Rapatrier les enfants du Djihad

Il est grand temps, alors que les camps sont encore sous l’autorité kurde, de procéder à un rapatriement d’urgence de ces enfants traumatisés avec leurs mères sous les auspices du Comité International de la Croix-Rouge.

« Pourquoi faut-il que souffrent aussi les enfants ? Dira-t-on qu’ils portent dans leur chair les péchés de leurs parents et qu’ils en sont par conséquent solidaires ? Un mauvais plaisant objectera peut-être que l’enfant grandira et péchera à son tour, le moment venu. Mais ce garçon de huit ans n’a pas eu le temps de grandir et il a été déchiré par les chiens. Aucune harmonie future ne rachètera une seule des larmes de l’enfant martyr. Si les larmes des enfants sont indispensables pour parfaire la somme de douleur qui sert de rançon à la Vérité, j’affirme catégoriquement que celle-ci ne mérite pas d’être payée un tel prix ».

Dostoïevski, Les Frères Karamazov.

Selon l’organisation non gouvernementale  « Save the Children » près de 200 enfants, la plupart âgés de moins de 5 ans, se trouveraient détenus avec leur mère dans des camps  du Nord Est de la Syrie, nés de mère française ou de parents français. L’avocate Marie Dosé qui a déposé au nom des familles une plainte contre la France en février auprès du Comité des droits de l’enfant de l'ONU, a, quant à elle,  identifié 149 enfants français retenus dans ces camps.

Les autorités françaises n’ont à ce jour autorisé et facilité le retour que de dix-sept orphelins et enfants isolés seulement et n’ont pas communiqué sur le nombre d’ enfants et de mères concernés, citoyens français à part entière. Les enfants qui sont détenus avec leur mère sont tout autant innocents que les enfants orphelins. Sur quoi repose, du point de vue du droit et de la protection de l’enfance, cette distinction ?

Ces enfants connaissent depuis plus de deux ans une situation dramatique sur le plan sanitaire et, sur le plan spychologique,  compte-tenu de la brutalité et de la cruauté des évènements auxquels ils ont été confrontés et dont ils ont été les victimes, malgré eux. Le taux de mortalité infantile dans ces camps sont les plus élevés du monde: 144 pour 1 000 enfants de moins de 5 ans. Ce chiffre signifie qu’un enfant sur sept ne survivra pas jusqu’à sa sixième année. Plusieurs dizaines sont orphelins, beaucoup ont encore leur mère à leurs côtés, et tous ont des familles résidant en France et désireuses de les prendre en charge, de les scolariser de les aider à une réintégration au sein d’une communauté dont ils sont de droit les citoyens.

Le quotidien français Le Monde a rendu compte dans son édition du 29 juin de l’odyssée bouleversante en Syrie des grands parents des quatre enfants Lopez détenus avec leur mère dans le camp de Roj, à Al-Mahaabadah, dont l’aîné a neuf ans et dont le père, Léonard Lopez,  attend son éxécution par pendaison dans une prison de Bagdad où il a été jugé aprés avoir été transféré depuis la Syrie dans des circonstances qui ont conduit la française Agnés Callamard, la Rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, arbitraires et sommaires a interpellé officiellement les autorités françaises.

La France a signé et ratifié la Convention relative aux droits de l’Enfant, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies dont on commémore ce 20 novembre le trentième anniversaire.  Ce sont quelque 50 millions d’euros en dons qui sont généreusement versés chaque année par les français, à titre individuel, en faveur de la représentation française du Fonds des Nations unies pour l’Enfance (UNICEF). Pourtant la Commission nationale consultative des droits de l’Homme  et la Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe ont été contraints d’exhorter la France à rapatrier depuis les camps syriens les enfants avec leurs mères « dans le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant ».

Le quai d’Orsay a entretenu l’espoir de parvenir à faire juger ces français et françaises  par des tribunaux locaux, qu’ils soient syriens , turques sous régime d’occupation, ou, à la faveur d’un transfert illégal, irakiens. Le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian était à Bagdad le 17 octobre pour discuter du possible transfert en Irak des djihadistes étrangers détenus par les Kurdes en Syrie, désireux sans doute de saisir l’opportunité du cessez le feu négocié entre l’administration américaine et le président Erdogan.L’Irak dont les tribunaux n’offrent aucune garantie d’équité n’a pas accepté de juger les femmes et les enfants. Les autorités iraquiennes n’avaient  accepté de juger des combattants djihadistes, ressortissant français, que contre une contrepartie financière dont Paris s’est bien gardé de communiquer le montant : contrat synallagmatique spécieux, contraire à toute règle de droit.

Les kurdes qui ont fait l’essentiel des combats terrestres contre les djihadistes en Syrie sont aujourd’hui confrontés à l’offensive de l’ armée turque et de ses auxiliaires syriens. Quelques centaines de mères et d’enfants se sont échappés le 11 octobre du camp de Aïn Issa , à la faveur des bombardements turcs, pour une errance sans doute aussi dangereuse pour les enfants que leur détention.  La menace que fait peser cette offensive sur l’intégrité des camps des détenus djihadistes explique en partie la plaidoierie française auprès de Bagdad et le séjour récent du ministre des Affaires étrangères à Erbil, capitale du kurdistan irakien. Mais en quoi une éventuelle inculpation par des tribunaux d’exception irakiens des enfants et de leurs mères résoudrait leur situation juridique et, surtout, serait de nature à minimiser le risque d’une radicalisation future ou renouvelée à leur sortie des geôles irakiennes?

Les journalistes Neil Collier et Ben Laffin ont montré dans l’édition du New York Times du 24 octobre dans quelles conditions vivent les enfants dans le camp de Al Hol dans lequel les enfants forment les deux tiers des quelque 9 000 détenus étrangers (non-syriens). La France n’a pas de relations diplomatiques avec le régime syrien depuis 2012 : son ambassade à Damas et ses consulats à Alep et à Lattaquié ont été fermés en novembre 2011.  Les enfants nées de mères françaises sont juridiquement dans les limbes : on l’a vu en juin lorsque plusieurs dizaines de mères  françaises, transférées depuis le camp de Al Hol  dans la ville de  Raqqah (l’administration de tutelle) n’ont pas été en mesure d’obtenir un état civil pour leurs enfants , pourtant indispensable pour leur registre sanitaire, pour un éventuel registre scolaire, et pour éviter les risques d’abus, d’exploitation et de trafic auxquels ils se trouvent exposés.

Il est grand temps, alors que les camps sont encore sous l’autorité kurde, de procéder à un rapatriement d’urgence de ces enfants traumatisés avec leurs mères désemparées sous les auspices du Comité International de la Croix Rouge, et mettre en place, sous l’autorité d’un juge-commissaire, une structure d’accueil et de suivi sur les plans  sanitaire, psychologique et sécuritaire,  en liaison avec leurs familles résidant en France. Les mères ainsi accueillies, suivies et rééduquées, comme au Danemark, auront une chance de se réintégrer et expier leur  tragique aventure et leurs échecs. Il n’y a pas d’autre alternative tant sur le plan humanitaire que sur le plan sécuritaire.

 

Patrick Howlett-Martin

Diplomate

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.