«12 jours»: La folie ambigüe

Chacun salue la façon dont Raymond Depardon montre des gens que l’on ne voit jamais, qui sont relégués, oubliés. Mais leur a-t-il donné réellement la parole ? Rien n’est moins sûr.

Ce qui est frappant dans le film de Raymond Depardon, c’est son ambigüité, c’est cette façon qu’a le cinéaste – certainement à son corps défendant – de susciter un malaise dont on ignore, sur le coup, réellement les causes.

Il y a tout d’abord cette idée reprise en chœur par tous les médias : celle d’une prise de parole – rare, voire « unique » – des patients. Il est vrai que le cinéaste montre des gens que l’on ne voit jamais, qui sont relégués, oubliés, et c’est l’un des intérêts de son film : avoir rendu visibles les invisibles. Mais leur a-t-il donné réellement la parole ? Rien n’est moins sûr.

Que voit-on en fait ? Des personnes souffrantes face à une institution qui les domine – juges et avocats malgré les efforts de ceux-ci pour se montrer « humains » – et qui clament dans leur parole malhabile, parfois délirante, leur désir de sortir de l’hôpital – ce qui est « la moindre des choses » dans une telle situation. Il est intéressant de comparer, de ce point de vue, 12 jours à un autre film de Raymond Depardon datant des années 1980, Urgences, où l’on entendait, aux urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu à Paris, de vrais récits de vie – fussent-ils parfois délirants – des histoires humaines.

Cette fois ce n’est pas le cas et l’on peut se demander si parfois cette « parole » de patients ne risque pas de se retourner contre ceux-ci. On pense par exemple à cet homme qui réclame son père et dont on apprend par la juge – « pour la petite histoire », dit-elle (!) – qu’il est enfermé parce que justement il a tué son père. Il n’y a là aucune mise en perspective, aucune histoire singulière fut-elle tragique, qui pourrait permettre de parler de prise de parole ou de comprendre un tant soit peu le drame de cette personne et celui de la folie – laissant possiblement la porte ouverte à la frayeur et au rejet qu’un tel cas suscite spontanément. Bref, comment les invisibles vont-ils être vus par le commun des mortels ?

L’ambigüité persiste si l’on considère ce qui est en train de se jouer sous nos yeux : l’exercice de la justice dans un hôpital psychiatrique. Face au juge, on voit des personnes faibles et impuissantes. De quel poids peuvent-elles peser après qu’elles ont entendu le discours que le juge leur sert dans son langage juridique abscons ? En fait, le juge – comme l’avocat d’ailleurs – ne peut s’appuyer, pour prendre sa décision, que sur un dossier préparé par d’autres – les psychiatres – un dossier dont il ne peut discuter le contenu, parce qu’il n’en a pas les compétences. D’ailleurs, lorsqu’un patient s’aventure quelque peu sur le terrain de son histoire et de sa pathologie, les juges sont mal à l’aise et coupent court. On peut dès lors se poser la question de leur utilité – et de celle des avocats – et l’un des patients ne se prive d’ailleurs pas de la poser à une juge qui répond spontanément qu’elle se le demande ! A l’hôpital du Vinatier à Bron, où a été tourné le film, seulement 2 % des patients ont bénéficié d’une « libération ». Les juges ajoutent certainement à leur impuissance la peur, celle d’être responsable de la sortie dans la nature d’un fou dangereux. C’est ce que l’on appelle le principe de précaution.

Alors pourquoi tout cela ? D’abord pour affirmer, dit-on, un principe démocratique : seul le juge a le pouvoir de priver quelqu’un de sa liberté. Tout le monde peut évidemment y souscrire. Mais dans ce cas précis, on voit bien que les dés sont pipés, que tout cela reste très formel – même s’il n’y a rien d’anodin puisqu’il s’agit de liberté – et vide de sens. Enfin, vide au moins en apparence, car on assiste à une augmentation considérable du nombre de soins sous contrainte depuis l’entrée en vigueur de la loi de 2011 instituant, entre autres, l’intervention du juge des libertés*. On peut se demander, dès lors, si le système politique et juridique ainsi mis en mouvement, n’est pas en train de se travestir : clamer son attachement aux droits de l’homme – fou – alors que la folie est de plus en plus dans la rue et en prison, alors que partout reviennent en force l’isolement, la contention, l’abandon des malades mentaux et l’enfermement, comme toujours.

Car c’est là peut-être que se situe l’intérêt du film. Il montre en effet que nous sommes toujours dans la problématique de l’enfermement – vieux compagnon de la folie. Ce qui ne veut pas dire que le film s’oppose à celui-ci. On peut même craindre que l’enfermement n’apparaisse aux yeux d’un spectateur non averti, comme une alternative naturelle, si ce n’est comme la seule alternative : il est normal qu’on les enferme car ils peuvent être dangereux – « pour eux-mêmes (entre d’autres termes, pour leur bien) et pour les autres » – d’autant qu’il y a désormais le garde-fou du juge pour éviter les abus ou les erreurs (mais aucun juge n’a pu empêcher le recours aux sangles et aux chambres d’isolement que l’on observe de plus en plus aujourd’hui) et que tout cela – enfermer, isoler, attacher – est garanti par des protocoles à l’abri desquels on peut se mettre pour se prémunir – même de la mauvaise conscience. Tout le monde peut dès lors s’endormir l’esprit tranquille. On le voit dans le film : l’enfermement, c’est un état d’esprit – une « conduite primitive » disaient Georges Daumezon et Lucien Bonnafé, fondateurs de la psychiatrie de secteur – autant qu’un acte physique.

Que peut penser un patient lorsqu’il se retrouve devant le juge ? Qu’il est au tribunal – l’un d’entre eux ne se prive d’ailleurs pas de le dire. Que peut-il ressentir sinon que le soin ne serait au fond qu’une punition ? Que peut-il ressentir, lui l’homme souffrant, lorsque la juge lui dit – par exemple – « vous êtes atteint de schizophrénie paranoïde et vous êtes hétéro-agressif » ? (Comme elle aurait dit, sur le même ton : votre casier est très chargé). Qu’il est définitivement enfermé dans un statut qui le crucifie. Allez prendre soin de ce patient après cela… En fait, tout montre que l’on ne considère pas le fou comme une personne à part entière mais comme un objet médical, un cas à neutraliser, un fardeau à gérer.

En réalité, la question qui nous est posée – ou que nous devons poser – est celle, récurrente, de la fin de l’enfermement, et donc celle de l’accueil humain de la folie – ce que l’on sait faire avec le secteur et la psychothérapie institutionnelle, revenons-y ! Lucien Bonnafé avait cette formule à propos de la loi de 1838 qui avait créé l’asile et l’hospitalisation sous contrainte : « article 1 : la loi de 1838 est abolie ». C’était selon lui l’unique article que devait comporter la nouvelle loi. Utopie ? Certainement, mais c’est de ce genre d’utopie qu’est née, au temps des asiles surpeuplés et affamés, la psychiatrie de secteur.

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* Plus 15 % depuis 2012. 92000 patients en 2015, 94000 en 2016. En 2013, 18 % des patients ont été soignées à la demande du Préfet. En 2015, 21 % des demandes de soins sans consentement l’ont été dans le cadre d’un « péril imminent » une nouvelle procédure introduite par la loi permettant de se passer de la demande d’un tiers (généralement la famille) l’intervention d’un médecin étant suffisante.

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