Moi, comédienne, 68 ans, soixante-huitarde...

Je vous fais part du témoignage d'une comédienne qui désire apporter sa voix au débat sur le harcèlement sexuel dans les milieux du spectacle et autres.

Milieu des années 80. J’ai deux casquettes, je suis professeur au CNED et comédienne. Un poste doit être créé et pourvu par recrutement interne : il s’agit de superviser le tournage des principales pièces de Molière pour le CRDP. Je suis emballée et postule. Mr J.C B. est directeur du CRDP et du CNED, la cinquantaine sportive, le costume 3 pièces bien coupé et l’autorité satisfaite. C’est mon supérieur hiérarchique, mais je n’ai jamais eu à faire à lui personnellement. Il me convoque pour que je défende ma candidature :

  • J’ai examiné de près votre dossier, vous remplissez parfaitement les conditions, mieux qu’aucun des autres postulants!

Il lit mon dossier, un œil sérieux et important sur le CV, l’autre égrillard et importun sur la candidate. Ce curieux strabisme me perturbe : pourquoi j’ai peur ?

  • Joli parcours, dites-moi, vous n’avez pas chômé : 1er prix de conservatoire, expérience de la scène, de la mise en scène, de la direction d’acteurs, de l’écriture, de la dramaturgie, deux licences, ah deux enfants aussi, nobody’s perfect ! Moins de 40 ans, c’est bon, vous habitez sur place, excellent, et vous faites bien partie de la maison, vous êtes bien titulaire... Hm hm déjà divorcée, dites-moi, décidément vous ne perdez pas de temps ! Décidément, vous avez le profil idéal ! C’est pour ça que je vous ai convoquée : il ne me reste plus qu’à poser ma mention Avis très favorable et ça part demain au courrier!
  • Formidable ! Je suis très très motivée : ce poste permettrait de réunir plusieurs de mes....
  • Oui, oui, sans aucun doute, en plus vous êtes assez bellotte, ça ne gâche rien, surtout dans ce milieu, hein ?

Je ne trouve pas la réplique adéquate. Je l’ai souvent depuis formulée dans ma tête. Mon regard choqué ne l’arrête pas :

  • Sauf qu’il y a un hic !

Il se lève, fait le tour de son bureau à pas lent les mains dans le dos, sans me quitter des yeux, des yeux de fauve, et se rapproche de moi, je me sens proie:

  • Vous avez aussi un dossier médical ! Vous n’auriez pas obtenu ce poste au CNED sans un dossier solide ! A moins que vous n’ayez été pistonnée, hm ? Jolie comme vous êtes, avec ce sourire aguicheur, hein ?...
  • Non, non, je... j’ai bel et bien un dossier médical. Après... c’est pas non plus un fichier judiciaire ! Et mon médecin m’encourage vivement... Ce poste est pour moi inespéré, la chance de...

Au lieu d’argumenter, je patauge, de plus en plus mal à l’aise : il est maintenant assis d’une fesse sur son bureau, une jambe dans le vide qui se balance, il me regarde avec gourmandise :

  • Un fichier, c’est un fichier, mon petit ! Mais on peut peut-être aussi ne pas le faire apparaitre dans votre dossier de candidature !
  • C’est bien ce que j’espère... Je me sens parfaitement apte...
  • Et moi je me sens parfaitement apte à vous faire obtenir ce poste en haut lieu, si je le veux !

Son regard devient mou, la diction mielleuse, il se rapproche encore, il transpire beaucoup et respire bruyamment :

  • Maintenant il va falloir être gentil avec moi, très gentil, hein, pour me faire oublier ce vilain dossier médical !

Il se masse ouvertement la braguette. Son pied dans le vide soulève le bas de ma jupe. Je me lève d’un bond et balbutie quelque chose comme :

  • Pour moi l’entretien est terminé...

Il est aussi rapide que moi, il me rattrape par le poignet, et les mâchoires serrées, le regard mauvais :

  • Pour moi il ne l’est pas !

Je ne sais pas où j’ai trouvé la force de me libérer de cette main qui m’emprisonnait, de dévaler le cœur cognant les 4 étages du bâtiment vide. J’ai roulé longtemps avant de rentrer retrouver mes petits. Je me sentais sale et nulle : non, mes trésors, je n’aurai pas le poste que j’espérais tant ! Et non, je ne peux même pas vous expliquer pourquoi.

Qu’aurait été mon parcours professionnel si j’avais eu ce poste ? Qu’aurait été mon parcours de femme si je n’avais pas eu cette force ?

J’ai pensé à toutes ces femmes qui manipulaient des copies et constituaient l’essentiel du personnel de cet établissement. Est-ce qu’elles avaient aussi subi ce chantage ? Ou si ce sort était réservé aux comédiennes bellottes ? J’ai voulu enquêter, j’ai demandé discrètement à l’une d’elle devant la machine à café, mais sa vois rocailleuse de grosse fumeuse m’a cassée :

  • Il t’a convoquée à 17h, alors que l’établissement est vide et tu y es allée ?!
  • C’est sa secrétaire qui m’a fixé ce rencart ! Je croyais qu’elle serait sur place et jamais je ne me serais imaginé...

Elle a écrasé son mégot dans le cendrier d’un doigt rageur, jeté son godet avec violence dans la poubelle et m’a jeté sans me regarder :

  • Ah on dira ce qu’on voudra, y en a qui le cherchent, ils auraient tort de se priver ! Faut dire que comédienne, tu dois être habituée !
  •  

C’est là que je veux en venir avec ce témoignage : quand je n’ai pas été respectée en tant que comédienne, c’est hors du milieu des acteurs ! Le regard qu’on a pu poser sur moi parce que je faisais ce métier a souvent été chargé de présupposés, préjugés, et autres procès d’intention qu’on fait volontiers aux actrices ! J’ai entendu sous différentes formes : T’as du beaucoup coucher pour en arriver là !

J’ai 68 ans, je suis comédienne depuis une quarantaine d’années, mon nom n’est pas connu, je n’ai pas fait carrière pour des tas de raisons. L’une d’elle est précisément cet épisode qui m’a durablement refroidie pour oser me présenter à des castings. Je me méfiai désormais de toutes les fourches caudines et on disait que dans le cinéma, elles ne manquaient pas.

Maintenant que je ne suis plus bandante, je n’ai plus à me méfier et je viens de tourner avec beaucoup de bonheur et dans des conditions optimales deux jolis petits rôles dans deux feuilletons pour France 2. Courage, mes sœurs, un jour on vous regarde comme un humain, pas comme un bout de viande consommable !

Pour ceux que j’ai rencontrés, les hommes du milieu du spectacle, ne sont pas des prédateurs, ni des machos, ils se feraient huer, et les femmes ne sont pas des victimes ! Que ce soit sur scène, sur un plateau de tournage ou dans un studio de radio, personne ne m’a jamais manqué de respect et je n’ai jamais travaillé contre autre chose qu’un cachet. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’abus comme dans les autres milieux mais moi, je n’en n’ai pas connu, peut-être aussi parce que j’ai commencé relativement tard dans ce métier. Ou parce que j’étais déjà maman ?

C’est vrai que les rapports entre partenaires de jeu sont des rapports de séduction, que le temps de la bulle de création, on est très proches les uns des autres, on a besoin de cette proximité, de cette chaleur partagée qui instaure la confiance, et partant, la créativité ; notre matériau c’est le sensible et on est tous fragiles ; mais ce qui se passe dans les coulisses, tant que ça concerne des adultes consentants, n’est pas plus pervers qu’ailleurs. Sans doute le public a besoin de fantasmer sur les mœurs des saltimbanques. Je les dirais plutôt mieux assumées et plus saines que les mœurs du milieu où je suis née : là ce qui prévaut, c’est le faire semblant, la politique des yeux fermés pour préserver les apparences. L’hypocrisie comme on sait peut faire de gros dégâts.

Pendant que j’ai le micro, je finis sur un appel aux scénaristes : s’il vous plait, écrivez pour les actrices de mon âge des rôles de femmes qui vibrent, se passionnent, s’indignent et s’engagent, où elles ont des coups de cœur, des coups au cœur, des coups de folie, de poésie... Car pour beaucoup c’est le bel âge : elles découvrent entre autres la solidarité féminine après des décennies de compétitivité ; elles n’ont plus rien à prouver et les rôles doivent les refléter ! Elles sont debout, les femmes de ma génération, sincères, créatives, pleines d’humour et belles de leurs rides qui racontent leurs luttes : On est toutes les filles de Simone Weil, les mères d’Adèle Haenel et a toutes en nous quelque chose de Taubira !

Je les embrasse toutes avec tendresse, actrices de leur métier et actrices de leur vie, et j’embrasse les acteurs, car je ne les hais point.

Geneviève Lézy, saltimbanque                                                                  

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