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Économiste, sociologue et HEC à la retraite (maître de conférence à l’Université Dauphine et membre du Cabinet Syndex, expert-comptable spécialisé dans le conseil aux Comités d'entreprise et aux syndicats de salariés), il s’occupe, depuis une dizaine d’années, de promouvoir l’Indépendance de la Kanaky Nouvelle-Calédonie. Il s’est mis en outre à écrire autre chose que de savants traités...

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Billet de blog 30 novembre 2023

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Cocos et anars jouent Éros plutôt que Thanatos : uchronie et Histoire (Saison 19)

Précisons : uchronie très ensoleillée ; fort sombre Histoire. Les Rouges et les Noirs : Charlot (Karl Marx), Freddy (Friedrich Engels), Pierrot-Joé (Pierre-Joseph Proudhon), Mickey (Michel Bakounine), Lou (Louise Michel) et les autres... Conclusion 2… Et autocritique !

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Économiste, sociologue et HEC à la retraite (maître de conférence à l’Université Dauphine et membre du Cabinet Syndex, expert-comptable spécialisé dans le conseil aux Comités d'entreprise et aux syndicats de salariés), il s’occupe, depuis une dizaine d’années, de promouvoir l’Indépendance de la Kanaky Nouvelle-Calédonie. Il s’est mis en outre à écrire autre chose que de savants traités...

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Illustration 1

Communisme et anarchisme : impossibles à réaliser car l'humain est le roi des cons ? (Saison 19)

Malgré les possibilités, évoquées dans l’Histoire sur la période d’une trentaine d’années de l’uchronie, de rapprochements nombreux, possibles et honnêtes, Éros fut toujours vaincu ; pourtant, il s’en eut fallu de presque rien pour qu’ils se disent vraiment « Je t’aime ». Il n’y eut que des pseudo-rapprochements, des attouchements ratés de Marx et Proudhon et celui, provisoire et tactique du premier et de Bakounine. Même chose ensuite, malgré l’existence, certes marginale mais réelle, des communistes libertaires ou les appels du pied, par exemple, en France, celle des trotskistes de NPA. Il doit y avoir un truc qui cloche

Pourquoi le communisme, le vrai[1], est-il déjà probablement impossible à réaliser ?

Ce préalable est incontournable si l’on veut comprendre le point suivant, d’autant plus que l’un de ses principaux aspects (l’éventuelle nature de l’Humain) rejoint la question de la probable impossibilité de l’anarchisme. 

Je pensais trouver quelques analyses pertinentes chez Alain Badiou[2] que je considère comme le dernier des maohicans, et me suis donc tourné vers ses dernières interventions. Il a proposé récemment, une conférence[3] (de près de deux heures, devant combien de spectateurs : on ne voit jamais la salle) ; on pouvait s’attendre à des réflexions profondes, peut-être provocatrices. Elles sont profondes… dans le sens de creux. Et avec des erreurs historiques[4] concernant par exemple la date de la fameuse sortie de Lénine « Tout le pouvoir aux Soviets » (d’après Badiou, après la Révolution d’Octobre ; elle arrive en fait peu après les Thèses d’avril 1917 après que son auteur est arrivé de Suisse dans un train autorisé par les Allemands). Et Badiou n’indique pas la moindre allusion à un opportunisme éventuel, pas plus que le caractère typiquement anar du slogan. Il cite toutefois quelques justes conclusions d’enquête de Mao pendant la GRCP (la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne) : « Nos usines sont sans doute gérées de la même façon que celles des Américains ; La bourgeoisie est à l’intérieur du Parti communiste ». Mais il feint de n’avoir pas compris que la GRCP lancée par Mao en 1966 avec son « Feu sur le Quartier général » n’était qu’une lutte de cliques (de classes ?) au sein du PCC, le Parti communiste chinois. En fait, il lui manque surtout une culture d’anar ; pas étonnant, mais c’est dommage… Pourtant, bien sûr opposé au parlementarisme, il reprend le slogan « Élection piège à cons » renommé « L’abstention communiste ».

Déçu et laissant donc Badiou, on peut tomber sur nettement plus intéressant. Par exemple sur Yvon Quiniou, dans un texte déjà ancien Le communisme est-il possible ?[5] ; mieux que François Furet dans son texte vintage[6], beaucoup plus connu et d’ailleurs cité tout de suite par Quiniou, même si Furet tapait dans le mille en caractérisant l’idéal communiste comme une « illusion » défunte : celle de la croyance en l’idéal de justice sociale mettant fin aux inégalités économiques et à l’exploitation de l’homme par l’homme, couplée à une démocratie mettant fin aux rapports de domination d’une classe sur une autre, croyance qui a longtemps survécu aux affres du socialisme réel, singulièrement au stalinisme et au maoïsme.

Quiniou insiste, ces clichés étant en fait de bonnes photographies, sur l’échec économique évident de ces avatars historiques dont la bureaucratisation de la gestion des entreprises étatisées remplace le rêve de l’appropriation collective du processus du travail, et surtout sur l’impossibilité de la société d’abondance promise. La pénurie généralisée est due sans aucun doute (la gestion bureaucratique ne nous semble qu’un détail) à l’inefficacité  des stimulant matériels au travail sensés doper les stimulants moraux grâce à l’ « Homme nouveau » qui devait naître en URSS, devenu l’ « Homme soviétique »  dont Alekseï Stakhanov[7] fut le principal héros. Et Che Guevara de resservir cette notion d’Homme nouveau en 1965 à Cuba dans Le socialisme et l’homme à Cuba[8] ; ce texte est une sorte de testament : il part juste après faire la Révolution en Afrique puis en Bolivie où il meurt assassiné en octobre 1967. Peu de mots concernent la critique des stimulants matériels par Le Che, mais ils sont bien là[9].

Ce double échec économique est central pour expliquer les échecs historiques répétitifs ; il est cependant la conséquence de l’étatisation politique : la « Dictature du prolétariat » qui devait disparaître avec l’État s’est mutée en Dictature de la nouvelle classe exploiteuse (la Nomenklatura, la nouvelle bourgeoisie d’État « au sein du Parti ») sur le prolétariat et la paysannerie avec en prime la personnalisation du leader. Mais nous en avons assez dit sur la question de l’État dans le débat entre cocos et anars et avec la synthèse des colLibs…

Sauf que Quiniou en rajoute : « Je l’indique donc : la thèse du dépérissement de l’État n’a pour moi pas de sens, et il faut lui substituer celle de sa démocratisation maximale. Nous aurons toujours besoin d’un État, ne serait-ce que pour instituer et protéger tous les acquis du communisme lui-même, donc d’un État politique “gouvernant les hommes” et pas seulement d’un État gestionnaire “administrant les choses” ; et la perspective de son dépérissement ne peut être sauvée qu’à titre d’idée régulatrice permettant d’impulser le processus de sa démocratisation indéfinie. Je fais allusion, continue Quiniou, à une célèbre formule d’Engels dans l’Anti-Dühring affirmant que, dans le communisme, “le gouvernement des hommes fait place à l’administration des choses” ». Quiniou aurait aimé le Manifeste des coLibs.

Le plus important est ce qui suit. Quiniou tente surtout de montrer que « le test de l’impossibilité historique du communisme n’a pas été fait », mettant en avant la nécessité d’un capitalisme développé comme base économique de la transition socialiste et la question du débat entre Marx et Véra Zassoulitch concernant la Russie. Mais il pose surtout la question (« le cœur de notre problème » selon lui ; et il a raison) : « la possibilité anthropologique du communisme ». Si l’humain n’est pas « bon », si c’est un égoïste, « un loup pour l’homme » et peut-être pire, cette nature humaine rend impossible le communisme. Il rappelle que pour Marx, la question ne se pose pas, car il n’y a pas de nature humaine en dehors de la nature des structures sociales… Peut-être… Et on y reviendra concernant l’ « impossibilité » de la diffusion générale de l’anarchisme.

Plusieurs analyses sont possibles...

La première est l’approche selon laquelle les vices privés induisent la vertu publique : pan contre le communisme ; vive le libéralisme économique ; mais c’est quelquefois plus compliqué !

L’Unique et sa propriété de Max Stirner, le premier véritable anarchisme révolutionnaire et anticommunisme théorisé, mis en pièce par Charlot et Karl, met en avant, dans toute société humaine, la recherche égoïste par chacun de son propre bien-être. Cet anarchisme égotiste, apparemment seulement individuel, ninduit pas le bien commun. Sauf par la recherche de lassociation qui permet, affirme Stirner, « que cet accord augmente ma force, pour que nos puissances réunies produisent plus que l’une d’elles ne pourrait faire isolément ». Et pour quoi faire ? La Révolution, évidemment ! Citons-le de nouveau : « Défendez-vous et on vous ne fera rien ! Si quelques millions d’autres sont derrière et vous soutiennent, vous êtes une puissance imposante, et vous n’aurez pas grand peine à vaincre »

Dautres, en mettant aussi en avant légoïsme, seront les pères du libéralisme, surtout sous son aspect de libéralisme économique, mais pas que. Par exemple, deux Britanniques, Bernard Mandeville et Adam Smith, sont plus optimistes sur cette nature humaine en montrant que légoïsme, ce vilain défaut individuel, induit le bien commun au niveau du comportement économique. Le premier a écrit un poème en anglais en 1714, traduit en français par La Fable des abeilles, ou Les fripons devenus honnêtes gens :  les vices privés, avec la recherche de lintérêt individuel, contribuent au bien public. Le siècle des lumières et son libéralisme vient de naître ! Avec même la vertu du vol (presque du Stirner se moquant de Proudhon) quand Mandeville écrit : « Si l’on vole 500 ou 1 000 guinées à un vieil avare qui, riche de près de 100 000 livres sterling, n’en dépense que 50 par an, il est certain qu’aussitôt cet argent volé, il vient à circuler dans le commerce et que la nation gagne à ce vol ». Il ny a dailleurs pas que lidéologie libérale dans cette saillie : elle annonce également Keynes, sa critique de lépargne et la relance par la dépense de la demande effective. Le second, l’Écosais Adam Smith, est un philosophe moraliste auteur de la Théorie des sentiments moraux (de 1759) où est développée l’idée que l’homme éprouve de la sympathie pour ses semblables, de l’altruisme lui permettant de dépasser sa  tendance naturelle à l’égoïsme. Il n’est devenu l’économiste libéral, fondateur de l’école dite classique britannique, que sur le tard, après avoir été influencé par les premiers économistes libéraux français (les physiocrates ; ce qui signifie pouvoir de la nature) dont François Quesnay. Dans l’ouvrage fondateur déjà cité, La Richesse des Nations de 1776 (où il remplace le mot vice par amour de soi, self-love) la « main invisible » du marché  conduit, grâce au comportement individualiste et égoïste de chacun, à l’optimisation de la croissance économique et à l’harmonie sociale de l’économie libérale[10]

La seconde analyse est que lhomme est un gros-méchant-loup !

L’anarcho-fasciste Nietzsche, dans La Volonté de puissance (ou dans Par-delà le bien et le mal ou encore dans Ainsi parlait Zarathoustra) met aussi à mal loptimisme de Marx quant au caractère social de la nature humaine ; il en est de même du darwinisme social[11]. Nietzsche n’y va pas par quatre chemins quand il affirme (cité par Quiniou) dans Par-delà le bien et le mal : « L’“exploitation” n’est pas le fait d’une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie ». Et on arrive ainsi à Freud…

Freud invente en 1920, dans Au-delà du principe de plaisir (la date n’est probablement pas un hasard : suite de la « Grande » guerre ?) la « pulsion de mort » (Todestrieb, rime pauvre avec Krieg, guerre) souvent nommée Thanatos (mais Freud n’emploie jamais cette expression) opposée à Éros. C’est plus complexe qu’il n’y paraît et Freud est rarement revenu sur le caractère exact de cette pulsion : une sorte de subversion des pulsions sexuelles, tuant l’excitation érotique pour tenter de trouver l’équilibre du repos. Bref, dans le dédale des explications des psys et surtout des lacaniens (une chatte n’y retrouverait pas ses petits) ça me rappelle juste la petite mort ; pas celle qui évite la pulsion sexuelle, mais celle qui est censé suivre l’orgasme réalisé… Freud, peu clair donc, évoque surtout une violence de l’humain d’abord contre lui-même puis contre ses prochains : une agressivité instinctive qui ne semble pas expliquée par un traumatisme psychique ou des circonstances sociales ; une pulsion naturelle donc. Il y reviendra en 1929-1930 dans Malaise dans la civilisation[12] où est reprise la pulsion d’agression et singulièrement le « narcissisme des petites différences », source de la xénophobie et du racisme, mais aussi, si on le suit bien[13], source d’une certaine cohésion sociale contre l’autre ! Aie ! Mais le pourquoi de la chose est encore éludé, Freud se contente de noter son existence, d’abord chez lui : « Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-même et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts ». Et, selon Quiniou, Freud de faire remarquer aux communistes qui prétendent « avoir découvert la voie de la délivrance du mal [dans] l’institution de la propriété privée » grâce à une doctrine qui repose sur le « postulat psychologique [qui n’est, selon lui, qu’une] illusion sans consistance aucune » […] : l’idée d’une nature humaine naturellement pacifique et généreuse ».  Quiniou en conclut en substance que le communisme est donc un leurre[14]

Voilà le communisme habillé pour l’hiver ; à moins d’être optimiste. Quid de l’anarchisme ?

Le rapprochement entre anars et marxistes : est-ce théoriquement possible ?

Cette mission semble impossible, sauf dans une uchronie… Cependant, répétons-le, l’Histoire a pourtant montré la possibilité de l’anarcho-communisme (ou du communisme-libertaire[15]) même si, le plus souvent, ce communisme n’avait que peu à voir avec le marxisme (sauf exceptions : par exemple, le début de la « plate-forme », Guérin et Gurvitch) ; toutefois (ceci explique sans doute cela) le socialisme autoritaire a toujours gagné dans l’Histoire contre le socialisme libertaire, fût-il mâtiné de communisme.

Mieux, si l’on peut dire, le pouvoir fort réactionnaire a souvent gagné dans les conjonctures de crise où une sortie révolutionnaire semblait possible ; inutile de rajouter que, souvent (pas toujours : Napoléon Bonaparte, Franco, Salazar, et Pétain ne se sont jamais prétendus socialistes…) la réaction la plus monstrueuse se cachait derrière des masques où le socialisme faisait semblant d’apparaître. On appelait ça[16], par exemple, le national-socialisme ; tout le monde sait que l’abréviation nazi est celle de Nationalsozialismus[17].

Pour comprendre l’aura que l’autorité peut avoir, et ainsi le désavantage du socialisme libertaire sur le socialisme autoritaire, il faut creuser plus loin que ces banalités qui n’en sont déjà pas[18]. Ce n’est pas seulement un problème théorique de ligne, de stratégie ou de tactique politique anticapitaliste : pour ou contre le collectivisme organisé par l’État ; dictature du prolétariat ou abolition immédiate de l’État ; et autres oppositions plus subtiles… Ce n’est pas seulement un problème d’égo surdimensionné, comme avec Marx, Proudhon et Bakounine dans l’Histoire (et dans l’uchronie…). Le seul personnage qui, dans l’Histoire, changea du tout au tout fut Louise Michel-Lou : d’abord blanquiste étatiste, elle devint anarchiste. Souvent, femme varie, dit-on de façon fort malicieuse et machiste ; toujours, les hommes sont têtus, leur gros égo tenant souvent lieu de phallus, fût-il symbolique[19]. On y vient, à ce gros zizi… Quelles sont donc les approches contemporaines de cette question ; ses « fondements » (comme dirait Michel Tournier[20]) qui nous permettent ce raccourci osé ?

La psychologie de masse du fascisme[21] du freudo-marxiste Wilhelm Reich en est la première ; il va ainsi plus loin que Freud et son pessimisme quant au communisme. On est bien, avec le svastica-araignée et ce phallus, dans le ça de Freud ! C’est quoi le problème, alors ? Redescendons d’un étage dans l’érotologie ; il s’agit d’un problème de psychologie de masse : les masses auraient ainsi besoin d’un chef, d’un guide[22]. Quelle est, en gros, la thèse politique de Reich ? Hitler n’est pas qu’un fou qui aurait trompé les masses ; la conséquence des frustrations de la défaite de la Première Guerre mondiale et de la crise économique et du chômage des années trente ; l’astuce du Grand Capital qui croyait simplement en faire son pantin ; le résultat de la désunion et même des haines internes aux forces progressistes. Le nazisme et le fascisme en général ne seraient selon Reich qu’une réponse à la frustration généralisée, au « désir orgastique insatisfait des masses ». Rien que ça ; mais tout simplement ça ! Et bien sûr, ce diagnostic peut s’appliquer aux autres totalitarismes : tu es facho ou stalinien, car tu as du mal à trouver l’orgasme !

Il y a encore pire que l’analyse de Reich : la peur de la liberté qui induit à la destruction. Un autre freudo-marxiste allemand exilé aux États-Unis, Erich Fromm, dans La peur de la liberté[23], ouvrage publié en 1941 à New York, va donc, deuxième analyse, beaucoup plus loin. Il suggère que le recours à un sauveur autoritaire serait enraciné dans un sentiment élémentaire d’impuissance ; peut-être au sens sexuel le plus profond : encore un manque d’orgasme à la Reich[24] ? Le sujet tenterait de vaincre ce sentiment, certes désagréable, dans une fuite en avant destructrice : il serait prêt à louer une force qui se promet de tout écraser sur son passage. La fuite ou la peur de la liberté, grâce au conformisme et à l’autoritarisme, peut en effet aller jusqu’à la destructivité. Fromm écrit, ce qui est donc encore plus désespérant que Reich : « Je peux échapper aux sentiments de ma propre impuissance vis-à-vis du monde qui m’est extérieur en le détruisant ». Complexe de castration de la liberté ? Fantasme de la « Petite mort » (encore…) ? Sans doute du super-Thanatos !

Et, troisième analyse, celle de Théodore Adorno, de L’École de Francfort[25], avec ses enquêtes du début des années trente mettant en lumière des caractères psychologiques similaires entre communistes et nazis, est tout aussi glaçante… L’une de mes collègues à l’université, Jacqueline Palmade, grande spécialiste de psychosociologie, m’a indiqué lors de multiples discussions il y a une bonne vingtaine d’années à la cafeteria de la fac, que ces enquêtes minutieuses entreprises par l’équipe d’Adorno en Allemagne, avaient relevé de curieux caractères psychologiques fort proches entre les militants communistes et nazis. Les résultats de ces enquêtes, glaçants, n’auraient jamais été publiés et auraient été détruits. Cette collègue était certes un peu originale, mais il n’y a pas de raison de douter de ses dires. Enfin, le même Adorno organisa en 1950 une autre enquête aux États-Unis sur les origines du fascisme et de l’antisémitisme qui donna Études sur la personnalité autoritaire[26] ; on n’est pas loin de tout ce qui précède. Bref : tout le monde peut devenir fasciste ou partisan de n’importe quelle société autoritaire.

Ce qui précède mettra du baume au cœur des adeptes des deux totalitarismes qui se rejoignent, des amoureux de la liberté chérie et des démocrates ; mais un profond désespoir à ceux qui rêvent de fusion entre marxisme et anarchie… Car les anars n’aiment pas le pouvoir, par construction. Les rares demi-anars ou du moins des marxistes un peu plus fréquentables qui ont eu ce pouvoir se sont tirés ailleurs, mais pour se faire tuer, par exemple Le Che[27].

Pourtant, tout n’est peut-être pas perdu. Notre uchronie est possible : ça ne tenait, on l’a vu, qu’à un fil, mais à une double condition. Première condition : que cesse, au niveau social, la recherche maladive et enfantine de l’autorité née avec la civilisation de la société patriarcale (fin de la société matrilinéaire et début de la propriété privée familiale donc) qui certes opprime (surtout les femmes) mais qui protège. Seconde condition ; que cesse la soumission au père, au guide (on n’ose pas traduire par Führer) de celui qui marche à ras de terre sur quatre pattes, puis sur deux jambes, ou plus vieux, sur trois. Que cesse donc le primat de l’égo qui n’est que la conséquence d’un complexe d’infériorité face au père justement et source de violence, de meurtre du père, évidemment[28]. Dans ces conditions, Moi, Moi, Moi (la litanie des anarchistes) peut devenir Nous, Nous, Nous. Et pour l’Éros, c’est sans aucun doute mieux que l’onanisme de Diogène. Certes, il faudra fournir des efforts de Titan, réviser de fond en comble, de la cave au grenier, la psychanalyse, chambouler la sociologie et la psychologie sociale qui fait souvent l’hypothèse que dans chaque petit groupe, quel qu’il soit, émerge un leader[29]. Ce n’est pas facile. Le fera-t-on ? Comme aurait dit le regretté Pierre Dac : « On peut le faire ! ». Mais beaucoup d’eau passera sous beaucoup de ponts…

Les anarchistes étant donc, par construction, contre toute autorité, le genre humain adorant l’autorité (et pas seulement ceux qui rêvent de l’exercer) les anarchistes ne peuvent qu’être très minoritaires, comme le chante Léo Ferré (qui n’a jamais été un adepte de l’anarcho-communisme et de la révolution violente) dans Les Anarchistes[30]. Ferré préféra toujours les libertaires de la Fédération anarchiste et Maurice Joyeux à ceux qui fricotent avec les cocos. Sa chanson de 1967, Salut, beatnik ! m’est restée, en plein maoïsme, en travers du gosier avec « Et du rouge à Pékin et des mômes qui font ça, Le fumier, ça s’conjugue aussi dans ces coins-là… ». Mon père anar donc, également tendance Maurice Joyeux, m’avait fait aimer Ferré (et Brassens) ; je rappelle qu’il me reprocha véhémentement, de m’acoquiner avec les marxistes-léninistes…

Et ce n’est pas tout pour expliquer cette série de petites piques envers le brave Léo. La Toile nous explique quand a été créée sur scène la chanson Les anarchistes : « Cette chanson est interprétée pour la première fois par Léo Ferré sur la scène de la Mutualité le 10 mai 1968, le soir de la première nuit des barricades au Quartier latin de Paris. Il la chante devant un public composé essentiellement d’anarchistes, puisqu’il s’agit du gala annuel de la Fédération anarchiste, pour qui Ferré vient chanter gratuitement chaque année depuis 1948 »[31]. Et alors ? Dans mon autofiction, les Mémoires capitales II, je raconte que j’ai failli aller l’écouter, me trouvant rue Gay-Lussac le soir du 10 mai. Mais je suis resté là, à dépaver pour trouver « sous les pavés, la plage ». Des copains anarchistes m’ont ensuite raconté qu’à la fin de son concert, Ferré déconseillait d’aller continuer le dépavage du Quartier latin, le mieux étant de rentrer sagement chez soi ; probablement en chantant Les Anarchistes... D’autres affirment, au contraire, qu’il proposa d’aller continuer à dépaver…

Cette conclusion semblera bien sombre ; mais Léo Ferré n’a peut-être pas tort : il n’y en a pas un sur cent, mais pourtant ils existent… On a tenté de montrer (petite lueur d’espoir…) que notre courte uchronie se déroulant pendant une trentaine d’années n’était pas impossible historiquement. Tout n’est peut-être pas perdu ; tout va peut-être commencer ou recommencer, mais avec succès. Cependant à la double condition émise plus haut, difficile, mais pas impossible : l’anarchiste méconnu Joseph Déjacque écrit quelque part[32] : « L’utopie est un rêve non réalisé, mais non pas irréalisable ».

Et en avant pour une autocritique ! LOubli et lignorance ne sont pas des excuses !

Si, comme annoncé, je n’ai surtout parlé que des principaux protagonistes de l’uchronie et de l’Histoire, j’ai oublié au moins deux grands noms qui m’étaient non pas familiers mais qui firent des grands ou plus petits buzz : au moins Guy Debord et André Gorz. Par ironie de l’histoire, les deux se sont suicidés... Plus, non pas un oubli mais une ignorance ! Certes, il sagit dans les trois cas d’hybrides très particuliers, plus vraiment marxistes mais encore marxiens, amoureux de la liberté chérie et du cheminement individuel mais pas encore libertaires : plus des Créoles (au sens d’Édouard Glissant)  que des Métis...

Guy Debord d’abord, qui fit plus de buzz que Gorz.

Certes les Situs (le Mouvement situationniste) m’agaçaient, me filaient même des boutons autour de Mai 68  ; le mélange Libertaires-Conseillistes aurait pu me plaire, mais le livre de Debord de 1967, La Société du spectacle (que je n’ai fait que parcourir, la tête haute entre deux distributions du Courrier du Vietnam  et sans rien y comprendre) m’énerva. Pourtant ces Situs insistaient sur les prolétaires qui voulaient sortir de la passivité pour créer une autre vie, passionnante, mais avec une critique radicale du travail (préférant le loisir ; mais pas celui de la télé et du spectacle en général) débouchant sur la Révolution : il y avait bien en outre chez eux luttes de classes et rôle prépondérant du prolétariat. C’est probablement l’aspect anar et fou-fou de ce mouvement qui, au sommet de mon époque mao pas du tout spontex, m’horripilait…

Pour le lecteur voulant aller un peu plus loin :

Guy Debord — Wikipédia (wikipedia.org)

André Gorz, attiré d’abord par l’existentialisme (celui de Sartre, compagnon de route de plusieurs types de marxisme) mais aussi par Marx, devint un pionnier de la décroissance et de l’écologie politique,  accompagnées d’une critique radicale du capitalisme entraînant l’aliénation alors qu’il exaltait la liberté du sujet. Il fut adepte de l’autogestion qui influença un temps la CFDT ; il rompit avec elle lors du large virage à droite (dit le recentrage) d’Edmond maire, qui eut une pourtant une période avec les yeux de Chimène pour le socialisme non-autoritaire.

Gorz fut ainsi un marxiste (ou marxien) très critique un peu libertaire et copain avec la nouvelle École de Francfort, surtout avec Herbert Marcuse, également marxiste critique que j’ai aussi négligé : autant ce dernier (pourtant freudo-marxiste ayant appris beaucoup d’Éros) que cette École où la transformation de la société ne peut pas ne pas s’accompagner d’une émancipation individuelle. Je me suis contenté de citer Adorno et quelques autres, mais seulement sur la tendance des humains à adorer l’autorité, fût-elle la plus abjecte : thèse-miroir de la pensée de l’École.

Il faut dire que la critique par Gorz du maoïsme de Jean-Paul Sartre à la revue Les Temps modernes au début des années 1970, ainsi que, plus tard, le titre de son bouquin de 1980, Adieux au prolétariat : Au-delà du socialisme, ne pouvait attirer un marxiste pur et dur. Enfin (et on y vient) Gorz a découvert au début des années 2000 la théorie néomarxiste dite de la « critique de la valeur », mais en restant, lui, un partisan de la lutte des classes et adepte de la Révolution.

Idem :

André Gorz — Wikipédia (wikipedia.org)

J’ai donc oublié aussi un courant marxien (mais fort critique de Marx) né en Allemagne, par des descendants de cette École de Francfort vers 1980-1990. En fait je ne pouvais l’oublier car je n’en avais jamais entendu parler avant une rencontre fortuite avec l’un de ses adeptes à Nouméa, un Métro des Îles Autrales de Polynésie : l’Océanie devient le Centre du Monde...

De quoi s’agit-il ? De la Wertkritik en allemand. Non, la critique n'est pas plus verte de l’autre côté du Rhin : c’est la critique de la valeur (comme plus-value est Mehrwert) chère à Gorz. Intéressant, avec quelques côtés anars se bornant en fait à une certaine critique élémentaire de l’État. Je laisse le lecteur en juger, grâce toujours à Wikipédia :

Critique de la valeur — Wikipédia (wikipedia.org)

Juste un petit mot de ce mouvement dont je n’ai parcouru que quelques textes qui, je dois l’avouer, ne m’ont pas séduit ; pour des tas de raisons. les quelques mots donnés ci-dessous sont ceux de la critique d’une critique d’un livre  posthume de l’Allemand Robert Kurz (mort en 2012) traduit en français en 2022, c’est encore tout chaud...) Kurz étant l’un des fondateurs de ce mouvement :

https://doi.org/10.4000/lectures.58113

Le titre m’avait aguiché, et pour cause : L’État n’est pas le sauveur suprême. Thèses pour une théorie critique de l'État.

Kurz est l’un des fondateurs de cette Wertkritik avec ses très (trop) nombreuses déclinaisons, une biodiversité florissante : autant que chez les anars et les trotskistes de tout poil réunis (j’exagère…). Comme souvent dans cette École, le style est abscon, très abscon et les définitions des concepts floues ; par exemple la référence à une petite phrase de Marx sur le « sujet automate » dont l’École fait sa tasse de thé. Son « mouvement autotélique [il aurait été plus simple d’écrire Qui est centré sur lui-même, PC] de la richesse abstraite » ne caractérise en fait que la social-démocratie « qui prétendrait améliorer le sort de la population au moyen d’une redistribution des richesses sans remettre en cause le principe étatique… ». Là, on se rapproche de la critique des anars… Mais attendez ! Avec la critique du Léviathan (1651) de Hobbes (avec d’un côté l’ « état de nature » ; de l’autre un État, le Léviathan, posé comme « monstrueuse instance de domestication intérieure » qui garantit le droit de propriété. Avec la critique de Rousseau et sa « volonté générale ») et celle, évidement, de la conception de l’État chez Hegel. Kurz admet (comme beaucoup de marxiens non-marxistes) le jeune Marx des écrits de 1843-1844 («  … principalement la Critique de la philosophie du droit de Hegel et Sur la question juive … » ). Le reste de Marx, mélangé à Engels (ce n’est pas tout à fait exact, on l’a vu plus haut, dans l’Histoire) serait à jeter : « … un second Marx », adepte d’une « critique sociologique réductrice » proche de « l’idéalisme étatiste, qui l’amène à rallier la cause sociale-démocrate [Ah bon ? PC] et à envisager l’État comme un passage obligé vers la sortie du capitalisme. [le dépérissement de l’État et sa disparition avec le communisme : pas un mot ! PC encore] Cette position, particulièrement nette dans le Manifeste (1848) puis dans l’Anti-Dühring d’Engels (1878) analyse l’État comme un outil au service d’une classe sociale : il ne s’agit donc plus de condamner l’État dans son essence, mais seulement une forme particulière de celui-ci – l’État bourgeois – auquel il conviendrait de substituer une « dictature du prolétariat ».

Quid  dans tout ce galimatias de la critique anar de Marx ? Pas grand-chose ou du pire : « La critique anarchiste, construite en opposition explicite à ce second Marx, ne constitue pas, pour Kurz, une alternative théorique valide du fait de la faiblesse de son contenu conceptuel et de son orientation antisémite ».

Bof ! Allez ! encore quelques propos (sans cité leurs auteurs ; ce n’est pas très scientifique, mais le lecteur en profitera pour aller les chercher…) glanés ça et là.

D’aucuns estiment que les mouvements ouvriers, inspirés par le marxisme traditionnel, demeurent prisonniers des catégories de l’économie bourgeoise. Les revendications sur les conditions de travail, les horaires et les salaires n’ont pas permis une émancipation des ouvriers mais au contraire leur intégration dans la société marchande. Les fondements du capitalisme ne sont pas attaqués.

D’autres affirment que Robert Kurtz analyse en effet l’effondrement du monde marchand, reprend les analyses de Marx en s’appuyant sur la critique du travail abstrait, de l’argent et du fétichisme de la marchandise, mais abandonne la lutte des classes, le conflit entre prolétariat et bourgeoisie n’étant pas autre chose qu’un conflit à l’intérieur du rapport capitaliste ; les capitalistes ne semblent pas défendre leurs intérêts, mais une logique abstraite.

Des plus méchants pensent que la critique de la valeur se limite trop à une insurrection de salon mondain (les derniers salons de l’École de Francfort où l’on cause encore, PC) pour pouvoir influencer les luttes sociales. Les théoriciens de la valeur appartiennent à une petite bourgeoisie intellectuelle. Ils occultent alors toute analyse de classe. Ils souhaitent obtenir une petite reconnaissance auprès des universitaires gauchistes, syndicalistes et altermondialistes : la petite-bourgeoisie intellectuelle qui dirige partis et syndicats de l’extrême gauche du capital. Ils multiplient les colloques, les conférences et les débats. Mais la confrontation théorique ne peut pas se cantonner au petit milieu intellectuel. C’est dans les mouvements de lutte que l’intervention théorique et pratique peut permettre de véritablement changer la société. Dans les mouvements sociaux, il existe toujours une lutte dans la lutte entre ceux qui veulent aménager le capital et ceux déterminés à le détruire.

Qu’en aurait pensé André Gorz ? J’ai failli, emporté par ma lancée, conclure ce discours, comme Castro et Le Che, par Patria o muerte ! Venceremos ! Mais les anars et cocos n’auraient pas apprécié ! 

Voilà une autocritique qui retombe sur ses pieds, comme la dialectique de Marx critiquant Hegel.

Notes de bas de page

[1] Pas ses avatars historiques monstrueux… Je garde cependant un faible (fort critique néanmoins) pour l’expérience cubaine que je connais un peu pour y avoir usé quelques souliers ; et je ne regrette pas d’avoir scandé au Chili, pendant l’expérience d’Allende : « El pueblo armado, jamás será vencido » plutôt que « El pueblo unido , jamás será vencido » ; je n’ai jamais cru que « La voie chilienne au socialisme » fût possible. On peut trouver quelques précisions en regardant de près la bibliographie au début du feuilleton.

[2] Pour ceux qui le connaissent mal, voir :

Alain Badiou — Wikipédia (wikipedia.org)

[3] Séminaire « Marx au XXIe siècle » année 2022-2023, Équipe de recherche PHARE (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) avec le soutien du Cercle universitaire d’Études marxistes (CUEM), mercredi 19 avril 2023.

Badiou commence par changer le titre de sa conférence, proposant plutôt : « Où en est-on qutant à la présence du communisme ? ». Voir :

"Formes actuelles du devenir-communiste", par Alain Badiou - Recherche (bing.com)

[4] Par ailleurs, il n’a rien compris à ce que devient la plus-value-surtravail dans le socialisme communiste : elle devrait disparaître selon lui, car sa persistance serait encore signe d’exploitation ; alors qu’elle est évidemment nécessaire pour permettre le financement de l’investissement assurant la croissance économique.

[5] Dans Nouvelles Fondations, 2007/3-4 (n° 7-8), pages 157 à 163, lisible sur :

Le communisme est-il possible ? | Cairn.in fo

[6] Le Passé d’une illusion, avec comme sous-titre Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont-Calman-Lévy, 1995. Voir, entre autres, ce qu’en dit Wikipédia :

Le Passé d'une illusion — Wikipédia (wikipedia.org)

[7] Le stakhanovisme était cependant souvent « stimulé » par des salaires au rendement.

[8] À la fin d’un débat (ledit Grand débat économique cubain de 1963 à 1965 ou Fidel Castro fit de nombreux allers-retours…) qui opposa les partisans des stimulants matériels (dont le Français Charles Bettelheim, mon futur directeur de thèse, futur marxiste-léniniste-maoïste) et ceux des stimulants moraux, mené par Le Che (soutenu par le marxiste trotskiste belge Ernest Mandel). On peut en lire le texte complet à :

Le Socialisme et l’Homme à Cuba, par Ernesto Che Guevara | Le Club (mediapart.fr)

[9] « En poursuivant la chimère de réaliser le socialisme à l’aide des armes ébréchées que nous a léguées le capitalisme (la marchandise en tant que cellule économique, la rentabilité, l’intérêt matériel individuel comme stimulant, etc.), on risque d’aboutir à une impasse. Et de fait, on y aboutit après avoir parcouru une longue distance, où les chemins se sont souvent entrecroisés et où il est difficile de savoir à quel moment on a fait fausse route ». Un peu plus loin : « Pour construire le communisme, il faut développer l’homme nouveau en même temps que la base matérielle. De là la grande importance de choisir correctement l’instrument de mobilisation des masses. Fondamentalement, cet instrument doit être d’ordre éthique, sans oublier une utilisation correcte du stimulant matériel, surtout de nature sociale ». Peu de mots donc pour un grand débat ; voir l’article de Carmelo Mesa-Lago, Le débat socialiste sur les stimulants économiques et moraux à Cuba, Annales, Année 1971, lisible sur la Toile :

Le débat socialiste sur les stimulants économiques et moraux à Cuba - Persée (persee.fr)

[10] Smith va ainsi plus loin que dans sa Théorie des sentiments moraux où il indiquait, en critiquant âprement Mandeville : « Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux ». Pourquoi le titre La Fable des abeilles ? Dans une ruche (dont l’organisation renvoie plus au communisme qu’à l’anarchie) chaque abeille est censée, selon Mandeville, poursuivre son intérêt individuel égoïste, ainsi, la ruche prospère ; dans la fable, les abeilles suppriment ce vice et ruinent ainsi la prospérité générale : Smith est bien un héritier de cette fable.

Au XXe siècle, Friedrich von Hayek vit en Mandeville un précurseur du libéralisme économique, tandis que Keynes mit en avant la défense de l’utilité de la dépense. Le libéralisme de Smith ne l’empêche pas, on l’a indiqué plus haut, d’affirmer que le travailleur salarié est exploité et que le profit naît du travail non payé (déjà la théorie de la plus-value de Marx…).

[11] Ce terme péjoratif (né en 1880 avec la critique acerbe de l’anarchiste Émile Gautier) n’est jamais employé par ceux qui appliquent la sélection naturelle de Darwin à l’évolution de l’humanité ; la notion naît pourtant avec l’Anglais Herbert Spencer (et sa « sélection des plus aptes ») contemporain de Darwin (qui s’opposa à cette transposition). Son aspect pseudo-scientifique est repris par la sociobiologie actuelle qui prétend se fonder sur la génétique.

[12] Ou Malaise dans la culture (titre original : Das Unbehagen in der Kultur.

[13] Freud le définit ainsi dans cet ouvrage : « Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups. Je me suis occupé jadis de ce phénomène que justement les communautés voisines et même apparentées se combattent et se raillent réciproquement […] on y constate une satisfaction commode et relativement inoffensive de l’instinct agressif, par laquelle la cohésion de la communauté est rendue plus facile à ses membres. Le peuple juif, du fait de sa dissémination en tous lieux, a dignement servi, de ce point de vue, la culture des peuples qui l’hébergeaient ». Voir :

Narcissisme des petites différences — Wikipédia (wikipedia.org)

Il semble que Freud n’ait pas repris cette notion pour caractériser le succès en Allemagne de l’antisémitisme d’Adolf Hitler...

[14] « La conséquence politique qu’il en tire alors est cohérente : il n’y a pas de solution socio-économique au problème de l’agressivité humaine telle qu’elle se manifeste dans des conflits de tous ordres, de la vie quotidienne aux conflits internationaux en passant par les conflits de classes, et il faudra toujours un État fort, relayé par l’éducation, pour la réprimer et la sublimer. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer [Il s’agit toujours de Freud] avec beaucoup de lucidité que l’on peut et que l’on doit lutter contre “les inégalités de richesses et ce qui en découle” ».

[15] Paradoxalement d’ailleurs, les plus hauts faits des anars sont, on le répète encore (au risque de radoter…) ceux de cette tendance (Makhno, Kronstadt, guerre civile espagnole) ; cependant, le marxisme (ou au moins ses avatars) les a toujours dominés sinon liquidé.

[16] Le ça de Freud ; on va voir pourquoi.

[17] Avec un beau drapeau rouge et une sorte d’araignée bien au centre : le svastica, un symbole universel que l’on ne retrouve pas qu’en Inde ou en Asie. Ce svastica ressemblant à une araignée est peut-être une représentation du sexe féminin (certains psys le pense pour l’araignée, peu pour le svastica…). Connaissant le peu de rapports d’Adolf Hitler avec les zézettes, c’est une hypothèse à creuser.

[18] Je reprends ici, presque mot pour mot pour les lecteurs qui auraient échappé aux Mémoires capitales II (il doit y en avoir quelques-uns...) quelques éléments d’une tentative d’analyse.

[19] Entre toutes les définitions trouvées sur la Toile, je préfère celle-ci : « Représentation de l’organe sexuel masculin en érection en tant que symbole de puissance génésique, faisant l’objet d’un culte dans diverses sociétés ». Pourquoi dans diverses sociétés ? Dans toutes les sociétés, depuis la naissance de la société patriarcale et de la propriété privée !

[20] Auteur présumé sulfureux car le sexe est rarement absent (certains lecteurs comprendront pourquoi Fondement est mis entre guillemets) entre autres, de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, du Roi des aulnes et des Météores. Il a écrit d’autres textes, dont des petits qu’il appelle « texticules ».

[21] Massenpsychologie des Faschismus, 1933 (mais réédité) ; voir la traduction en français de Pierre Kamnitzer, Petite bibliothèque Payot, 1998. Le livre fut écrit avant la prise du pouvoir par Hitler ; il va très loin en terme psychanalytique. Les relations de Reich avec Sigmund Freud (il fut l’un de ses plus jeunes disciples) furent amicales ; mais Reich s’opposa à son maître concernant les rapports entre Thanatos et Éros : selon le disciple dissident, « l’instinct de mort » Thanatos ne serait qu’une pulsion très secondaire, et non, comme chez Freud, une fonction primaire. Rien que sa vie est un roman qui se termine mal ; voir l’article de Wikipédia.

On peut lire sur la Toile une présentation du livre, quelques commentaires et extraits, à :

https://www.babelio.com/livres/Reich-La-Psychologie-de-masse-du-fascisme/373389

Ainsi qu’un rapide commentaire des anars de l’UCL :

https://www.unioncommunistelibertaire.org/Les-Classiques-de-la-subversion-Wilhelm-Reich-La-Psychologie-de-masse-du

On peut aussi entendre quelques extraits du livre, en deux parties :

https://www.dailymotion.com/video/x28odon

https://www.dailymotion.com/video/x28xuwf

[22] Comme avec Jules César, les rois et les deux Empereurs Napoléon ; d’un Duce (Mussolini) d’un Führer (Hitler) d’un Grand guide des peuples ou encore d’un Père des peuples (Staline, après les tsars) d’un Conducător (Ceaușescu) d’un Grand Timonier (Mao) d’un Grand leader (Kim Il-sung). Le guide doit toujours être Grand pour les tout-petits.

[23] Escape from Freedom, (Échapper à la liberté) ou The Fear of Freedom (La peur de la liberté) ; l’ouvrage fut traduit en français par C. Janssens, Paris, Buchet-Chastel, 1963.

[24]  Rappelons que Reich est aussi l’auteur de La fonction de l’orgasme, livre des années trente, plus exactement de 1927, mais réécrit en 1942 et avec de multiples rééditions en français. On peut lire, pour en savoir plus, La fonction de l’orgasme selon Wilhelm Reich (1897-1957) de Joël Bernat, dans Corps 2008/2 (n° 5). Cet auteur nous apprend que Freud reconnut (probablement du bout des lèvres) cet ouvrage, mais en s’exclamant, à la vue du pavé : « Si gros que ça ! ». Je développe un peu la fin tragique de Reich dans Mémoires capitales II (op. cit.).

[25] L’Institut de recherche sociale, fondé en 1923 dans cette grande ville d’Allemagne, ne fut nommé École de Francfort qu’à partir des années 1950 quand elle revint des États-Unis d’Amérique après sa fermeture par les nazis en 1934.

[26] Adorno, T. y., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D. J., & Sanford, R. N. The Authoritarian Personality ; New York, Harper and Row ; Copyright 1950 by The American Jewish Committee ; Printed in the USA. Traduit en français en 2007 chez Allia par Hélène Frappat.

[27] Vous connaissez beaucoup d’ex-ministres ou d’ex-directeurs de banque centrale, hormis Ernesto Guevara, qui sont partis faire la guérilla ?

[28] Œdipe est ainsi à balancer cul par-dessus tête : recherche de la mère perdue de la société humaine des origines (certains disent sauvagerie puis barbarie, d’autres, société communiste primitive) et fantasme du meurtre du père (mais Laïos, le père, avait commencé, avec son Gros Égo craignant que le petit égo ne prenne sa place).

[29] N’allons pas plus loin ; mais il faut distinguer pouvoir et leadership (en oubliant encore que la traduction en allemand de leader est Führer). On peut aller un peu plus loin à partir d’un très vieux texte de 1954, Psychologie du groupe et leadership, signé D. Lagache (le philosophe et psychanalyste Daniel Lagache) ; il est lisible sur la Toile :

https://www.persee.fr/doc/bupsy_0007-4403_1954_num_7_2_6271

[30] « Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent, La plupart Espagnols allez savoir pourquoi … Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent, La plupart fils de rien ou bien fils de si peu, Qu’on ne les voit jamais que lorsqu’on a peur d’eux, Les anarchistes … Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent, Et s’il faut commencer par les coups d’pied au cul, Faudrait pas oublier qu’ça descend dans la rue, Les anarchistes … Ils ont un drapeau noir, En berne sur l’Espoir, Et la mélancolie, Pour traîner dans la vie, Des couteaux pour trancher, Le pain de l’amitié, Et des armes rouillées, Pour ne pas oublier … Qu’y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent, Et qu’ils se tiennent bien le bras dessus bras dessous, Joyeux, et c’est pour ça qu’ils sont toujours debout, Les anarchistes ». La référence à Maurice joyeux est discrète, mais évidente.

[31] La Toile continue : « Cet hymne fraternel à ses compagnons de cœur sera très vite retiré par Léo Ferré de son tour de chant. Il le chantera néanmoins à nouveau et ponctuellement dans les années 1980. Lors de sa dernière apparition sur scène, à la Fête de l’Humanité 1992 où l’a invité Bernard Lavilliers, Léo Ferré chante devant plusieurs milliers de personnes dont de nombreux communistes et sympathisants communistes, ″Est-ce ainsi que les hommes vivent ?″ de Louis Aragon et ″Les Anarchistes″, comme une revendication de sa différence et un adieu, puisque c’est la dernière chanson qu’il aura chantée en public avant de décéder un an plus tard ».

[32] L’Humanisphère, utopie anarchique, New-York, 1858 ; lisible sur la Toile car publié par BnF collection ebooks.

https://fr.wikisource.org/wiki/L’Humanisphère,_utopie_anarchique

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