Véra et la prise du pouvoir en Russie par les coLibs (Saison 17)
Pour la Révolution russe, tout partit de Véra, l’amante éphémère de Charlot et du petit Freddy…
Véra laissa le terrorisme individuel après l’attentat contre Alexandre II où elle avait d’ailleurs refusé, au dernier moment, de participer. Elle joua, pendant des années, un double jeu. Par miracle, elle ne fut jamais inquiétée ; il faut dire qu’elle était une terroriste aguerrie jouant de tas de déguisements et de pseudonymes. La leçon de Charlot avait commencé à la convaincre ; la fin des réformes et la répression politique avec le nouveau tsar Alexandre III firent le reste.
Elle fonda rapidement, avec d’autres, le Parti des coLibs de Russie, le PCR qui regroupait quelques marxistes russes convertis aux coLibs et la plupart des militants narodniki, sauf une poignée qui resta terroriste et une forte minorité qui persista à se convaincre que seule la distribution de la terre à tous les paysans était l’unique moteur de la Révolution ; ces derniers finiront par fonder au début du XXe siècle le parti des Socialistes révolutionnaires, les SR. Quelques suppôts de Freddy, à l’inverse, mirent près de vingt ans à créer un petit groupuscule, le POSDR fondé au congrès de Minsk en 1898. Rapidement cependant, les coLibs tinrent le haut du pavé du mouvement révolutionnaire[1], mettant toujours en avant le rôle central du prolétariat, mais acceptant, dès le début, l’expropriation de toutes les terres des hobereaux. La concurrence fut rude avec les narodniki du Partage noir qui se fichaient comme d’une guigne de ce qui pouvait se passer en ville et dans l’industrie, au moins au début du mouvement.
La lettre de Charlot à Véra, inventée par cette dernière
Véra, toujours très astucieuse, eut le coup de génie de sa vie. Elle cacha bien sûr son seul deux-à-sept avec Charlot qui ne l’avança point sur la question de l’avenir de la Révolution en Russie (avec ou contre le Mir et les paysans petits-bourgeois ?) et inventa une réponse à la lettre effectivement envoyée par elle en 1881, mais à laquelle Charlot ne répondit jamais. Le subterfuge ne fut jamais découvert !
D’un côté, elle en avait marre de jouer les terroristes anarchistes au péril de sa vie, certes passionnante et donnant à chaque instant le frisson des orgasmes, ceux de ladite « petite mort » ; cependant style de vie capable d’arrêter immédiatement ces derniers d’un coup de sabre, de fusil ou de corde au cou. De l’autre, le collectivisme qui séduisit les premiers Russes ayant lu Le Capital[2], dont elle-même, la séduisait par la rigueur scientifique qui compensait le romantisme russe et était presque la reproduction au niveau de toute la société du Mir des paysans ; toutefois, la rigidité des mœurs clamée par Freddy refroidissait ses ardeurs. La synthèse des coLibs devait être dans le vrai, et comme le ramage et le plumage de Charlot avait été parfait, elle inventa une réponse qui l’arrangeait et était en parfaite concordance avec les différents Manifestes coLibs depuis que le Russe Mickey les avait amendés.
Charlot aurait donc écrit comme réponse : « Pour établir la production capitaliste, la classe bourgeoise, encore faible en Russie, doit commencer par abolir la propriété communale et exproprier les paysans, c’est-à-dire la grande masse du peuple. C’est son désir le plus cher ; et c’est déjà à l’œuvre puisque la paysannerie fait tout pour sortir de la communauté du Mir en se différenciant en ce que l’on peut appeler des paysans riches devenant bourgeois et des paysans pauvres devenant prolétaires. Mais la masse des paysans les plus pauvres n’ont que faire de cette différenciation qui ne fait que rajouter un nouveau fardeau à l’exploitation seigneuriale qui, contre un lopin misérable, les oblige à une nouvelle corvée (une sorte de retour du servage ; bref : un second servage) sur les terres des féodaux. C’est la terre qu’ils veulent, ces futurs petits-bourgeois ! Des petits-bourgeois certes, mais, ce qui compense largement, des grands révolutionnaires : la seule classe capable de renverser par son nombre et sa grande misère le régime tsariste. Donnez-leur tout de suite la terre plutôt que d’attendre des siècles que l’histoire anglaise se reproduise ! Dites-leur que toute la terre des propriétaires fonciers sera immédiatement expropriée pour transformer la réformette de 1861 en Révolution ! Ajoutez que les lopins individuels seront beaucoup plus grands (on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre !) mais que grâce au progrès technique, la production collective du Mir remplaçant celle du seigneur exproprié sera maintenue et modernisée. Vous pourrez leur donner le nom de kolkhoze, raccourci de kollektivnoïé khoziaïstvo (économie collective dans votre langue, si je ne m’abuse) ou garder l’ancien nom de Mir, ce serait plus judicieux. J’en ai parlé avec Mickey juste avant son décès ; il a en effet trouvé que c’était plus judicieux, même s’il n’avait rien contre le collectif à condition que l’État ne s’en mêle pas. Sacré Mickey ! ».
Véra trouva cette pseudo-proposition très bien ; elle était fière d’elle. Avant de se rendre compte que le compte n’y était pas pour ceux qui pensaient que la classe ouvrière devait mener la danse. Pas un mot sur le prolétariat des villes : elle ne venait que recopier presque le programme de ses amis du Partage noir, le kolkhoze en plus qui ne plairait que moyennement aux paysans. Elle enleva la référence au kolkhoze et termina ainsi la lettre de Charlot : « Il faut faire une Révolution en deux étapes[3] ; ce qui ne veut pas dire laisser la bourgeoisie faire sa révolution toute seule, elle en est incapable et préfère un bon tsar malade à un peuple au pouvoir en bonne santé. Faire une Révolution bourgeoise radicale, c’est entraîner la paysannerie pour le partage noir comme vous dites, mais en s’appuyant d’abord sur le prolétariat urbain qui va sans aucun doute se développer, mais aussi sur les paysans les plus pauvres en voie de prolétarisation. Surtout ne pas leur parler de fermes d’État ou autres conneries que les coLibs ont depuis longtemps abandonnées. La gestion, c’est l’autogestion ; je ne sais pas comment on dit self governance en russe ! ».
Et les coLibs furent lancés en Russie et dans tous les recoins de l’Empire, devant cependant se protéger de la répression. Mais la force du mouvement, l’alliance entre ouvriers et paysans si solide, permit de surmonter cet obstacle.
Véra et quelques-uns de ses jeunes adeptes…
Véra allait souvent en Géorgie pour voir son fils, Sosso Djougachvili. Sosso l’appelait Tata ; il ne sut jamais qu’elle était sa mère. Il ne sut en outre jamais qui était son père : Charlot ou le petit Freddy devenu grand ? Véra ne le sut jamais non plus. Celle qu’il croyait être sa mère et qui l’éleva comme son fils, Ékateriné, était une amie d’enfance de Véra. Également militante anarchiste terroriste, elle perdit son premier et seul bébé lors d’une manifestation pacifique d’une foule réclamant du pain à Saint-Pétersbourg en 1877 ; l’armée tira et tua le bébé qui était sur sa poitrine, mais l’emmaillotage avec le lange en tissu grossier et épais amortit la balle. Elle ne fut que blessée entre les deux seins ; la cicatrice physique et surtout la cicatrice morale qui ne s’est jamais refermée lui firent jurer qu’un jour, un nouveau fils abattrait le tyran. Malgré ses efforts avec son mari, alcoolique et qui la battait, elle n’eut jamais d’autre enfant ; jusqu’au jour où Véra lui amena le sien.
Modeste couturière que son mari avait finalement abandonnée, Ékateriné refusa toujours l’aide que lui proposait son amie Véra ; devenue athée, et militante comme elle des coLibs, elle dirigea le mouvement à Tbilissi en élevant son fils. Le petit Sosso fit de brillantes études de philosophie, un nouveau roi de la dialectique, mais, grâce à la dialectique disait-il, il préféra mener une double vie : la journée étudiant sérieux et propre sur lui, le cheveu court surmonté d’un haut de forme et pas une trace de poil sur son visage de premier communiant attardé, tôt le matin et en fin d’après-midi il se déguisait avec une casquette et une fausse moustache pour se transformer en spécialiste des coups de main et des braquages de banque pour financer le PCR[4].
Ayant deux cordes à son arc, il devint ainsi, au début du XXe siècle, le plus jeune dirigeant du PCR, toujours aux côtés d’un dénommé Volodia, la petite trentaine, alors que Sosso ne venait que de dépasser ses vingt ans. Tout le monde avait un pseudo, le plus souvent plusieurs. Vladimir Oulianov, le leader du groupe, en avait 146[5] : 17 étrangers et 129 russes ; c’est presque cinq fois plus que Joseph Djougachvili plus souvent appelé Staline que Sosso. Lénine est de très loin le plus célèbre pseudo d’Oulianov, mais son pseudo préféré était Volodia qui sonnait comme un prénom féminin sentant bon la fleur nouvelle ; Lénine étant une référence à la géographie, au grand fleuve sibérien la Lena. Staline renvoie à l’homme d’acier ; mais Sosso abandonna rapidement ce pseudo ridicule.
Volodia sort de l’adolescence quand son père meurt en 1886 ; son frère Alexandre, de quatre ans son aîné, est pendu en 1887 : il avait, étudiant, participé à la tentative d’une section de Narodnaïa Volia d’assassiner le tsar Alexandre III. Volodia est sans doute ébranlé par l’exécution de son grand frère ; ça n’arrive pas tous les jours aux adolescents futurs révolutionnaires. On peut penser qu’il avait comme une petite vengeance à offrir au pouvoir russe ; il aurait déclaré quelques années plus tard qu’Alexandre lui avait « tracé le chemin »[6]. Volodia se découvrit en parfaite correspondance avec le mouvement des coLibs : une avant-garde déterminée et courageuse, violente quand il le fallait (tout son frère), mais toujours sous le contrôle du peuple et jamais avec terrorisme individuel (la leçon que son frère lui avait laissée par sa mort). Toutes ses recherches ultérieures sur le développement du capitalisme en Russie confirmaient parfaitement ce que Charlot énonçait dans sa lettre à Véra.
Véra n’avait pas 40 ans quand elle fit la connaissance du très jeune Volodia, quelques années avant l’exécution de son frère Alexandre. Elle connaissait bien son père, un grand ami de la famille, progressiste, mais toujours apolitique. Surtout, elle connaissait bien, par ses anciens amis de Narodnaïa Volia avec lesquels elle n’avait pas coupé tous les ponts, ceux qui préparaient l’attentat contre Alexandre III, singulièrement le jeune Alexandre lui-même. Elle fut son amante, toujours déguisée en garçon quand elle allait le voir et sachant toujours échapper aux filatures. On ne pouvait l’arrêter, car la police devait suivre le projet d’attentat jusqu’au bout pour s’assurer le maximum d’arrestations : arrêter et démasquer Véra aurait tout fichu par terre. Toutefois, elle n’arriva pas à le faire changer de destin ; elle lui raconta pendant des nuits entières son après-midi. Elle n’insistait que sur les conseils politiques de Charlot, éludant le plus souvent avec tact les autres positions qu’ils échangèrent un après-midi entier. Alexandre ne dit jamais rien, mais eut pourtant du mal à supporter la passe de sa maîtresse avec le grand Charlot ; il avait beau être le seul à le savoir, il avait la nausée quand il rendait hommage à Véra qui aurait pu être sa mère en voyant défiler devant ses yeux pourtant fermés les images de ce vieux crouton qui aurait pu être le père de Véra. Plus ils s’aimaient, plus Véra lui déconseillait le terrorisme, plus Alexandre glissait vers son destin. Sa haine de Charlot était compulsive ; plus sexuelle que politique. Véra ne le comprit qu’après son exécution ; c’était trop tard, et elle se garda bien de recommencer avec le jeune frère.
Elle ne l’aborda (il était en outre beaucoup moins beau et semblait plus peine-à jouir) qu’avec la politique. Ce fut un jeu d’enfant de le convaincre que les coLibs étaient l’avenir de l’humanité. Volodia trouva de nombreux compagnons, dont Sosso.
Charlot Mordechai eut en 1883 de doubles funérailles nationales, à Berlin et à Bruxelles ; sans compter les hommages dans d’autres Capitales, même dans les pays les plus réactionnaires. Le corps fut cependant enterré, c’était une volonté sur le testament de Charlot, au cimetière de Highgate de Londres, dans l’indifférence presque générale. Il y eut même quelques bagarres entre les coLibs et les cocos ; Freddy était là, mais un peu en retrait. On ne comprit jamais pourquoi Charlot voulut être enterré à Londres qu’il avait quitté depuis plus de trente ans et où il vécut en fait très peu ; il aurait dit sur son lit de mort à ses enfants, dont le petit Freddy qui avait dépassé la trentaine et revenait d’Irlande où il participait toujours au mouvement nationaliste anti anglais, que c’était sur ce pays qu’il comptait, après l’Allemagne, pour faire la révolution anticapitaliste et c’était donc là qu’il fallait donner à manger aux vers ![7].
La juste ligne politique des coLibs, toujours grâce à Véra… Mais aussi grâce au Que faire ? de Volodia, sous-titré Questions brûlantes de notre mouvement[8]
Volodia n’a que faire de la question du spontanéisme des masses dites incultes ou de l’avant-garde des pros forts en théorie : les coLibs avaient depuis longtemps fait une synthèse ! Ce que se demandait Volodia, c’était, tout simplement, comment trouver la stratégie et la tactique pour abattre le tsarisme et arriver à la Révolution, non pas tout de suite prolétarienne (la question fut définitivement réglée il y a longtemps par Charlot et Mickey) et réitérée par le premier avec sa réponse à Véra (qui ne mangea jamais le morceau de sa géniale manip…).
Volodia allait souvent passer des soirées, dans les années 1890, chez Véra ; elle vieillissait bien. Il tenta souvent sa chance (il n’était au courant de rien concernant la nature de ses relations avec feu son frère) mais rien n’y faisait : « Je t’aime beaucoup, disait-elle, comme ton père et ton frère, mais il ne faut pas mélanger la politique et l’amour ». Tant pis ! 100 % des gagnants ont tenté leur chance, se disait Volodia ; mais tant pis ! Il venait d’ailleurs de remarquer une petite mignonne, Nadejda Kroupskaïa, et cessa ainsi de harceler aussi souvent Véra[9]. Quand Volodia tentait sa chance, toujours en posant des questions politiques, Véra, en le rabrouant, l’embrassait toujours sur les deux joues et répondait ensuite à ses questions. Malgré la petite Nadejda Kroupskaïa, Volodia tentait encore sa chance avec Véra ; il sentait qu’elle avait des talents bien cachés derrière ses sourires de tendre amitié ; et il espérait toujours les goûter un jour ; il aurait même renoncé à la Révolution des coLibs pour l’un de ses petits talents ; frustré, il fit la Révolution... Le manège tournait en rond et fut sans doute à l’origine des positions un peu rigides de Volodia quant au sexe.
La dernière fois qu’il fut rabroué, et ainsi la dernière fois qu’il tenta sa chance, la réponse de Véra à la question qu’il allait lui poser renforça l’un de ses principaux apports à la théorie révolutionnaire. Il s’approcha, comme à l’accoutumée, de Véra, minauda et lui posa la question : la question dudit second servage et de son avatar en Russie, probablement la question la plus importante, et bien traitée par Volodia[10]. Encore une fois, se collant à Véra avant d’être rabroué, il lui demanda : « Tu en penses quoi de cette histoire de second servage en Russie ; ça fait le buzz depuis des années, à la fois chez Charlot juste avant sa mort et chez ce sectaire coco de Freddy, ce ″communiste pur″ comme il est fier de se définir ».
Véra s’éloigna en fronçant les sourcils ; elle répondit en souriant, en l’embrassant sur ses deux joues et en remplissant deux verres : « Pas plus de second servage que de manque de vodka chez les koulaks : de l’est de l’Elbe en Allemagne jusqu’à chez nous, et singulièrement en Ukraine, mais aussi dans toute l’Europe centrale et orientale, il y eut d’abord une libération du servage, mais qui se freina, car les propriétaires fonciers avaient compris qu’en exportant leurs blés ils s’en feraient plus (de blé) qu’en transformant la corvée en rente en nature puis en argent ; et hop ! Ça ressemble à un second servage, mais c’est dû à l’ouverture des marchés extérieurs et non au marché intérieur local des artisans et bourgeois des villes comme en Europe occidentale. D’ailleurs, en Angleterre, le mouvement des enclosures (le fait de clore les champs pour remplacer l’agriculture par l’élevage des moutons, non pas pour les manger tout de suite, mais pour leur piquer leur laine exportée en Flandre pour la filer) répondait à une transition également capitaliste exogène, mais très différente ».
Volodia fut étonné de cette réponse aussi précise de Véra ; il lui répondit : « Je commençais à m’en douter en analysant le développement du capitalisme de ce foutu pays[11]. Ledit second servage n’est en effet qu’une transition capitaliste particulière, car non contents de reprendre la terre aux paysans qui se libéraient, les grands propriétaires fonciers, le cul entre la chaise féodale et la chaise capitaliste, augmentaient l’exploitation sur leur réserve, la terre cultivée par le propriétaire, en fait pas par lui, tu me comprends, par ses nouveaux serfs, mais en plus, ils leurs filaient un peu de fric, car les lopins étaient trop petits pour les nourrir, et les employaient en outre comme salariés, ainsi que les enfants de nos moujiks. Tu me suis ? ».
Il se demanda ce qu’il fallait donc faire… Que faire ? signifiait pour Volodia : comment faire la révolution avec des paysans très majoritaires ne rêvant que de la terre et probablement de propriété privée et des prolétaires très minoritaires rêvant du coLibs dans les usines ? Il manquait pour l’agriculture, selon Volodia, un truc à Charlot, malgré ce qu’il nommait à la toute fin de sa vie, le « second servage ». Véra suivait, éberluée par tant de déductions logiques. « C’est donc tout simplement une transition capitaliste, certes bien particulière (et qui a trompé Charlot et Freddy) poursuivit Volodia, une transition certes lente, à partir de la domination du mode de production féodal, mais pas un retour en arrière. J’avais envie de l’appeler ″voie ukrainienne″ de transition capitaliste, car c’est surtout chez nous qu’elle a explosé ; mais elle a commencé en Prusse au XVIe siècle (je me suis renseigné) et s’est particulièrement développée au XVIIIe siècle. Je remarque d’ailleurs que les régimes un peu centralisés, seraient-ils du despotisme éclairé comme disait Voltaire, vont très bien avec ce type de transition où, en Prusse, les Junkers[12] tenaient toutes les rênes économiques et politiques. Chez nous, c’est pareil ! ».
« On peut l’appeler la ″voie prussienne″, fit remarquer Véra ; Charlot en sera ravi dans sa tombe ! ». Elle eut sur son visage comme une grande clarté, que remarqua Volodia, visage éclairé par le souvenir de son après-midi chez Charlot. « Oui, bonne blague à la fois aux Allemands et à nos tsars, surtout à Alexandre II qui a bien dopé cette voie en abolissant le servage en 1861 ; tu te rends compte que ça fait plus de trente ans et… ». Véra l’interrompit : « Et ça n’a pas empêché le mouvement paysan de continuer à réclamer la terre, toute la terre et pas que les petits lopins de merde qu’ils avaient dû racheter lors de cette réforme agraire bidon, et fort chers. Tu ne trouves pas qu’on est un peu faiblard sur cette revendication : on l’affirme, mais on ne fait pas grand-chose dans les campagnes ; on laisse un boulevard à ce qui reste de narodniki qui sont bien plus radicaux et plus efficaces que nous avec les paysans. Je me demande s’il n’y a pas un peu trop de communisme et pas assez de libertaires chez les coLibs ! Moi qui ai d’abord été anarchiste terroriste puis pour le partage noir, je pense qu’il faut aller plus loin, bordel ! ». « Tu as raison, répondit Volodia ; mais c’est ma faute : j’ai surestimé jusqu’il y a peu le développement capitaliste par la différenciation[13] de la ″paysannerie moyenne″ en ″paysans riches″ », nos koulaks, et ″paysans pauvres″ en voie de prolétarisation ; j’ai également surestimé la rapidité du passage au capitalisme par la ″voie prussienne″ »[14]. « Mais, heureusement, on a corrigé tout ça. Toutefois, tu as raison : il faut aller plus loin si l’on ne veut pas se faire doubler par les narodniki du canal historique comme ils disent ! »[15].
La réforme de 1905 de Nicolas II et les coLibs au pouvoir…
Il n’y eut pas de Révolution en Russie en 1905. La guerre avec le Japon fut évitée grâce à un accord de la dernière chance obtenu par les diplomaties britannique et française. Le Japon fut frustré de ne pas avoir gagné une guerre qu’il envisageait comme une parade, le centre de l’Empire russe étant trop éloigné de Port Arthur et de la Mandchourie ; on dit que son impérialisme naissant fut freiné et modifia l’histoire mondiale de la seconde partie du XXe siècle.
Nicolas II, à la mort de son père Alexandre III en 1894, reprit les réformes de son grand-père Alexandre II. Il négocia astucieusement dès l’été 1904 avec les principaux partis, encore clandestins, mais désormais tolérés : les bourgeois du Parti constitutionnel démocratique (les Cadets, de l’abréviation KD du nom du parti en russe) ; les Socialistes révolutionnaires (ce qui restait des narodniki non passés aux coLibs) ; les coLibs surtout, qui, au début du siècle, dirigeaient l’alliance entre ouvriers des villes et paysans des campagnes[16].
C’est la force de ce mouvement qui fit prendre conscience au tsar que le jour était venu, pour éviter la Révolution qui couvait, d’une monarchie constitutionnelle avec une assemblée, la Douma. Il voulait refaire ce que son grand-père Alexandre II voulait déjà entreprendre, après l’abolition du servage : le passage à un régime constitutionnel avec un parlement. Peu dans son entourage le soutenaient dans cette démarche : l’aristocratie comprenait que c’était évidemment sa mort annoncée ; toute la bourgeoisie comprenait que le mouvement paysan et ouvrier allait probablement gagner des élections démocratiques. Nicolas II et quelques-uns de ses proches, dont la police politique qu’il continuait à bien tenir, étaient donc conscients qu’une forte réaction était en train d’essayer d’attenter à sa vie en fomentant un attentat soi-disant organisé par ce qui restait de Narodnaïa Volia.
Bref, c’était lui ou eux. Ce n’est pas qu’il fût vraiment adepte des idées réformistes ou révolutionnaires dénonçant les inégalités et le mépris des élites envers le peuple ; mais il y était un peu sensible et avait lu, en français, L’Extinction du paupérisme de Louis-Napoléon Bonaparte. On peut même être convaincu que Nicolas était probablement plus honnête que celui qui devint Napoléon III. Il se disait aussi qu’une Révolution ne pouvait qu’être la conséquence d’une telle situation : les réformes discrètes en France et en Angleterre n’avaient-elles pas sapé les bases des mouvements sociaux violents ; le régime de la RPA en Allemagne lui semblait tout compte fait assez à son goût ; pourquoi ne pas tenter la même chose en Russie, mais de façon démocratique ? Et la Russie pourrait ainsi rattraper son retard sur son voisin. Enfin, son principal argument était quand même qu’il risquait sa peau et celle de toute sa famille si le projet de son assassinat par les pires réactionnaires de son entourage n’était pas qu’une rumeur.
Il mit toute son énergie à se renseigner ; il alla même jusqu’à convoquer Sosso qui se méfia de l’invitation. Sosso ne l’accepta que si la femme du tsar et ses enfants acceptait le même jour une « invitation » de Véra et Volodia dans un grand restaurant où tout le monde était militant coLibs et bien armé. Cela peut sembler fou, mais le tsar accepta ; Sosso lui donna toutes les preuves des différents complots qui ourdissaient autour de lui et les moyens de les déjouer, surtout celui dit du Dimanche rouge. La grande grève des usines Poutilov et le Dimanche rouge fut le dénouement de Que faire ?
Ce fut Nicolas Romanov qui instaura la démocratie ; mais grâce à l’intervention armée des CoLibs qui le protégea, par une prise du Palais d’hiver… Il faut conter ce conte de fée…
Le 3 janvier 1905 débute une grève à Saint-Pétersbourg ; la révolte ouvrière gronde, mais le motif de la grève n’est qu’une broutille : le licenciement de quatre ouvriers d’une union syndicale dirigée par un prêtre. Ce dernier prépare pour le dimanche suivant 9 janvier une grande manifestation pacifique avec revendications apportées au tsar[17]. Ce dernier est parfaitement au courant ; il sait surtout, grâce à Sosso, que la réaction, opposée à son néo-réformisme, prépare une provocation pour mieux faire passer l’attentat qui devait suivre peu après contre lui-même. Grâce à Sosso et à ses agents infiltrés partout dans la police et dans l’armée, Nicolas (Sosso disait maintenant « Le camarade Nicolas ») fut mis au courant et put réagir.
L’opération avait donc comme nom de code « Dimanche rouge »[18] ; elle avait pour but de saboter toutes les tentatives de réforme en transformant, grâce à des agents provocateurs, la manifestation pacifique en émeute suivie d’un massacre. Sosso et des centaines de camarades neutralisèrent les agents provocateurs qu’ils connaissaient parfaitement ; Nicolas arriva tôt le matin avec toute sa famille au Palais d’hiver où il résidait rarement et donna des ordres clairs aux gardes, après avoir fait arrêter les officiers qui préparaient le sale coup par d’autres centaines de militants coLibs armés que ses fidèles avaient fait entrer dans le palais d’hiver. Devant les manifestants, et après avoir reçu des délégués, dont ceux du Conseil de la Ville, le Soviet, il prononça, bravant le froid glacial, un discours donnant son programme : il fut applaudi et la foule se dispersa aux cris de « Vive le tsar ! Vive la nouvelle constitution ! Vive les élections ! ».
Aux élections, les coLibs obtinrent une majorité écrasante. Tout le pouvoir passa aux Soviets, Nicolas II n’avait pas plus de pouvoir que la reine d’Angleterre et s’en moquait : il aimait sa femme et ses enfants, ne serait pas assassiné ni par la conspiration de ses anciens amis ni comme conséquence d’une éventuelle Révolution ; le peuple l’appelait Nikita. Il était rayonnant et prenait plaisir à lire, devant la Douma, les déclarations écrites par les dirigeants des Communistes-Libertaires russes, soit Volodia, soit Sosso auxquels il a donné le pouvoir pour éviter une Révolution sanglante ; comme le Roi ou la Reine d’Angleterre lit les papiers écrits par son Premier ministre. La fin de l’uchronie est heureuse ; et pour tout le monde[19].
Je viens de me rendre compte qu’emporté par les délires de l’uchronie, les deux seules « Révolutions » des coLibs n’eurent rien de commun avec la conception des « Révolutionnaires pur et durs », anars ou cocos : une sorte « d’insurrection citoyenne » à la Mélenchon pour la Révolution d’octobre de 1875 en Allemagne ; une gentille abdication du Camarade Nicolas II en Russie grâce à un Sosso Djougachvili qui ne sera jamais Staline !
J’entends déjà les noms d’oiseaux volant en escadrille… Déjà, s’il y avait un débat à ce sujet, la partie serait gagnée.
Notes de bas de page
[1] Ce fut loin d’être le cas dans l’Histoire : les Socialistes révolutionnaires et le mouvement paysan furent de loin les principaux moteurs de la Révolution de 1905, après le désastre de la guerre perdue par l’Empire de Russie contre des Japonais en pleine expansion ; traumatisme aussi de tout le monde occidental (« La première fois que des Jaunes gagnent une guerre contre des Blancs ! ») puis de celle de février 1917 où ils participèrent puis prirent le pouvoir avec Kerensky.
[2] C’est à partir du début des années 1870 que le marxisme se diffuse en Russie : en 1872, répétons-le, le Livre I du Capital fut traduit en russe par Danielson et sa diffusion autorisée ; c’est vrai que comme instrument de révolte directe, on peut faire moins ardu, et la censure ne s’y était pas trompée.
[3] Marx n’a jamais évoqué cette option. Ce fut la ligne politique tardivement adoptée par Lénine, mais seulement après la Révolution de 1905 ; auparavant, il considérait les paysans, même les Révolutionnaires demandant la terre, comme des petits-bourgeois réactionnaires. Cette ligne fut reprise plus tard par Mao puis Hồ Chí Minh. Ligne à ne pas confondre, répétons-le, avec la Révolution permanente de Trotski et de ses différents disciples… Mais on en parlera une autre fois…
[4] Dans l’Histoire, Sosso (qui avait fait le séminaire et avait failli être pope) fut également le roi des braquages ; mieux que la Bande à Bonnot.
[5] Ce fut le cas aussi dans l’Histoire.
[6] Lénine trouva probablement chez son frère Alexandre la volonté de créer des groupes de révolutionnaires professionnels et un certain mépris pour le spontanéisme des masses, tendant soit vers le réformisme soit vers une organisation anarchique : d’où la méthode d’organisation proposée au POSDR et la scission entre bolcheviks et mencheviks quelques années avant la Révolution de 1905.
[7] Karl Marx n’eut pas de funérailles nationales ; ils étaient onze à lui dire adieu au cimetière où il rejoignit Jenny ; un peu plus tard, Helena Demuth, son amante d’un jour (ou plus ?) fut enterrée à ses côtés.
[8] Attention ! Bien sûr, le titre renvoie bien au Que faire ? de Lénine et, ainsi, au roman publié par le révolutionnaire russe Nikolaï Tchernychevski peu après l’abolition du servage. Dans le Que faire ? écrit par Lénine en 1901 et publié en 1902, sont repris en quelque sorte, mais au sein du courant marxiste russe du début du XXe siècle, les débats entre marxistes et anarchistes au sein de l’AIT un peu avant et un peu après 1870. Lénine affirme que la classe ouvrière ne peut devenir spontanément révolutionnaire par les seules luttes économiques syndicales (augmentation des salaires, réduction du temps de travail, etc.) : il faut un parti, une avant-garde politique. Mais pas n’importe qui ! Non : des « Révolutionnaires de profession », des pros, pas des « artisans » (Lénine n’osa pas dire des rigolos ou des petits branleurs) ; et surtout armés d’une théorie. Ah ! La théorie du socialisme scientifique ! Ça faisait longtemps… Lénine y revient donc dans son Que faire ? sur cette fameuse théorie : « Combien est immense cet avantage, c’est ce que montrent, d’une part, l’indifférence à toute théorie qui est une des principales raisons pour lesquelles le mouvement ouvrier anglais progresse si lentement malgré la magnifique organisation de certains métiers, et d’autre part, le trouble et les hésitations que le proudhonisme a provoqués, sous sa forme primitive, chez les Français et les Belges et, sous la forme caricaturale que lui a donnée Bakounine, chez les Espagnols et les Italiens ». Et paf, une petite baffe aux anars que l’on disait morts, mais qui noyauteraient le regrettable spontanéisme des larges masses. Ce sera l’origine de la scission du tout récent POSDR entre bolcheviks et mencheviks en 1903, rien d’autre.
Le Que faire ? de Volodia n’a donc rien à voir avec celui de Lénine : il ne s’agit pas de la question de l’organisation de l’avant-garde révolutionnaire, mais de la stratégie à adopter envers le mouvement paysan et, ainsi, envers les narodniki.
[9] Lénine fut, dans l’Histoire, probablement moins dragueur que Volodia dans l’uchronie. Mais les discussions sur l’amour et Éros n’étaient pas rares avec lui ; au moins sur le tard. Surtout avec les révolutionnaires féministes, singulièrement avec l’Allemande Clara Zetkin, de 13 ans son ainée ; moins avec la Russe Alexandra Kollontaï, un peu plus jeune que lui. Ces deux femmes eurent sur l’amour et la sexualité des visions très libérées, plus proches des anarchistes (je suis donc encore dans le cœur du sujet de cette uchronie ; et j’aime de toute façon m’égarer avec les amies d’Éros…) que des marxistes, dont Engels. Pour ce dernier, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, de 1884 (peu après la mort de Marx) il prenait le contre-pied des fouriéristes en affirmant (on attend la démonstration) : « Par sa nature, l’amour sexuel est exclusif ».
Ces deux femmes libérées sont à l’origine de la Journée internationale des femmes, le 8 mars ; mais l’histoire est bien compliquée. Allez ! Racontons-la brièvement puisque j’aurais pu dédié cette uchronie « À toutes et à tous les révolutionnaires du monde ». Le 28 février 1909, une Journée nationale de la femme est célébrée aux États-Unis, puis à la demande de Clara Zetkin en août 1910, l’Internationale socialiste des femmes célèbre le 19 mars 1911 la première Journée internationale des femmes. Le point de départ qui fixera la date est en fait la journée du 8 mars 1917 (23 février dans le calendrier russe) où se déroulent à Saint-Pétersbourg des manifestations d’ouvrières réclamant du pain et le retour des hommes du front ; c’est le point de départ de la Révolution de février. Après la Seconde Guerre mondiale, cette date devient dans tous les pays du Bloc de l’Est une célébration de la femme et du communisme. Il faut attendre quelques années après Mai 68 pour que les mouvements féministes occidentaux s’emparent de cette date symbolique, et 1977 pour que l’ONU en fasse la Journée internationale des femmes.
On ne peut donc éviter d’évoquer ces deux grandes militantes révolutionnaires et féministes et, en passant, d’évoquer le prude Lénine.
Clara Zetkin est allemande ; elle fut, déjà âgée, membre de la Ligue spartakiste puis députée du Parti communiste d’Allemagne (le KPD, Kommunistische Partei Deutschlands) jusqu’en 1933. Elle eut un rôle non négligeable (arrivée en loucedé) au congrès de Tours de 1920 pour favoriser la majorité qui deviendra le PCF contre la minorité de Léon Blum.
Alexandra Kollontaï est la première femme de l’Histoire contemporaine à avoir été membre d’un gouvernement (elle fut commissaire du peuple, en gros ministre de la Santé, au début de la Révolution bolchevik). Elle se déclare partisane de l’amour libre, considérant le mariage et la fidélité (la « captivité amoureuse » disait-elle) comme de vieux concepts bourgeois qui allaient disparaître. Elle définit l’amour non exclusif en 1923, dans son article Place à Éros ailé ! (Lettre à un jeune lecteur) un amour réunissant le physique et le spirituel, mais s’oppose à la baise généralisée où seul le cul serait présent (selon elle, un « Éros sans ailes »). Lénine qui a pourtant trompé sa Nadejda Kroupskaïa des années avec la Française Inès (dite Inessa) Armand (en fait un parfait couple à trois semble-t-il, pendant quelques années, au début des années 1910) se dit partisan du couple fidèle, « forme naturelle de l’amour » (il fut un grand lecteur d’Engels…). Il trouve Kollontaï « décadente » et aurait également rabroué Inès quand elle évoquait l’amour libre.
Clara Zetkin donne le mot de la fin dans De Lénine : Souvenirs et rencontres ou, sur la Toile (BNF Gallica) en français Souvenirs sur Lénine, 1926, ou encore sur marxists.org, 1924 :
https://www.marxists.org/francais/zetkin/works/1924/01/zetkin_19240100.htm
Tout ce que raconte Clara Zetkin sur Lénine est intéressant ; comme beaucoup, je ne retiendrai qu’un aspect de ses échanges avec lui, en particulier sa tirade suivante : « Pour moi, la soi-disant ″nouvelle vie sexuelle″ des jeunes, et souvent des adultes, semble assez souvent purement bourgeoise, et me semble être une sorte de bonne maison bourgeoise de tolérance. […] Vous connaissez bien la fameuse théorie selon laquelle, dans une société communiste, satisfaire les désirs sexuels et les besoins amoureux est aussi simple et insignifiant que de boire un verre d’eau. […] Cette libération de l’amour n’est ni nouvelle ni communiste. Le communisme n’apportera pas d’ascèse, mais la joie de vivre, le pouvoir de la vie et une vie amoureuse comblée y aideront. À mon avis, l’hypertrophie répandue actuellement en matière sexuelle ne donne ni joie ni force à la vie, mais au contraire l’en prive ». Un peine-à-jouir, ce Lénine !
[10] Mais aussi par Lénine ; sauf qu’il mit le temps avant de s’apercevoir de son erreur politique, tactique sinon stratégique : le refus, pendant des années, de soutenir la Révolution paysanne dite « petite-bourgeoise ».
[11] Il s’agit d’un gros pavé de Lénine : Le développement du capitalisme en Russie ; voir, par exemple, à marxists.org :
https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1899/dcr/index.htm
C’est l’un des plus importants livres de Lénine quant à l’approche de la possibilité ou non du développement capitaliste dans ce pays que tout le monde définissait comme arriéré. Le livre sortit fin 1899 après trois ans d’écriture, dont la plus grande partie en vacances forcées en Sibérie. Mais jusqu’à la Révolution de 1905, Lénine était encore convaincu que le développement capitaliste était vif et permettait directement une Révolution prolétarienne ; il considérait la paysannerie (je sais : je me répète…) comme une force petite-bourgeoise réactionnaire (ce qu’elle était structurellement) se différenciant, comme Marx l’avait annoncé dans son second brouillon (mais non envoyé !) et s’opposait au Partage noir des narodniki puis des Socialistes révolutionnaires.
[12] Les Junkers sont les hobereaux du nord-est de l’Allemagne (Brandebourg, Mecklembourg, Poméranie, Prusse-Orientale, Saxe et Silésie). On disait que la Prusse régentait l’Allemagne, que les Junkers régentaient la Prusse et par conséquent tout l’Empire.
[13] Lénine nommait cette transition capitaliste, pour l’opposer à la « voie prussienne », la « voie paysanne » et même la « voie américaine » où, au nord de l’Amérique du Nord (pas au sud esclavagiste) la même différenciation se produisit à partir de colons tous égaux au départ. Jusqu’à la Révolution de 1905, Lénine et les marxistes russes passèrent leur temps à polémiquer contre les narodniki pour tenter de « démontrer » que le capitalisme était déjà mûr et qu’une révolution prolétarienne était possible. Lénine ne changea d’avis qu’après 1905, et encore…
[14] Cette histoire de voie prussienne versus, voie paysanne ou voie américaine est en fait fort mal connue. Cette théorie fut le point de départ de ma thèse, après plus d’un an passé au Chili sous Allende. Voir, pour les passionnés d’analyses marxistes-léninistes, la bibliographie en tête du feuilleton, redonnée ici pour les paresseux : Patrick Castex, Voie chilienne au socialisme et luttes paysannes, sous-titre, Approche théorique et pratique d’une transition capitaliste non révolutionnaire, Collection Documents et recherches d’économie et socialisme (sous la direction de Charles Bettelheim), n° 10, Maspero, Paris, 1977. La thèse date de 1975.
[15] Ce qui est sûr, c’est que Lénine et le POSDR s’étaient bien plantés en refusant de soutenir à fond le mouvement paysan révolutionnaire soutenu par l’autre boutique. Lénine le reconnaît certes, cependant à demi-mot après le virage à 180 degrés du Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907 : « Ce n’est pas la ″peur″ d’une révolution agraire paysanne qui a engendré un programme erroné ; c’est la surestimation du degré du développement capitaliste dans l’agriculture russe. Les vestiges du servage nous apparaissaient alors comme un menu détail, l’économie capitaliste sur la terre communautaire et seigneuriale comme un phénomène parfaitement mûr et parfaitement stable ».
On peut lire sur la Toile un résumé de cet ouvrage, par l’Université des classes populaires :
[16] On se trouve toujours dans l’uchronie ; mais Nicolas II avait vraiment des projets de réforme, avant sa défaite contre le Japon et la Révolution de 1905 qui suivit.
[17] L’Histoire du Dimanche rouge est vraie ; le reste dont le « Camarade Nicolas » préparant sa réforme avec Sosso et les coLibs est l’un des délires de l’uchronie…
[18] Plus exactement « Dimanche sanglant » en russe, en janvier 1905, une répression sanglante en effet de la manifestation populaire pourtant pacifique sur la place du palais d’Hiver : le début dramatique, dans l’Histoire, de la révolution de 1905. Contrairement à ce qui est conté dans l’uchronie, Nicolas II a très mal géré cet épisode et les suivants.
[19] Nicolas II, plutôt que d’être assassiné en juillet 1918 avec toute sa famille dans la cave d’une maison de Ekaterinbourg par des bolcheviks craignant une attaque des armées Blanches, s’éteindra très vieux.