FUCK : Fédération Unie Calédonie Kanaky ?

Dans un article publié dans LNC (Les Nouvelles Calédoniennes) du 22 juin 2021, le sénateur de LR, Pierre Frogier n’y va pas par quatre chemins. Il a développé par ailleurs, dans différents média et un petit feuillet, des thèmes proches. FUCK n’est évidemment pas l’acronyme proposé par Frogier ; juste une petite montée d’adrénaline de l’auteur de ce billet !

Vous pardonnerez, je l'espère, ce qui peut apparaître comme un gros mot ; mais il traduit parfaitement, c'est une chance, l'objectif de Frogier pour le Caillou : une sorte de Fédération (où la souveraineté est uniquement détenue par l'entité fédérale restant française mais gardant les compétences déjà transférées), de Provinces Unies où la Calédonie précède la Kanaky : toutes les Provinces sont égales, mais certaines sont plus égales que les autres... Bref, pour l'auteur de ce billet : une foutaise !  C'est en fait le retour du projet de quasi-partition.

Ce n’est pas un appel à un coup d’État en Afrique ou en Amérique latine que nous propose le sénateur Frogier en affirmant : "Il faut se passer du Congrès et du gouvernement". Ce n’est qu’un remake de son projet de « provincialisation renforcée » déjà présenté au Sénat français le 4 mai dernier.

Les sénateurs contre le gouvernement ?

Une formule frappera : « Sachons négocier un désaccord ! ». Cette formule aurait bien plu aux sénateurs, du moins Frogier en semble convaincu : « Gérard Larcher m’a dit en plaisantant que j'avais déjà évangélisé le Sénat ». En revanche, le gouvernement français n’y serait pas favorable : « Ce projet est devenu incontournable et c’est bien ce qui inquiète le gouvernement. C’est bien pour cela que nos relations se sont détériorées ». Mais Frogier a des amis dans sa famille ; il ne le dit pas mais le rebond des LR et assimilés au premier tour des élections régionales a dû lui mettre du baume au cœur : il a l’ambition que son projet « soit porté par notre famille politique pendant la campagne présidentielle ».Ce qui va un peu la compliquer ; mais on n'est pas à une complexification près...

Hyper-provincialisation : proximité, diversité des cultures, économie, Bantoustans ?

Certes, « On en revient juste aux équilibres qui ont été trouvés en 1988 et qui ont permis de rétablir la paix civile » (pas tout à fait et en fait même pas du tout : les discriminations positives disparaissent). Toutefois, Frogier réfute la notion de partition ; ce ne serait que « construire les politiques publiques au plus près des populations ». Ah ! l’amour de la proximité et du local !

Bien sûr : « Il n’y a pas les colonisateurs et les colonisés » ; « Les deux drapeaux avaient anticipé dès 2010 les résultats des référendums. Notre communauté humaine est traversée (c'est moi qui souligne, PC) par une ligne de partage à caractère identitaire. Et vous avez deux groupes humains qui s’affirment en votant, l’un pour la France, et l’autre pour l’indépendance. Cela permet de marquer leur identité. Pour moi, les indépendantistes ne sont pas en rupture avec la France. Mais en votant l’indépendance, ils traduisent leur identité et leur différence ». « Ma responsabilité, continue-t-il, est de trouver les outils qui permettent à ces deux groupes humains de vivre ensemble. Le moyen de le faire est le savoir-vivre ensemble. La vraie question est de savoir quels sont les outils pour faire vivre ensemble et faire se côtoyer des communautés aux cultures et à l’identité tellement différentes ».

Ce n’est plus une grande question politique d’Indépendance, juste une petite opposition culturelle et identitaire qui peut s'arranger, comme dans les difficultés d'un vieux couple qui ne s'est jamais aimé, avec "chacun son appart !"Ah ! la culture et l’identité ! On croirait entendre le récent débat entre Michel Onfray et Patrick Buisson…

Au niveau du financement de chaque Province, s’en est fini de la clé de répartition des ressources des impôts au bénéfice du rééquilibrage et donc à l'avantage des Provinces Nord et des Îles. Autrement dit, les impôts sont répartis par Province, non pas en fonction de la population ou des revenus de chacune d'elles, mais en favorisant largement les Provinces Nord et des Iles de manière à assurer le rattrapage économique. Frogier n’évoque pas explicitement cette clé, mais tout le monde a compris. Et que deviendrait en outre la clé de répartition des fameux transferts financiers de la Métropole ? Par exemple pour l'éducation ? Provincialisée ? Les Provinces Nord et des Îles seraient évidemment plus pauvres car moins pourvus en ressources financières ; de quoi développer l’aspect Bantoustans et réserves de main-d’œuvre des deux Provinces à majorité kanak. Comme les régions créées durant la période d’apartheid en Afrique du Sud, réservées aux populations noires et qui jouissaient à des degrés divers d’une certaine autonomie. Ici, le « pôle Sud » à majorité Européenne (et écrasante majorité de la population du Caillou), renforcera sa domination.

Politique

Finis donc le gouvernement collégial et le Congrès à la proportionnelle. Ce n’est pas encore bien précis (dont le rôle de la République et de son haussaire, le Haut-commissaire) : « Il faut effectivement un collège de médiateurs, sorte de conseil exécutif à l’ancienne, mais qui ne sera pas dirigé par le haut-commissaire, mais par un président de province avec deux vice-présidents. Ce doit être un outil de préconisation ». Précision : le président serait évidemment un "Sudiste" et les deux vice-présidents des Kanaks "Nordistes et Îliens".

La seule nouveauté peut-être de la nouvelle prise de position de Frogier est le regret que l’État ait privilégié dans les négociations avec les Indépendantistes, le Palika (Parti de libération kanak, principal parti de l’UNI, Union nationale pour l’indépendance) de Paul Néaoutyine, à l’UC (l’Union calédonienne). Que cette incise ait été introduite maintenant, alors que l’on voit mal le rapport avec le sujet, n’est probablement pas un hasard. Frogier dit en effet : « Les rouages se sont bloqués le jour où le quatuor Christnacht, Lataste, Merle et Blanc [spécialistes français du dossier, et de haut vol, dont certains marqués à gauche] a écarté les signataires historiques au profit de l’axe Gomès-Néaoutyine ». Ce qui fleure bon la critique à l’éventualité d’un accord pour une Indépendance-Association de la Kanaky Nouvelle-Calédonie sans partition. De quel genre d'accord s'agit-il, vieux serpent de mer ? Un accord éventuel entre : d'un côté, le parti centriste Calédonie ensemble (et son patron Philippe Gomès) ; de l'autre,  les Indépendantistes selon la stratégie du Palika de Néaoutyine. Étant précisé que Gomès est toujours loyaliste (bien qu’il soit accusé, on le sait, par Frogier et ses amis, et depuis des lustres, d’être un parti « socialiste et indépendantiste »).

On a déjà évoqué ailleurs l'éventualité de la « Tentation du Guépard »Calédonie ensemble s’allierait aux Indépendantistes « pour que tout change pour que rien ne change ». Rien ne changerait immédiatement en effet au niveau des classes sociales et des rapports économiques ; mais tout changerait  au niveau politique : l'Indépendance effective, l'ONU, le drapeau (kanak ou mixte), etc. C’est probablement ce que craint le plus la droite loyaliste dure. Mais c’est aussi, un projet d’hyper-provincialisation contre-productif pour elle : c'est sans doute le meilleur moyen de redonner de l’oxygène à Gomès et Calédonie ensemble qui refusent explicitement, en accord avec les Indépendantistes (du moins pour le moment...) cette solution. La démarche de Frogier, assez bien vue, quoiqu’avec méfiance par ses partenaires-concurrents, dont Sonia Backès, nous évoque une sorte d’Autonomie à la Rhodésienne (par rapprochement avec l’ « Indépendance dite à la Rhodésienne » car déclarée contre la couronne britannique par la seule communauté européenne de la Rhodésie du Nord). Cette stratégie renforce donc sur le Caillou, répétons-le, la prépondérance des Européens et de leurs alliés, et marginalise ainsi les Kanak ; le contraire du destin commun de l'esprit et la lettre des accords de Nouméa : "Chacun chez soi !". Une petite musique, en fait une fanfare que l’on entend de plus en plus en France ; pas seulement sur le Caillou...

L'État français ne serait plus qu'une sorte de parapluie sécuritaire de ce processus d'émancipation des Caldoches et vieux Métros (probablement rejoints dans le futur par de nouveaux aventuriers tentés par les booms de nouveaux Eldorados) en gardant la police (et la justice), l'armée et les base militaires nécessaires à l'axe Indo-pacifique proaméricain et anti-chinois cher à Macron.

Coïncidence, le jour ou presque, où Frogier précisait sa pensée, le Congrès de Nouvelle-Calédonie émettait un avis favorable au projet de décret pris par le gouvernement du Caillou pour organiser la consultation du 12 décembre 2021 : 28 voix pour (les élus loyalistes, dont Calédonie ensemble, mais aussi L’Éveil océanien des Wallisiens-Futuniens), 14 contre (notamment l’UNI et deux autres Indépendantistes) et 12 abstentions : celles de l’UC.

À suivre…

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