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Patrick Castex

Économiste, sociologue et HEC à la retraite (maître de conférence à l’Université Dauphine et membre du Cabinet Syndex, expert-comptable spécialisé dans le conseil aux Comités d'entreprise et aux syndicats de salariés), il s’occupe, depuis une dizaine d’années, de promouvoir l’Indépendance de la Kanaky Nouvelle-Calédonie. Il s’est mis en outre à écrire autre chose que de savants traités...

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Billet de blog 27 novembre 2023

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Cocos et anars jouent Éros plutôt que Thanatos : uchronie et Histoire (Saison 18)

Précisons : uchronie très ensoleillée ; fort sombre Histoire. Les Rouges et les Noirs : Charlot (Karl Marx), Freddy (Friedrich Engels), Pierrot-Joé (Pierre-Joseph Proudhon), Mickey (Michel Bakounine), Lou (Louise Michel) et les autres... Conclusion 1

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Économiste, sociologue et HEC à la retraite (maître de conférence à l’Université Dauphine et membre du Cabinet Syndex, expert-comptable spécialisé dans le conseil aux Comités d'entreprise et aux syndicats de salariés), il s’occupe, depuis une dizaine d’années, de promouvoir l’Indépendance de la Kanaky Nouvelle-Calédonie. Il s’est mis en outre à écrire autre chose que de savants traités...

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Illustration 1

Les conclusions de cette juxtaposition des récits de l’uchronie et de l’Histoire entre anars et cocos vont également s’étaler sur deux saisons. La première saison (Saison 18) fera le point sur la situation après 1872, et en particulier sur la situation contemporaine en France ; la seconde (Saison 19) sera plus théorique. D’un côté, la réalisation du communisme (le vrai, pas celui de ses souvent malheureux avatars historiques !) est sans doute une lubie : l’humain pense surtout à ses intérêts personnels ; l’humain est un loup pour l’humain et Thanatos domine souvent Éros. De l’autre côté, le socialisme autoritaire ne pouvait, par construction, que gagner contre le socialisme libertaire : le freudo-marxisme et des analyses proches l’ont indiqué depuis longtemps, mais sans analyser l’impossibilité de réalisation de la pensée anar. Il est chiant, ce Freud et ses copains, dont (paradoxalement ici) le freudo-marxiste Wilhelm Reich. Sauf si certaines conditions sont réunies (en jetant Œdipe cul par-dessus tête) ; il s’agit sans doute d’un rêve...

Suit ici la seule première saison.

Les anars après 1872 : quelques repères de l’Histoire, dont les anarcho-communistes et les tentatives d’union entre libertaires et cocos (Saison 18)

Les anars existaient, évidemment, avant 1872 !

Bien avant que les anars et les cocos marxistes n’apparaissent, la question se posa déjà pendant la Révolution française. Le mouvement des Enragés, au début de la Révolution française, serait typiquement anar (mais ça se discute) ; il donnera pourtant le premier communisme de Gracchus Babeuf qui ne serait ainsi qu’une transposition de l’un des premiers anarchismes historiques[1]. Marx et Engels voient à l’inverse dans ce premier mouvement, non pas des anarchistes mais les premiers germes de l’idée communiste (ça les arrangeait…) éludant ainsi le passage du premier au second[2] qui pourrait rappeler le passage du « socialisme utopique » au « socialisme scientifique ».

L’expression socialisme utopique semble employée pour la première fois en français en 1839 par l’économiste libéral Jérôme-Adolphe Blanqui, l’inventeur de l’expression révolution industrielle, dans son Histoire de l’économie politique[3]. En fait, l’expression est surtout popularisée sur le tard par Engels dans L’Anti-Dühring (1877-1878) ; il en tirera la brochure en français Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880) avec une intention polémique évidente pour faire reluire le socialisme scientifique marxiste. Le marxisme est donc censé être né contre le socialisme utopique qui désigne l’ensemble des doctrines des premiers socialistes européens du début du XIXe siècle tels Robert Owen en Grande-Bretagne, Saint-Simon, Charles Fourier, Étienne Cabet et d’autres en France, rapidement rencontrés dans l’uchronie. Ce sont des humanismes, souvent un peu foufous, parfois marqués par le christianisme social, le progrès, la confiance dans l’homme par la technique. Ces mouvements n’ont en général rien à voir (bien au contraire) avec l’anarchisme ou les libertaires plutôt proches de Proudhon, de Bakounine et de bien d’autres, contemporains de Marx et Engels.

Il y eut pourtant, bien avant ce socialisme utopique d’autres utopies précédant celle de Thomas More ou lui succédant, plus proche du communisme que de l’anarchie[4]. Oublions Diogène et Lao-Tseu, déjà présentés dans les délires anti-anars de Charlot. Et les tentatives de rapprochements des anars et des cocos existèrent (radotons…) après 1872 ; et avant et après cette date, la diversité des premiers était déjà grande : les anarchistes « individualistes » avec l’Allemand Stirner (bien différent de Proudhon ou Bakounine) peut-être précédé du Britannique William Godwin ; les « mutuellistes » s’inspirant de Proudhon[5] ; ensuite les « collectivistes » suivant Bakounine.

Non, non, non ! Les anars ne sont pas morts en 1872 ! Car ils bandent encore, car ils bandent encore…

Les anars : anarchistes ou libertaires[6] ? De toute façon, anarchiste est une appellation très peu contrôlée[7]. Le mot désigne en effet un curieux couple : d’un côté, des nihilistes ne pensant qu’à foutre le bordel ; de l’autre, des plus sages adeptes de « l’ordre sans le pouvoir »[8], ladite « anarchie positive ».

Ils sont loin d’être morts, on l’a indiqué, après la défaite du congrès de La Haye[9] ; la plupart des anars considérant même, répétons-le, que leur mouvement autonome commence à cette date[10] avec le premier congrès purement anarchiste, celui de Saint-Imier qui fonde l’Internationale anti-autoritaire, tenu dans le Jura suisse quelques jours après la fin de celui de La Haye. C’est vrai, mais après un divorce qui fut loin d’être par consentement mutuel, car, bien sûr, la pensée anarchiste est plus ancienne, celle de Proudhon était déjà autonome et Bakounine était devenu sans aucun doute anar, bien qu’encensant Marx dès 1868 autant par reconnaissance envers sa pensée économique que par tactique ; mais la rupture avec Marx étant consommée, les anars volèrent de leurs propres ailes, cependant en diverses escadrilles.

Leur histoire, après 1872, avec ainsi au moins autant de divisions que chez les marxistes, fut en effet marqué par la biodiversité dont témoigne déjà celle des éditions en France : celle de mouvements syndicaux et politiques marginaux (mais pas toujours et souvent éclatants, explosifs et fort réprimés) comparé à celle des marxistes (révolutionnaires ou réformistes) dans les luttes des travailleurs contre le capitalisme et l’oppression. Puis vinrent les anarcho-communistes ou communistes libertaires avec les Italiens (dont Malatesta ; voir plus haut) ; enfin les « syndicalistes » (de l’anarcho-syndicalisme[11]). Enfin, retour des anars et cocos avec Makhno et l’union des anars et du POUM marxiste pendant la guerre d’Espagne.

Déjà deux tendances diverses de l’anarchie de la fin du XIXe au début du XXe siècle : des sages et des enragés

L’anarcho-syndicalisme, somme toute très sage, eut un temps ses heures de gloire en France tenant la dragée haute au marxisme, mais finit marginalisé. Il se développa un peu partout, et en particulier en France donc au début de la CGT, la Confédération générale du travail, née en 1895 d’une alliance entre les Bourses du travail (avec l’anarchiste déclaré Fernand Pelloutier puis Pierre Monatte[12]) et des syndicats corporatifs (dominés par Jules Guesdes, socialiste marxiste). La lutte entre anars et marxistes dura longtemps dans la CGT ; même en 1906, à la Charte d’Amiens, fut adoptée à la fois la conception de la lutte pour des améliorations immédiates des salariés, mais aussi la lutte pour la disparition du salariat et du patronat, ainsi que l’indépendance du syndicat vis-à-vis des organisations politiques. Ce fut déjà la position, rappelons-le, des anarchistes contre les marxistes lors des luttes au sein de la Première Internationale ouvrière.

Plus violent fut le syndicalisme américain à ses débuts. Contemporain de la jeunesse du mouvement syndical ouvrier américain, dominé de la tête et des épaules, par les anarchistes, le 1er mai-Fête des Travailleurs est née avec Le May day de 1886 à Chicago puis, quelques jours plus tard, le massacre de Haymarket square ; on sut plus tard que ce fut le résultat d’une provocation de la police pour tenter de détruire le mouvement syndical anarchiste.

En politique, malgré quelques rares coups d’éclat, l’inventaire des heures de gloire des anarchistes est rapide : le terrorisme de la propagande par le fait où volèrent des têtes couronnées ou des présidents de la République à la fin du XIXe siècle ; peut-être un peu la Révolution mexicaine[13], la première grande révolution du XXe siècle (de 1910 à 1920) ; la Révolution spartakiste en Allemagne à la fin de la Première Guerre mondiale où les anars ne furent pas les derniers à prendre les armes ; surtout l’aventure de Nestor Makhno au début de la Russie soviétique en Ukraine et la Révolte de Kronstadt au printemps 2021 et, enfin (ou presque…) des anars espagnols pendant la guerre d’Espagne et leur alliance avec les marxistes ex-trotskistes antistaliniens[14]. Dans les deux derniers cas, il s’agit fondamentalement de mouvements anarcho-communistes ou communistes libertaires : pas tout à fait les coLibs de notre uchronie, mais presque.

Déjà, le mouvement russe des narodniki puis des SR (les Socialistes-Révolutionnaires) est probablement lié à une sorte d’anarchie malheureusement recouverte de l’appellation de populisme[15]. Le mouvement de Nestor Makhno (la Makhnovchtchina[16]) dit anarchiste mais proche du communisme libertaire fut écrasé par les bolcheviks ; mais il fit des petits en France. Avec les réfugiés anars en France, dont Makhno, naît le « plateformisme ». Une appellation bizarre qui provient d’un texte de 1926, la Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes, également appelée par raccourci Plate-forme d’Archinov, bien qu’elle ait été écrite par cinq personnes ; mais certains dirigeants anarchistes sont probablement plus égaux que d’autres. C’est un renouveau de l’anarchisme militant en France, grâce aux anars russes. Toutefois, cette synthèse avec le communisme ne fit pas l’unanimité. Certains y verront, dont Voline[17], ancien compagnon de Makhno avec, en avril 1927, un pamphlet : « Réponse à la Plate-forme » qui serait une tentative de « bolchevisation » de l’anarchisme : ils proposeront une vraie « synthèse », mais sans le communisme. Piotr Archinov répondit par « La réponse aux confusionnistes de l’anarchisme ». Près d’un siècle plus tard, les débats continuent encore dans les milieux anarchistes…

Une parenthèse (assez désagréable…) : la gauche et singulièrement les anars, ne se sont pas précipités pour défendre Alfred Dreyfus

On ne peut éviter d’évoquer une autre page sombre des anarchistes, des marxistes et autres socialistes en France : leur longue réticence au soutien à Alfred Dreyfus. C’est peu dire que tout ce beau monde ne s’est pas précipité dès 1895 pour défendre l’innocence de ce capitaine juif : l’antisémitisme étant encore vif dans la gauche. Ne pinaillons pas sur les différences : je les mets tous dans le même sac, même si les anars sortaient d’une période de forte répression par les « lois scélérates », et si l’on peut entendre leur point de vue selon lequel « Les histoires de l’armée, on s’en fout ! ». On s’intéressera surtout à ces derniers, mais les articles sur le sujet sont nombreux sur la Toile.

Pour commencer à comprendre, on peut lire Albert Herszkowicz, Affaire Dreyfus : à l’origine du combat de la gauche contre l’antisémitisme[18]. On peut lire aussi Les anarchistes dans l’affaire Dreyfus...[19]. Sébastien Faure [20] fut l’un des seuls militants anarchistes qui s’engagea vraiment dans le camp des dreyfusards, mais sur le tard ; les anars finirent par le suivre. Quant à Louise Michel[21], déjà évoquée plus haut, après avoir suivi son ami Rochefort, elle suivit, mais également sur le tard, son autre ami Faure avec qui elle avait fondé, en 1895, le journal Le Libertaire.

Des anars et/ou cocos pas toujours recommandables…

Il est des anarchistes ou prétendus tels qu’il est possible de mépriser, cependant avec tendresse : Albert Camus, se disant libertaire (mais pas révolutionnaire) et sa Révolte remplaçant la Révolution, malgré son soutien aux anarchistes espagnols lors de la Guerre civile et jusqu’à sa mort. Sa mère était d’origine espagnole et l’on sait les rapports politiques qu’il eut entre la justice et sa mère[22]. Mais il n’y a pas que cela qui peut irriter : il n’aime pas, allez savoir pourquoi, l’espoir[23]. Il écrit dans un recueil de nouvelles (ou d’essai) Les noces : « … l’espoir, au contraire de ce que l’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, ce n’est pas se résigner ». Sa quatrième de couverture finit par « Notre salut est sur la terre où le bonheur peut naître de l’absence d’espoir ». Même l’absurde dans l’œuvre de Franz Kafka serait raté parce que, écrit-il encore : « son travail présente une lueur d’espoir ». D’autres ont des itinéraires qui interrogent, pour le moins : Michel Onfray[24] en fait partie.

Les anarchistes de droite[25], je propose, pour faire simple, de les diviser, pour les plus salauds, en deux groupes : d’un côté, les Anarcho-fascistes, et Céline[26] n’est pas seul : Nietzsche l’a sans doute précédé[27]; de l’autre, des économistes fieffés réactionnaires, les libertariens anarcho-capitalistes déjà évoqués qui vomissent donc l’intervention de l’État au niveau économique, mais sont pour la totale liberté de l’économie de marché. Les plus connus furent d’abord l’Américain Murray Rothbard[28], puis David Friedman[29].

Il apparaît en outre des côtés très noirs ou du moins sombres, de certains anarchistes mais les plus intéressants furent les spécialistes des allers-retours entre anarchisme et marxisme. On ne retiendra ici que Georges Sorel, Georges Valois et Victor Serge.

Georges Sorel peut brandir un drapeau noir de toutes les couleurs, même avec un peu de rouge… Son parcours (né au milieu du XIXe siècle et mort au début des années 1920) a donné lieu à beaucoup de controverses. Il fut : un peu anarchiste proudhonien et l’un des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, de tendance anarcho-syndicaliste de la CGT ; un peu Action française (il participa en effet, de près ou de loin, au Cercle Proudhon[30], réunissant des syndicalistes révolutionnaires et des royalistes entre 1911 et 1914) ; un peu marxiste (il salua la Révolution russe, avec nombre d’articles défendant les bolcheviks et considérant Lénine comme « le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx ») tout en plaçant quelques espoirs en Mussolini (encore socialiste et pas loin de l’anarchisme révolutionnaire) mais s’opposant ensuite à la montée du fascisme. Il fut accessoirement antisémite, mais il paraît que ça se discute... Bref, une poudrière sulfureuse à lui tout seul.

Georges Valois, bien moins connu, est aussi l’as des allers-retours… D’abord anarchiste syndicaliste révolutionnaire, ensuite Action française dès 1906 (il considère le mouvement de Charles Maurras comme une arme révolutionnaire contre le capitalisme) il devient en 1911 disciple de Georges Sorel et maître d’œuvre du Cercle Proudhon. En 1925, il rompt avec l’Action française dont il était l’un des principaux dirigeants et crée un petit parti fasciste français, le Faisceau. En 1934, il change : il finit anar et résistant, est arrêté par la Gestapo en mai 1944, et meurt du typhus à Bergen-Belsen, début 1945.

Victor Serge, enfin, est un véritable anarcho-marxiste trotskiste de roman, nettement moins sombre que les deux précédents. Jeune, il fut anarchiste, tendance anarchisme individualiste ; il fut impliqué dans l’affaire de la bande à Bonnot et condamné à cinq ans de réclusion en 1912. Parti ensuite en Espagne, il revient en France et est à nouveau emprisonné ; échangé contre des prisonniers en Russie, il y part et devient, du moins au début, un fidèle bolchevik très impliqué dans l’Internationale communiste. Membre de l’opposition de gauche à Staline, avec Trotski, il est exclu en 1928 et déporté dans l’Oural en 1933. Il est sauvé par une campagne internationale de soutien ; il se réfugie alors en Belgique, puis en France où il dénonce les grands procès staliniens et prône le rapprochement durant la guerre d’Espagne entre anarchistes et marxistes. Il ne se rallia pourtant pas à la Quatrième Internationale, car il estimait Trotski sectaire. Il finit sa vie à Mexico en 1947, dans le plus grand dénuement, peut-être dans des conditions similaires à celles de l’assassinat de Trotski.

Des pseudo-anars fort sympathiques mais fort réformistes

Avatar plus sympathique, une philosophie teintée d’un peu d’anarchisme fut récupérée par le réformisme de la Deuxième gauche française autour de Mai 68  : une critique du « socialisme historique » (« stalinien » en URSS, mais également en Chine maoïste, et avec le castrisme de Cuba, une mention passable attribuée à Ernesto Che Guevara) transformé en capitalisme d’État, dictature non pas du prolétariat, mais des bureaucrates, des néo-petits-bourgeois de la Nomenklatura qui se sentaient protégés sous le parapluie des dictatures personnelles. Récupération bien commode par le rêve d’un socialisme non autoritaire, doux (presque une mention bien), la beauté du local et du mouvement associatif et des coopératives. Bref, le temps des Bisounours de ce qui est devenu ladite économie sociale et solidaire.

Par exemple, l’autogestion un temps caractéristique du syndicat CFDT d’Edmond Maire[31] contre la dérive bureaucratique. Edmond Maire ne fut jamais anar, mais ne cracha pas, après 1968, sur tous les gauchistes infiltrés dans son syndicat (certes nettement plus ouvert que la CGT) : anarchistes et marxistes de tout poil, tous ensemble, mais en concurrence. Il y avait peut-être chez lui un brin d’anarchisme bon teint, réel ou prétendu ; il affirma ainsi au début des années 1970[32] : « Il y a eu deux grands courants socialistes, celui qui est jacobin, centralisateur, autoritaire comme dans les pays de l’Est. L’autre, le socialisme libertaire, anarcho-syndicaliste, autogestionnaire, c’est celui que nous représentons ». Ça ne va pas durer… Avec le « recentrage » (déclaré comme une opération de « resyndicalisation », mais l’aspect politique – un net tournant vers le réformisme bon teint – était évident) commença la chasse aux coucous, contre toute l’extrême gauche (anars et marxistes de toutes tendances, maos comme trotskistes, pas les orthodoxes du PCF qui préféraient évidemment la CGT) qui venait pondre leurs œufs dans le nid de la CFDT. Le « Tous ensemble » était terminé » ; et pas seulement au sein de la CFDT. Il faut encore reconnaître qu’on parle plus de ces virages que du rôle des anarcho-syndicalistes en France.

Les bons rapprochements entre anars et cocos dans l’histoire contemporaine en France

Pourtant, après ces tableaux, plus ou moins sombres, il y a les bonnes nouvelles des rapprochements sincères et sympathiques entre marxistes et anarchistes.

D’abord, la vaine tentative de Georges Gurvitch, ce grand sociologue inclassable ; il avait tenté un peu avant Mai 68 d’analyser en les confrontant Marx et Proudhon[33]. Il a dit et écrit[34] : « Je suis persuadé́, pour ma part, qu’actuellement, aucune doctrine sociale soucieuse à la fois de dédogmatiser le marxisme et de corriger Proudhon en les dépassant l’un et l’autre, aucune doctrine sociale de cet ordre n’est possible sans une synthèse de la pensée de ces frères ennemis ». Il considère le mouvement des Fabiens[35] comme une synthèse entre Marx et Proudhon, ainsi que le titisme du Maréchal Tito en Yougoslavie (« un collectivisme décentralisé et pluraliste » prônant l’autogestion). Il insiste sur le discours de Proudhon de juillet 1848[36] et, en passant, reprend discrètement la théorie du plagiat de Proudhon par Marx. Il nous apprend que, selon Proudhon, ce n’est pas Karl Grün qui lui a enseigné Hegel ; ce qui amoindri le polar (voir plus haut) selon lequel la rupture de Marx et Proudhon était un traquenard du premier dans lequel le second était tombé. Il ne fut pas que penseur ; sa vie fut surtout une succession d’actions courageuses.

Mentionnons aussi Maximilien Rubel, dit Maxime : un marxologue un peu anar, avec des flopées de publications et quelques actions ; on l’a déjà rencontré au cours de l’uchronie. Né en 1905 en Galicie austro-hongroise, mort à Paris début 1996, sa vie fut longue et riche de différentes idéologies : une belle garde-robe, mais assez cohérente ; la publication des œuvres de Marx dans la Pléiade est sa principale contribution ; un peu anar donc, il reste au moins marxien[37].

Presque pour finir, Daniel Guérin, le plus proche clone des coLibs de notre uchronie. L’anarcho-marxisme assuméde Daniel Guérin fut probablement le plus achevé compte tenu de son parcours politique et personnel ; étant marxiste-mao, c’est le seul anar contemporain que j’ai lu étant jeune. C’est de très loin celui qui a le plus œuvré pour une fusion et non pas une juxtaposition des deux courants : d’abord marxiste orthodoxe au PCF, mais également abreuvé des lectures des anarchistes Proudhon, Bakounine et bien d’autres, il passa au trotskisme puis enfin à l’anarchisme, plus exactement à l’anarcho-communisme, le vrai : le marxisme libertaire[38]. Pour ce qui nous occupe en matière de tentative de synthèse, il propose un bouquin, Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire[39], où il confronte les positions de cette grande révolutionnaire marxiste radicale à celles des anarcho-syndicalistes de l’époque. Guérin ne cache cependant pas qu’elle s’opposa explicitement à l’anarchisme[40]. Dans Anarchisme et marxisme[41], il affirme que « la seule théoricienne, dans la social-démocratie allemande, qui resta fidèle au marxisme originel, fut Rosa Luxemburg ». Et il ajoute : « Il n’y a pas de différence véritable entre la grève générale anarcho-syndicaliste et ce que la prudente Rosa Luxemburg préférait dénommer ″grève de masses″. De même, les violentes controverses, la première[42], avec Lénine, en 1904, la dernière au printemps de 1918, avec le pouvoir bolchevik, ne sont pas très éloignées de l’anarchisme. Il en est de même pour ses conceptions ultimes, dans le mouvement spartakiste, à la fin de 1918, d’un socialisme propulsé de bas en haut par les conseils ouvriers »[43]. Et Guérin trouve des affinités évidentes entre l’anarchisme et les conseillistes[44] marxistes. Il va ainsi beaucoup plus loin que Gurvitch.

Guérin ne s’est pas contenté de seulement écrire : il fut également un homme d’action. En 1960, il signe le Manifeste des 121 contre la guerre coloniale en Algérie ; à la fin des années 1960, il participe à la constitution du Mouvement Communiste Libertaire (le MCL) l’une des couleurs de l’arc-en-ciel des nombreux mouvements anarchistes du même acabit. Ouvertement bisexuel (il effectue son coming out en 1965) il dénonce les discriminations et participe au mouvement militant homosexuel. En contrepoint, on l’a indiqué dans l’uchronie, il tente d’approcher la sexualité de l’un des pères de l’anarchisme avec Proudhon, un refoulé sexuel.

Un dernier mot concernant certains révolutionnaires trotskistes voulant fricoter pour de bon avec les anars. Surtout la transformation (en juillet 2009) de la Ligue communiste révolutionnaire en Nouveau parti anticapitaliste, où le mot communiste disparaît ainsi que celui de ligue, le premier parti de Marx, sont à analyser dans le cadre du communisme libertaire. Le NPA se veut parti « anticapitaliste, démocratique et pluraliste [regroupant] tous les anticapitalistes et les révolutionnaires » ; l’alliance n’est ainsi pas proposée qu’aux anarchistes. Ainsi, Clémentine Autain[45] (à l’époque ex-adjointe au maire de Paris, Bertrand Delanoé, fondatrice en 2013 du mouvement Ensemble et membre la même année du Front de Gauche, maintenant toujours avec Mélenchon (… pour combien de temps) dans La France insoumise, LFI avec son φ grec, avait été approchée par le futur NPA ; les deux têtes d’ange (celle d’Alain Besancenot et la sienne) auraient fait une belle couverture de magazine ; ça ne s’est pas fait. Et on a entendu de chaque côté beaucoup de critiques et quelques noms d’oiseaux… Cinq ans plus tard, cette initiative donnera le livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy, Affinités révolutionnaires. Nos étoiles rouges et noires. Pour une solidarité entre marxistes et libertaires[46].

Du côté anar, on remarquera (le livre de Berthier mis à part) une critique de 2008 (avant l’officialisation de la transformation de la Ligue communiste en NPA et, donc du bouquin de 2014) de la part de la CNT française : « NPA : camouflage libertaire pour trotskistes en voie d’institutionnalisation »[47]. Pas de noms d’oiseaux, mais de sévères réserves : « La Ligue a bien le droit de choisir les stratégies qu’elle souhaite. Ce qui est gênant, c’est qu’elle habille son discours d’une sémantique libertaire, ce qui n’est pas très honnête ».

Du côté marxiste, NPA pur et dur, une critique d’Yvan Lemaitre[48], un dirigeant de la LCR puis du NPA, venu de Lutte Ouvrière (LO) : À l’occasion du livre « Affinités révolutionnaires ». La critique est celle, confraternelle, de la tendance d’un parti trotskiste ; mais elle est rude contre les anarchistes, fussent-ils communistes libertaires. On ne retiendra que deux arguments qui nous ramènent aux débats, rencontrés plus haut, d’avant le Congrès de La Haye de 1872. Le premier est la question de l’État et de la prise du pouvoir : un rappel de la réponse d’Engels, en 1875, aux membres de l’Association International des travailleurs-Antiautoritaire[49]. Le second concerne l’opposition des anarchistes bakouniniens à la formation d’un parti politique[50] ; Lemaitre reprend la position des marxistes des débats des congrès précédant 1872. Rien de neuf sous le soleil…

Enfin, troisième exemple (et avec un rebondissement ; mais n’allons pas trop vite…) : un cadre de la LCR puis du NPA qui le quitte en 2013 pour aller chez les anars ; et pas chez les anarcho-communistes, chez ceux de la Fédération Anarchiste. Il s’agit de Philippe Corcuff, un enseignant-chercheur en sociologie, maître de conférences en sciences politiques à Sciences Po Lyon ; il dépasse maintenant la soixantaine. Il s’expliquait[51] dans Pourquoi je quitte le NPA pour la Fédération Anarchiste. Sa garde-robe idéologique est largement fournie, sans doute dans le top 10 de la diversité, mais au moins toujours à gauche ; il est passé presque partout (mais ce n’est pas le seul) : « Depuis le lycée, écrit-il au début de sa lettre de départ de 2013, j’ai connu un itinéraire militant tâtonnant ». Pourquoi n’est-il pas parti chez les communistes libertaires ? Simplement, écrit-il, car ces courants « sont encore trop pris dans les effets du ″logiciel collectiviste″. Cela ne signifie pas que l’on ne trouve pas de pratiques et de réflexions intéressantes, à Alternative Libertaire ou à l’Organisation Communiste Libertaire ». Pourquoi pas… Le rebondissement annoncé est le suivant : début 2022, il quitte la Fédération anarchiste[52]. La bougeotte ? Non, une somme de différends de 2013 à 2022 : la FA est habillée pour de nombreux hivers. Et, pour une fois, il part pour nulle part : il se définit, en 2022 comme en 2015, comme un adepte de la « social-démocratie libertaire, [de l’] individualisme solidaire ou anarchisme pragmatiste »[53]. Il n’y a donc pas que la Nouvelle gauche rocardienne ou la CFDT du début du temps d’Edmond Maire qui ont les yeux de Chimène pour l’anarchie. Heureusement, et malgré le titre pessimiste, il s’oppose à l’extrême droite, en proposant d’ailleurs le néologisme « post-fascisme »[54].

Fin mal barrés[55] ! La perspective de l’unité entre anarchistes et communistes marxistes est sans aucun doute fin mal barrée… Et, malheureusement, pas seulement à cause des égos des dirigeants politiques.

Pour finir ces bonnes nouvelles des rapprochements qui en fait s’assombrissent, tournons-nous de nouveau vers la Syrie et son Kurdistan : c’est un scoop récent concernant l’anarchisme qui, pourtant, n’a pas fait le buzz. L’éventuel aspect libertaire de la nouvelle société de la région du Rojava aurait pour base une pseudonouveauté : le communalisme anarcho-communiste (développant le point de vue du communiste libertaire Kropotkine assagi) de l’Américain Murray Bookchin avec la mise en place de l’entraide[56]. D’abord communiste orthodoxe puis trotskiste, Bookchin se découvrit libertaire et théoricien de l’écologie sociale dont il est à l’origine. Politiquement, c’est le théoricien le plus moderne dudit municipalisme libertaire ; a priori, pas un mauvais bougre.

Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la bête noire du pouvoir turc et singulièrement d’Erdoğan, est aussi passé du marxisme-léninisme le plus rude, abandonné en 1994[57], à cette anarchie nouveau modèle dix ans plus tard. Le dirigeant kurde Abdullah Öcalan (en prison à vie depuis plus de 20 ans) a en effet adopté ce qu’on peut appeler la recette de Bookchin ; et ce confédéralisme démocratique aurait été adopté au Kurdistan du nord de la Syrie dans les cantons du Rojava. Cette théorie serait, selon certains[58], en train d’être mise en application (mais avec mille contraintes !) ; son texte constituant, ledit Contrat social, tente de concilier démocratie directe et démocratie parlementaire avec des avancées majeures (réelles ou supposées) des droits des femmes. D’autres anars considèrent ce point de vue comme rapide, sinon farfelu[59] ; enfin, certains autres le soutiennent[60]. De la diversité des anars…

Les anars actuels en France

Un mot, enfin, sur les anars actuels ou compagnons de route en France. Sauf erreur, la situation peut se résumer en simplifiant, par une opposition entre : d’un côté, les anars non communistes (avec les individualistes et les moins individualistes…, dont Maurice Joyeux) avec les deux avatars de la Fédération anarchiste (la FA) dont la version actuelle participe aux luttes avec les autres courant révolutionnaires ; de l’autre côté, les communistes libertaires héritiers du Manifeste communiste libertaire de Georges Fontenis en 1954. Alternative libertaire (AL) est, en France, de 1991 à 2019, une organisation communiste libertaire active (après une fusion) de 1991 à 2019 ; elle continue ensuite, après une autre fusion, en formant l’Union communiste libertaire (UCL) ; le journal garde, après 2019, le nom Alternative libertaire. Deux unions entre anars : un scoop car les groupes gauchos sont plus habitués aux scissions qu’aux unions… Syndicalement, ses militant(e)s sont généralement actifs et actives au sein de la CGT et de l’Union syndicale Solidaires (Sud) ; on les retrouve également dans des associations de lutte, comme Droit au logement (DAL) et les mouvements de chômeurs (AC ! Agir ensemble contre le chômage !). À bien des égards, AL puis l’UCL ne sont pas très éloignés des éléments du Nouveau Parti anticapitaliste (le NPA) les plus favorables au dépassement du léninisme. Il existe en effet depuis longtemps des passerelles entre cette organisation communiste libertaire et les courants trotskistes modernistes.

La FA et l’UCL se respectent (probablement un peu plus que les différents groupes se réclamant du marxisme) mais sans plus… Les premiers voient dans les seconds des camarades, mais un peu trop « bolcheviks », comme avant-guerre entre lesdits « plateformistes » et « synthétistes »… Si les seconds n’ont pas trop d’état d’âme envers la fusion d’un certain marxisme et de l’anarchisme (presque des héritiers de nos coLibs !) les premiers son plus gênés mais, tout en restant des anars « purs » adversaires des marxistes, ils tentent cependant des rapprochements avec ces derniers. Je m’en suis rendu compte par hasard : ce présent feuilleton quasi-terminé, car un titre et son sous-titre m’avait attiré, celui du récent livre de Christian Eyschen : Compagnons et camarades[61] ; ma première réaction fut : merde ! un concurrent sur le même sujet, et avec une bonne longueur d’avance dans le temps ! Non : rien à voir…

La préface de Jean-Marc Raynaud au livre d’Eyschen me sied en effet ; pas une virgule à changer, ou presque[62], quand il écrit : « Les éditions libertaires, comme leur nom l’indique, se réclament de l’idéal libertaire et d’un projet de société visant à sa mise en œuvre via une rupture révolutionnaire avec le système capitaliste privé ou d’État, son appétit insatiable de profits, d’exploitation, d’exploitations et d’oppressions de l’être humain par l’être humain, son pillage des biens communs et sa logique suicidaire de destruction des conditions mêmes de la vie humaine sur cette planète »[63]. On comprend ainsi sa conclusion : « Aussi, pour peu que l’on privilégie ce qui nous unit par rapport à ce qui nous différencie et nous divise (ce qui ne sous-entend nullement de nier ces dernières), nul doute que 1 + 1 ferait au minimum 10 ».

On ne peut éviter de survoler en outre rapidement la période pré- et post-soixante-huitarde qui est en plein dans notre sujet. Daniel Cohn-Bendit, un anar pourtant surnommé « Dany le Rouge » en mai 1968, est devenu « vert » en Allemagne[64], puis libéral-libertaire ; il reste l’un des soutiens de Macron. Avec son frère aîné Gabriel, ils feront un temps la synthèse avec les Rouges ; et avec un autre anar (Noir et Rouge, celui-là) et qui le restera : Jean-Pierre Duteuil[65]. Duteuil fera partie à l’université de Nanterre de la Liaison des étudiants anarchistes, la LEA qui sera exclue de la Fédération anarchiste de Maurice Joyeux (la LEA deviendra Noir et Rouge en 1967). Joyeux écrira la même année, L’Hydre de Lerne : la maladie infantile de l’anarchie[66]; il y dénonce l’influence des idées marxistes et situationnistes.

Notes de bas de page 

[1] Lors de la Révolution française, ces Enragés, très désorganisés et divisés, eurent notamment pour chef de file le prêtre constitutionnel Jacques Roux ; le qualificatif d’Enragés fut tout de suite un terme méprisant utilisé par Brissot (le chef de file des Girondins) dans Le Patriote Français : « Le caractère de ces enragés est de porter à l’excès leur doctrine populaire. [...] Enragés faux amis du peuple, ennemis de la Constitution ». On croit déjà lire Lénine sur les narodniki : les « faux amis du peuple ». Les Montagnards ne sont pas en reste : Marat s’oppose aux exigences des pétitionnaires venus réclamer à la Convention la taxation générale des denrées.

Voir Claude Guillon, Notre patience est à bout ; 1792-1793, les écrits des enragé(e)s, éditeur Imho, Radicaux Libres, Sciences humaines & sociales, février 2009 ; on peut en lire des extraits :

https://www.etudesrobespierristes.com/2017/01/05/notre-patience-est-a-bout-1792-1793-les-ecrits-des-enrage-e-s/

[2] « Le mouvement révolutionnaire qui commença en 1789 au cercle social, qui, au milieu de sa carrière, eut pour représentants principaux Leclerc et Roux et finit par succomber provisoirement avec la conspiration de Babeuf, avait fait germer l’idée communiste que l’ami de Babeuf, Buonarroti réintroduisit en France après la révolution de 1830. Cette idée, développée avec conséquence, c’est l’idée du nouvel état du monde », Marx et Engels, dans La Sainte Famille.

[3] Selon Henri Denis, Histoire de la pensée économique (1966 à 1999), Quadrige/PUF. Ne pas confondre, répétons-le, avec le révolutionnaire Auguste Blanqui qui est son frère cadet.

[4] Entre beaucoup d’autres : L’Abbaye de Thélème du Gargantua (1534) de Rabelais (avec son fameux « Fais ce que voudras ») ; Les Aventures de Télémaque (1699) de Fénelon ; L’Île des esclaves (1725) de Marivaux ; L’Eldorado (1759) du Candide ou l’Optimisme de Voltaire. L’utopie a un contraire : la dystopie ou contre-utopie. Récit de fiction qui décrit un monde utopique sombre, comme, par exemple, le 1984, de George Orwell. Wikipédia est plus précis : « Un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’il soit impossible de lui échapper et dont les dirigeants peuvent exercer une autorité totale […] sur des citoyens qui ne peuvent plus exercer leur libre arbitre ». Remarquons que toutes les sociétés où s’opposent les classes sociales ne sont pas loin de correspondre à cette définition ; la société capitaliste pourrait être une dystopie pour un E. T. extra-terrestre. Le lecteur aura sans doute remarqué que notre uchronie est ainsi le contraire d’une dystopie.

[5] Ou le Français Joseph Déjacque, créateur du néologisme libertaire, et critique acerbe de Proudhon.

[6] Anarchiste renvoie à une connotation négative (privé de pouvoir ou de commandement) ; libertaire est une appellation apparemment positive. Le premier mot est vieux comme les Grecs anciens mais n’est défini en français qu’au XVIIIe siècle (par exemple dans l’Encyclopédie) et reste jusqu’à et pendant la Révolution de 1789 un synonyme de désordre ; il faut attendre Proudhon en 1840 dans Qu’est-ce que la propriété ? pour définir une société qui « cherche l’ordre dans l’anarchie ».

On connaît la réponse de Proudhon à la question Qu’est-ce que la propriété ? Réponse donnée dès les premières lignes du texte, on connaît moins l’analogie effectuée avec l’esclavage ; Proudhon commence en effet ainsi : « Si j’avais à répondre à la question suivante, Qu’est-ce que l’esclavage ? et que d’un seul mot je répondisse, C’est l’assassinat, ma pensée serait d’abord comprise. Je n’aurais pas besoin d’un long discours pour montrer que le pouvoir d’ôter à l’homme la pensée, la volonté, la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c’est l’assassiner. Pourquoi donc à cette autre demande, Qu’est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même, C’est le vol, sans avoir la certitude de n’être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée ? ».

C’est le militant et écrivain anarchiste français peu connu, Joseph Déjacque, en 1857, qui créa par ailleurs le néologisme libertaire. Il semble en outre que ce mot se soit substitué en France au mot anarchiste après les lois scélérates de 1893-1894 (tentant de répondre aux attentats de « la propagande par le fait ») pour permettre de continuer l’activité écrite du mouvement. Cependant, à l’inverse, le premier qualificatif évoque tout de suite une lutte, une opposition, un combat tandis que le second peut s’appliquer à l’ultralibéralisme économique des libertariens qui veulent une intervention minimale de l’État : de fieffés réacs attachés à la liberté capitaliste du renard dans le poulailler.

[7] Voir Jean-Pierre Garnier, Les anarchistes, Appellations peu contrôlées, Le Monde diplomatique, janvier 2009, lisible à :

https://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/GARNIER/16742

[8] « La plus haute perfection de la société se trouve dans l’union de l’ordre et de l’anarchie » écrivait donc Pierre-Joseph Proudhon en 1840 dans Qu’est-ce que la propriété ?

[9] Voir la remarquable série de documentaires, commencée en 2016, Ni Dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme réalisée par Tancrède Ramonet et diffusée sur Arte en 2017. On attendait toujours les épisodes 3 et 4 (Arte ne voulait plus financer…) annoncés régulièrement et qui devaient sortir au 1er trimestre 2022 ; ils sont enfin sortis à l’automne 2022. Série remarquable mais critiquable (même si l’on n’est pas marxiste qui tire sur tout ce qui est anar et qui bouge) par ses approximations, mais une sorte d’« Anar pride » réjouissante.

[10] L’un des derniers livres anars qui vient de paraître ne commence son histoire qu’en 1871, presque la fin de notre uchronie ; cette histoire s’arrête à la veille de Mai 68, mais un volume 2 est prévu pour l’histoire récente. Il s’agit d’Increvables Anarchistes, sous-titré Histoire(s) de l’anarchisme, des anarchistes et de leurs foutues idées, textes réunis par Wally Rosell, préface de Jean-Marc Raynaud, Les Éditions Libertaires, mars 2023.

Passionnant, avec des tas d’illustrations utiles ; mais je l’ai donc peu utilisé pour les récits de l’uchronie et de l’Histoire. On trouve par ailleurs, sur le site du Monde libertaire, 10 volumes lisibles sur la Toile récupérés par le gros pavé sus-cité et sous le même titre :

https://libertaire.pagesperso-orange.fr/librairie/increva/index.htm

[11] Avec Émile Pouget au début du XXe siècle et bien d’autres.

[12] L’article de Wikipédia vaut le coup d’œil : anar et syndicaliste-révolutionnaire, Monate critiquera ensuite les anarchistes et adhéra au PCF en 1923, mais dans la dissidence et en fut exclu :

Pierre Monatte — Wikipédia (wikipedia.org)

L’article du Maitron est beaucoup plus intéressant :

MONATTE Pierre, dit LÉMONT Pierre - Maitron

[13] Le documentaire de Tancrède Ramonet insiste sur ses aspects anarchistes ; ce fut en fait un infernal bordel où s’affrontèrent toutes les tendances révolutionnaires.

[14] Anarchistes de la CNT (Confederación Nacional del Trabajo, Confédération nationale du travail) et marxistes du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista, Parti ouvrier d’unification marxiste) insultés par les staliniens comme « hitléro-trotskistes ». Le POUM avait été trotskiste, mais Trotski fut renié quand il leur a demandé d’adopter la ligne du front uni antifasciste et l’entente avec la République antifranquiste.

[15] On l’a vu : « ceux du peuple », (de narod en russe).

[16] Au traité de Brest-Litovsk de mars 1918, l’Empire russe, défait par l’Allemagne, perd de nombreux pays, dont l’Ukraine devenue indépendante. L’anarchiste ukrainien Nestor Makhno libéra le pays des Allemands puis des armées Blanches avec son armée, la Makhnovchtchina ; tout cela après un entretien franc, mais musclé, avec Lénine en juin 1918 (voir cet étonnant entretien, Makhno en visite au Kremlin, à marxists.org) :

https://www.marxists.org/francais/general/makhno/works/1918/makhno.htm

L’armée Rouge écrasera ensuite, en 1921, l’armée de Makhno, en août. 

[17] Voline est l’auteur en 1938 de La Révolution inconnue (1917-1921) livre qu’il a écrit en français, lors de son exil en France ; il retrace toute l’histoire révolutionnaire russe de 1825 à 1921, la partie la plus intéressante se focalisant sur l’expérience en Ukraine de la Makhnovtchina.

[18] C’est un billet de blog de Mediapart du 16 janvier 2014 ; son titre est sympathique, car ce qui est décrit, ce sont surtout les réticences de toute la gauche à soutenir Dreyfus.

https://blogs.mediapart.fr/albert-herszkowicz/blog/160114/affaire-dreyfus-lorigine-du-combat-de-la-gauche-contre-lantisemitisme

[19] La Rue - n°3, 1er trimestre 1969, Groupe libertaire Louise Michel, article de Maurice Laisant :

http://www.antimythes.fr/publications/lr/lr_3/lm_lr_3.pdf

[20] Il est également connu comme auteur de L’Encyclopédie anarchiste publiée en quatre volumes, entre 1925 et 1934. Voir son histoire sur Wikipédia où son soutien à Dreyfus n’est que rapidement évoqué :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sébastien_Faure

Elle l’est plus dans son livre Les anarchistes dans l’affaire Dreyfus... un tout petit texte de 1898 qui tente de sauver les anars de leur indifférence envers la condamnation de Dreyfus, sauf un sympathisant, Bernard Lazare, dreyfusard de la première heure. Ce texte est lisible en facsimilé sur BnF Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58139007/f2.item.texteImage

[21] Voir, pour en savoir un peu plus :

http://www.chaines-de-caractere.com/2020/10/louise-michel-et-l-affaire-dreyfus.html

[22] C’est vrai, comme beaucoup, j’ai peu apprécié ce qu’affirma Camus pendant la Guerre d’Algérie, souvent résumé par « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère ». C’est en fait plus compliqué…

[23] Chez un autre romantique un peu anar sur les bords, le jeune Malraux, dans son roman L’Espoir, de 1937, relatant les anarchistes espagnols au début de la guerre civile, il y a de l’espoir.

[24] Voir Patrick Castex, Mémoires capitales II, op. cit. En passant, l’évolution politique d’Onfray y est vertement critiquée.

[25] Voir François Richard, Les anarchistes de droite, Que sais-je ? PUF, 1997.

[26] Louis-Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, et, plus récemment, les nouveaux national-anarchistes.

[27] Voir, entre autres, Daniel Colson, Nietzsche et l’anarchisme. Opposer aux dérives fascistes de ce philosophe mort fou, son côté anar (attribué par certains philosophes gauchos) m’a toujours glacé.

[28] Il développa l’ultralibéralisme de Ludwig von Mises de l’école libérale autrichienne.

[29] Le fils de l’économiste américain ultralibéral prénommé Milton, Nobel d’économie, de l’École de Chicago.

[30] Voir l’intéressante analyse de Georges Navet, Le Cercle Proudhon (1911-1914). Entre le syndicalisme révolutionnaire et l’Action française, in Mil neuf cent, n° 10, Proudhon, l’éternel retour, 1992. Il nous apprend pourquoi Maurras aima Proudhon : ce « grand écrivain révolutionnaire, écrit Maurras, mais français, à qui nous devons ce cri de douleur qu’il jette à propos de Rousseau : "notre patrie, qui ne souffrit jamais que de l’influence des étrangers" ». Navet explique l’opposition du sang à l’or (une litanie du père de l’Action française) : « L’or est foncièrement démocratique et internationaliste, puisqu’il ne cesse de circuler, de se substituer à tout et donc de tout corrompre. Le sang est celui de la lignée, de la race, de la nation, qu’il faut préserver pures de tout métissage.  Il est aussi celui du guerrier, par exemple du guerrier prolétarien cher aux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire... ».

[31] Qui parle encore à la CFDT du livre Demain, l’autogestion (paru en 1976 chez Seghers) écrit par Edmond Maire et Claude Perrignon ? On peut en lire quelques pages sur BNF Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4803385s/f19.item.texteImage

[32] Dans le journal Le Monde du 19 octobre 1972 (dans l’article M. Edmond Maire : Entre le socialisme jacobin ou la droite, la CFDT se choisit elle-même).

[33] Le vieux bouquin poussiéreux de Gurvitch n’a pas pris une ride : Proudhon et Marx, une confrontation (cours public 1963-64) pour le centenaire de la mort de Pierre-Joseph Proudhon, Les cours de la Sorbonne, Sociologie, CDU (Centre de documentation universitaire), 1965.

[34] Dans Proudhon et Marx, publié après sa mort, après le colloque de Bruxelles, Cahiers Internationaux de Sociologie, Nouvelle série, Vol. 40, Presses Universitaires de France, Janvier-juin 1966, pp. 7-16 (10 pages).

[35] Cette opinion de Gurvitch interroge… La Fabian Society, une gauche doucement réformiste de la fin du XIXe siècle qui inspirera Keynes ; mouvement à l’origine du parti travailliste puis du New Labour de Tony Blair adulant l’économie de marché…

[36] Non pas à partir du discours lui-même, mais selon ses Confessions d’un Révolutionnaire de 1849 qui mentionne ses autres discours à l’Assemblée.

[37] Entre plein de textes de Rubel, on peut lire un texte dont le titre est aguichant : Marx, théoricien de l’anarchisme, lisible sur la Toile :

https://www.marxists.org/francais/rubel/works/1973/rubel_19731100.htm

[38] Publiant, juste après Mai 68, Pour un marxisme libertaire (Robert Laffont, 1969) puis, à la fin de sa vie, À la recherche d’un communisme libertaire (Éditeur Amis De Spartacus, 1985). Pour l’histoire de l’anarchie seule, il a publié Ni Dieu ni Maître, Anthologie de l’anarchisme (Petite collection Maspero, Paris, 1970, souvent réédité).

[39] Questions d’histoire, Flammarion, 1971.

[40] L’anarchisme est pour elle, précise Guérin, « maladie infantile » et « chimères ». Dans son article de 1906, Grève de masse, parti et syndicat, Rosa Luxemburg était en effet fort violente : « L’anarchisme dans la révolution russe n’est pas la théorie du prolétariat militant mais l’enseigne idéologique du Lumpenprolétariat contre-révolutionnaire grondant comme une bande de requins dans le sillage du navire de guerre de la révolution ». Fichtre !

[41] Précédé dans l’édition par L’Anarchisme. De la doctrine à l’action, paru en 1965, Nouvelle édition revue et augmentée, Collection Folio essais (n° 67), Gallimard, 1987.

[42] Elle s’opposa (mais ne fut pas la seule) à la conception de Lénine du parti révolutionnaire s’affirmant l’avant-garde du prolétariat et son centralisme démocratique, accusé d’être un centralisme bureaucratique. Elle ne fut donc jamais anar, mais on peut considérer qu’un pas fut fait ; c’est la position de Daniel Guérin.

[43] La grande arnaque des bolcheviks fut de faire passer leur pouvoir pour celui de ces Conseils ouvriers, les Soviets : d’où l’URSS

[44] Dont le néerlandais Anton Pannekoek, mort très vieux de sa belle mort en 1960 (qui communiqua avec Cornélius Castoriadis, autre marxiste dissident contemporain) ; il a très tôt compris que l’URSS n’avait rien de socialiste (ni d’ « État ouvrier », comme le définissent la plupart des trotskistes) mais était tout simplement un capitalisme d’État. On ne peut l’ignorer :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anton_Pannekoek

Il écrit en 1938, dans Lénine philosophe : « Mais une contradiction devait s’affirmer par la suite. Un système de capitalisme d’État prit définitivement corps en Russie, non en déviant par rapport aux principes établis par Lénine dans L’État et la révolution par exemple mais en s’y conformant. Une nouvelle classe avait surgi, la bureaucratie, qui domine et exploite le prolétariat. Cela n’empêche pas que le marxisme soit en même temps propagé et proclamé base fondamentale de l’État russe ».

[45] Dont la garde-robe idéologique est bien fournie…

[46] (Mille et une nuits, 2014) ; et la réponse des anars par René Berthier, Affinités non électives, sous-titre, Pour un dialogue sans langue de bois entre marxistes et anarchistes, Coédition des éditions du Monde Libertaires et des Editions libertaires, décembre 2015. Cette réponse vaut bien le livre critiqué ; on peut en lire le compte rendu de Guillaume Davranche (AL Montreuil) sur le site de l’UCL :

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Lire-Rene-Berthier-Affinites-non-electives

[47] Jipé, syndicat Intercorporatif de Pau (Le Combat syndicaliste CNT-AIT – pages confédérales – septembre/octobre 2008 n° 21.

[48] Marxisme, anarchisme, marxisme libertaire ? Quel est l’enjeu du débat ?

https://nouveaupartianticapitaliste.org/opinions/strategie/marxisme-anarchisme-marxisme-libertaire-quel-est-lenjeu-du-debat

[49] Engels écrit : « Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c’est l’acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires. La Commune de Paris eût-elle pu se maintenir un seul jour si elle n’avait pas usé de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne faut-il pas, au contraire, la critiquer de ce qu’elle ait fait trop peu usage de son autorité ? ».

[50] « La question de l’État recoupe celle du parti. Face à une classe politiquement organisée disposant d’un État entièrement soumis à ses intérêts, la classe exploitée n’a pas d’autre choix que de s’organiser politiquement, de se battre pour ses droits démocratiques, d’utiliser ses droits dans le cadre du système, de conquérir des positions, de les utiliser pour renforcer son camp, faire de la politique pour défendre ses intérêts... ».

[51] Dans son blog de Mediapart du 4 février 2013 :

https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/040213/pourquoi-je-quitte-le-npa-pour-la-federation-anarchiste

[52] Dans son blog de Mediapart du 8 janvier 2022 : Départ de la Fédération Anarchiste :

https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/080122/depart-de-la-federation-anarchiste

[53] Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Paris, Éditions du Monde libertaire, 2015.

[54] La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, éditions Textuel, coll. « Petite Encyclopédie critique », 2021.

[55] C’est le titre d’une pièce de théâtre hilarante écrite en 2017-2018 par une journaliste et écrivaine de Nouvelle-Calédonie, Jenny Briffa (dont la seule actrice sur les planches, et l’une des seules comédiennes kanak de l’archipel, Maïté Siwene, est géniale). On y critique tous les travers de la société et de la politique du Caillou. Je cite souvent cette pièce (connaissant un peu la Calédonie) ; mais aussi les travers de son autrice.

[56] L’Entraide, un facteur de l’évolution, de 1902, où Kropotkine s’oppose aux théories réactionnaires du darwinisme social (Darwin s’opposera à cette conception pour le genre humain) par la sélection naturelle due à la compétition.

Kropotkine (voir, sur Le Maitron, Dictionnaire des anarchistes) négligé dans cette uchronie (et qui n’apparaît donc que dans quelques parenthèses…) est sans aucun doute un anarcho-communiste : il vaut bien un petit complément à cette note.

Kropotkine semble en effet s’être assagi au début du XXe siècle ; il s’était fait auparavant, en France et ailleurs, l’apôtre de la « propagande par le fait ». Il avait écrit dans le journal Le Révolté (publié le 25 décembre 1880) : « La révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite, [...] tout est bon pour nous, qui n’est pas la légalité ». En France, il y eut donc les poses de bombes avec Ravachol, les attentats et les assassinats, dont celui, par l’anarchiste italien Caserio, de Sadi Carnot, président de la République française en 1894. Cet assassinat eut pour conséquence, répétons-le, l’adoption par la Chambre des députés de la dernière des « lois scélérates » visant spécifiquement les anarchistes, leur interdisant tout type de propagande. Cette censure contre le délit d’opinion anarchiste ne fut abrogée qu’en 1992 ! Pourtant, dès 1881, au congrès anarchiste de Londres, Kropotkine « émit des réserves, écrit Le Maitron, sur la ″propagande par le fait″ et fit adopter une déclaration sur la morale anarchiste ».

Il retourna en Russie, avec les anars évidemment, et eut presque des funérailles nationales en février 1921 : les bolcheviks eurent le culot de sortir des anars de prison pour y assister ! Quelques anarchistes du monde étaient là, dont l’Américaine Emma Goldman (mais déjà expulsée de son pays) ; l’enterrement eut lieu juste avant que les bolcheviks, avec à leur tête Trotski, n’atomisent les derniers anarchistes de Saint-Pétersbourg lors de la Révolte de Kronstadt.

[57] La « chute du mur » puis de l’URSS aura contribué à celle du marxisme ; qui peut le nier ? Mais ses critiques acerbes étaient anciennes.

[58] Voir Pierre Bance, La Fascinante Démocratie du Rojava, sous-titre Le Contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, Éditions Noir et Rouge, Paris, décembre 2020. On peut en lire la présentation sur un site sans doute anarcho-communiste :

https://editionsnoiretrouge.com/index.php?route=product/product&product_id=87

Il nous indique : « Si les progrès en matière de droits et libertés sont considérables, le fonctionnement démocratique des institutions fédérales est entravé par le contexte géopolitique. Les autorités comme la population sont-elles en capacité de dépasser le stade d’une social-démocratie libertaire, pour parvenir à une société sans État ou avec si peu d’État, le but annoncé ? ».

[59] Voir la critique de certains anarchistes : Critique du projet politique d’Abdullah Öcalan, dans Solidaridad Obrera, le journal de la CNT de Catalogne et des Baléares, en décembre 2020, repris par Le Monde Libertaire.net, janvier 2021, lisible sur la Toile :

https://www.monde-libertaire.fr/?articlen=5361&article=Le_mythe_Kurde_Critique_du_projet_politique_dAbdullah_Ocalan

[60] D’autres anars (de l’UCL) soutiennent en revanche l’analyse de Bance :

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Sciences-politiques-La-Fascinante-Democratie-du-Rojava

[61] Sous-titre : Un libre penseur parle des anarchistes, de Christian Eyschen (Les Éditions Libertaires, 2022). Cet auteur a une certaine notoriété et beaucoup de cordes à son arc : éminent libre penseur (haut cadre de la Fédération nationale de la Libre pensée, avec la revue La Raison) ; franc-maçon au GODF (Grand Orient de France, pour ceux qui, comme pour moi, le sigle un peu rigolo si on laisse tomber de France, avait échappé) ; militant syndical « lutte de classe » à la CGT-FO ; trotskiste lambertiste ; on en oublie peut-être. On a là l’entrisme politique (tactique répandue chez les trotskistes) devenu religion.

Intéressant le petit bouquin, mais fait de bric et de broc (collection de chroniques, etc.) : on reste sur sa faim… sauf le texte Karl Marx et Michel Bakounine (8 pages) où Eyschen, en référence à divers auteurs (dont l’anarcho-syndicaliste René Berthier) qui font de Bakounine (qui trouvait en effet Le Capital fort remarquable et avait commencé à le traduire en russe) un disciple de Marx ; position peut-être un peu exagérée… Plus une ou deux pages où il chronique le livre auquel il a participé (Petite histoire de la Première Internationale…, op. cit. de 2019). On s’attendait, avec le titre, à une comparaison équilibrée entre marxisme et anarchisme ; c’est presque le cas, mais avec un gros cheval d’anarchisme et une petite alouette de marxisme, comme d’ailleurs annoncé dans le sous-titre, le tout à la sauce libre penseur. Autrement dit, le titre flirte avec la publicité mensongère…

Et l’on repousse à beaucoup plus tard une analyse des rapports entre les francs-maçons, les libres-penseurs et les anars… Ces derniers furent toujours divisés face à la franc-maçonnerie (Proudhon, Bakounine et Louise Michel furent initiés, la dernière peu avant sa mort, mais ne furent jamais fanatiques) ; les marxistes ont toujours détesté les loges (mais j’en connais quelques-uns, même à l’extrême-gauche, qui étaient friands de ces sectes).

Je recommande ce livre, en fait surtout pour sa préface qui me sied de Jean-Marc Raynaud :

https://www.editions-libertaires.org/produit/compagnons-et-camarades/

[62] Je suis peu fanatique de l’importance révolutionnaire de l’écologie dite politique (à ne pas confondre avec la science écologique) et commence même à penser que le mouvement dominant est l’ « écologie bourgeoise ». Sur cette écologie bourgeoise, on peut lire, par exemple, l’article de 2021 : Comment l’écologie bourgeoise détruit la planète. Peu de virgules à changer également ; lisible sur la Toile :

https://www.frustrationmagazine.fr/ecologie-bourgeoise/

[63] Et il continue, avec son humour habituel : « Pour autant, les éditions libertaires ne se battent pas pour une société peuplée uniquement d’anarchistes (et lesquels ?) ethniquement purs (Dieu et Bakounine nous en préservent vu les guerres tribales auxquels les libertaires ne cessent de se livrer depuis toujours), mais pour une société fonctionnant de manière libertaire ». Et de rappeler que la Première Internationale fut fondée pour rassembler toutes les tendances révolutionnaires. « Comme d’hab, ajoute-t-il, ces tribus guerroyaient autant entre elles que contre leur ennemi principal et commun : le capitalisme. Les uns et les autres étant tellement lilliputiens, l’idée se fit jour de distinguer entre l’essentiel (la lutte contre l’ennemi commun pour un projet de société non capitaliste) et l’accessoire (les différentes manières d’envisager cette lutte ». Plus loin : « L’appétit venant en mangeant, chacun crut pouvoir s’emparer du gâteau à son seul profit, et, dans une union qui constituait une force commune, le ver identitariste du moi-je rongea très vite le fruit de l’union pluraliste du moi-nous. Et, de ce point de vue, les "gentils" anarchistes ne furent qu’à peine moins pires que les "méchants" marxistes, sociaux-démocrates et autres. Chacun ne concevant l’union que sur la base de l’unité du ralliement à son seul drapeau ». Ou encore : « Les anarchistes sont divisés en une demi-douzaine d’organisations microscopiques passant l’essentiel de leur temps à se chier dans les bottes et à se la jouer plus anar que moi tu meurs … Les marxistes peut-être plus encore, sont logés à la même enseigne, mais, sens plus affirmé de l’organisation oblige, leurs sacristies sont un poil moins désertées … ». Là, pas une virgule à changer !

[64] On peut mentionner aussi un aspect du mouvement coopératif et anarchiste individualiste ; par exemple : les communautés de l’Arche de Lanza del Vasto, mi-non-violence à la Gandhi, mi-anar ; des hippies ou des communautés, souvent colocs, à la Cohn-Bendit en Allemagne.

[65] Il vaut bien un coup d’œil sur Wikipédia :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Duteuil

ou, mieux, sur le Dictionnaire des anarchistes du Maitron :

https://maitron.fr/spip.php?article153734

et même plus : il est le père de l’un des deux militants de Sainte-Soline gravement blessés le 25 mars 2023 lors de la manifestation anti Mégabassines ; Serge Duteuil-Graziani était (en avril 2023) entre la vie et la mort ; aux dernières nouvelles (fin juin 2023) il allait mieux, mais toujours en rééducation. Voir :

https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/sainte-soline-blessure-justice-montagne-famille-ce-que-l-on-sait-de-serge-duteuil-graziani-dont-le-pronostic-vital-est-engage-2747010.html

[66] Collection La Brochure anarchiste, édition du Monde libertaire, Paris, 1967.

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