra à ce rapport, mais ceux ceux analysant la Sofinor et la stratégie nickel de la Province Nord sont du même acabit). Sur le Caillou, tout le monde a suivi cette attaque, mais guère la défense de l’attaqué. Sauf surtout une mensuel, Le Chien bleu, une sorte de Canard enchaîné en encore plus foufou : sa devise  est « Y’en aura pour tout le monde ! ». On vous recommande  son  site : https://www.lechienbleu.nc, mais on tombe sur la page de 2014… ; on va y revenir. Son patron et fondateur, Etienne Dutailly, s’est fait souvent « cassé la gueule » par la droite loyaliste calédonienne (mais dans les année 2000…)  ; actuellement, ça va mieux…

 

1 - L’attaque frontale de la « doctrine nickel » par la CTC

La SMSP (voir, sur la Toile, Wikipedia pour en savoir plus) est un groupe minier et métallurgique français, filiale de la Société financière et de développement de la Province Nord (Sofinor), le bras économique de cette Province dominée par les Indépendantistes. La SMSP est en partenariat (mais avec 51%, donc majoritaire) depuis 1998 avec le groupe canadien Falconbridge, remplacé ensuite par le suisse Xstrata, pour la construction et l’exploitation de l’usine du Nord de Koniambo et avec le sud-coréen Posco pour la gestion de l’usine de Gwangyang, dite Usine du pays, mais off shore, contrôlée donc également à 51% .

L’usine de Koniambo eut et a toujours de graves problèmes techniques qui ne lui permettent pas encore d’être rentable en atteignant sa pleine capacité (ce qui fait gonfler son endettement par des apports supplémentaires de fric) ; mais le site coréen marche à plein régime et est très rentable. Les Loyalistes tombent régulièrement à bras raccourcis sur la SMSP, la Sofinor et, indirectement, sur la gestion indépendantiste de la Province nord, c'est de bonne guerre. La CTC vient donc de commettre ce rapport en avril 2021, en trois tomes, trois pavés, avec réponse de la société « examinée ». On peut trouver ce rapport complet (et dense) en tapant sur la Toile : CTC SMSP : « Rapport d’observations définitives - La Chambre territoriale des comptes de la Nouvelle-Calédonie a examiné la gestion de la Société minière du Sud Pacifique (SMSP) pour les exercices 2013 à 2018 ».

Notre sentiment est qu’il s’agit d’un rapport essentiellement à charge ; la défense de la SMSP nous semble convaincante sur presque tous les points soulevés ; cependant il ne s'agit que de sentiments : nous n'allons pas refaire l'audit... C’est également ce que se permet d’affirmer Le Chien bleu dans sa livraison de mai 2021 dans un article : « Doctrine nickel : des arguments faiblards ! Le rapport de la chambre des comptes sur la SMSP est opposé à la fameuse doctrine nickel. Est-ce une vision industrielle, un calcul politique ou une méconnaissance de métier de la mine ».

C’est quoi la « doctrine nickel » ? C’est, pour le FLNKS (le Front de libération nationale kanak et socialiste) une position politique et économique fondamentale ; elle a même été imposée en partie lors du « préalable minier » avant les Accords de Nouméa de 1998 qui régissent tout le processus institutionnel actuel du Caillou. Elle est simple : 1- maîtrise de la ressource en nickel ; 2 - arrêt des exportations de minerai brut, sauf pour les entreprises calédoniennes offshore (dont Posco, et depuis peu la même opération en Chine) ; 3 - volonté de devenir majoritaire à 51% dans le capital de l’historique Société Le Nickel (SLN), société française filiale d’ERAMET, basée à Nouméa avec son usine de Doniambo ; le Caillou ne possède actuellement qu’une minorité de blocage de 34%). Cette doctrine est critiquée par les Loyalistes (sauf par le parti centriste, soutenant LRM de Macron, loyaliste mais progressiste concernant les aspects économiques, Calédonie ensemble, même pour le troisième point). Cette doctrine est, toujours à la base de la politique économique du Caillou, même si elle a donc été imposée par les Indépendantistes qui ont accepté récemment, du bout des lèvres, des exportations supplémentaires de minerais et si les critiques sont fortes du côté de la droite dure pour la remettre en cause. C’est surtout ça, le rééquilibrage dont la doctrine nickel est devenue en partie (sauf surtout le troisième point) l'une des bases de la politique économique de la Nouvelle-Calédonie en matière de nickel.

La CTC, avec un raisonnement que l’on comprend mal, estime qu’il est plus judicieux et rentable d’exporter du minerai que de tenter de capter une plus grande valeur ajoutée par les usines métallurgiques. On laisse le Chien bleu répondre.

 

2 – Le Chien bleu aboie…

Le Chien bleu n’y va pas par quatre chemins : « Passée la stupeur d’une telle affirmation[c’est toujours moi qui souligne en « gras », PC] nous sommes allés chercher des chiffres incontestables. Ils ont été audités par des commissaires aux comptes ». On passe sur les chiffres données ; sa conclusion provisoire est la suivante : « Comment la chambre des comptes peut-elle écrire de telle ânerie ? On peut se demander ce qui explique la véhémence de la chambre. Nous n’osons pas imaginer qu’elle soit mue par une volonté de nuire à la SMSP. On ne peut que s’interroger sur la compétence du rédacteur de ce travail. Il serait intéressant de faire expertiser ce rapport par un organisme spécialisé indépendant et … étranger. Si nous avions l’argent pour cela, nous le ferions sans hésiter ».

Le reste de l’article est à l’avenant ; on en donne à la suite quelques images en facsimilé ; j’espère que Le Chien bleu ne m’en voudra pas de cette publicité gratuite. S’il trouve des sous, on peut lui donner l’adresse de quelque « cabinets indépendants … et étrangers ».

 

3 - Le Chien bleu n’est pas le seul à corriger le tir ; mais il est le plus vif et le plus précis

Ce qui est sûr, c’est que toute la presse du Caillou a bien lu le rapport à charge de la CTC nc, mais pas (ou mal) les réponses de la SMSP. LNC, Les Nouvelles Calédoniennes, la seule PQR du Caillou, a cependant donné la parole à Karl Therby, le directeur général de la SMSP, dans un article du 22 avril (propos recueillis par Yann Mainguet) titré : « Nous ne partageons pas la majorité des analyses développées par la CTC ».

Le Chien bleu n’a en outre pas tort de mentionner l’article du journal Le Monde, de Patrick Roger (publié le 24 avril 2021) : En Nouvelle-Calédonie, la  « doctrine nickel » mise à mal, qui commence par : « Selon la Chambre territoriale des comptes de la Nouvelle-Calédonie, le groupe Sofinor, bras financier de la province Nord, est endetté à hauteur de 10,4 milliards d’euros » ; soit plus de 1 200 milliards de CFP, 120% du PIB calédonien annuel. C’est en effet considérable, mais c’est la SMSP (il est vrai filiale à 51% de la Sofinor ; mais c’est en fait Clencore-Xtrata qui paie) et non directement la Sofinor qui porte la dette.

Toujours est-il que Le Monde indique surtout que les deux rapports de la CTC publiés jeudi 22 avril, l’un portant sur la Sofinor, l’autre sur la SMSP, ont fait l’effet d’un coup de tonnerre sur le Caillou, tant ils accablaient la « doctrine nickel » comme « une stratégie mal définie », détaillant un emboîtement de sociétés opaques, au cœur desquelles se retrouve souvent un seul et même acteur, André Dang. L’article du Monde montre donc l’ampleur du gouffre financier final : un endettement du groupe Sofinor, au 31 décembre 2018, de 1 252 milliards de francs CFP. C'est en effet ce que note la CTC nc. Ajoutons qu'André Dang est un calédonien d’origine vietnamienne, fils d’un ouvrier mort sur la mine mais devenu un homme d’affaires indépendantiste qui a toujours soutenu les Kanak depuis sa rencontre avec Jean-Marie Tjibaou ; il est néanmoins personnellement impliqué financièrement dans la SMSP). Karl Therby indiquait pourtant dans LNC du 22 avril (deux jours avant l’article du monde ; mais avec le décalage horaire…), que le montant de cette dette serait erroné, et de beaucoup ; il déclarait : « Nous l’avons indiqué dans le rapport. La SMSP serait endettée à plus de 1 000 milliards de francs ? Ce calcul est erroné, puisque la CTC additionne les encours des différentes filiales pour aboutir à ce résultat, mais il n’a aucun fondement comptable. Les comptes consolidés de la Sofinor, la société mère, reprennent les quotes-parts selon les taux de participation, et nous sommes à un peu plus de 600 milliards, pas à 1 200 milliards. En outre, cet endettement, à 95 %, concerne KNS. Et la dette KNS est auprès de Glencore. Si l’on retire cette dette KNS, il ne reste pas grand-chose ». On espère pour lui qu’il ne se trompe pas, car il accuse discrètement la CTC de ne pas savoir magner des comptes consolidés en additionnant bêtement les dettes de toutes les sociétés alors qu’il existe des créances-dettes internes au groupe… ; et il lance ainsi une pierre dans le jardin du Monde.

Le Monde ne va cependant pas jusqu’à dire, comme beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux du Caillou, que c’est « La Province Nord-Indépendantiste » qui croule sous cette dette, mais on peut le penser ; d’autant plus que la même CTC a donc également publié au même moment un autre rapport concernant la Sofinor ; elle avait étrillé bien avant, mais un peu moins violemment, la Province Nord en 2017 dans un autre Rapport d'observations définitives.

Donc, même la doctrine nickel, pierre de touche de la stratégie économique du FLNKS, et avec elle le processus de rééquilibrage, sont attaqués ; et plus seulement par les politiques, mais par un organisme indépendant. C'est le rôle de la CTC d'examiner et de critiquer ; ce n'est pas son rôle d'attaquer une politique qui est en grande partie (répétons-le au risque de radoter...) approuvée à la fois par la Calédonie et la France. Je ne sais pas si la CTC fait partie du pouvoir judiciaire ou du pouvoir exécutif, mais les partitions sont parfaitement exécutées.

Je ne sais si le départ du Président de la CTC nc était prévu de longue date ;  mais on annonce son départ.

On attend le buzz.

                                                                                  Extraits du Chien bleu

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