Patrick Le Hyaric

Auteur ; éditorialiste.

Abonné·e de Mediapart

13 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 janvier 2026

Patrick Le Hyaric

Auteur ; éditorialiste.

Abonné·e de Mediapart

Le grand toboggan du basculement historique

Patrick Le Hyaric

Auteur ; éditorialiste.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le grand toboggan du basculement historique

Nous aurions souhaité que les portes de l’année nouvelle s’ouvrent sur des chemins d’espoir.

Mais le premier jour de l’année, celui où l’on présente des vœux, n’est ni un garde-fou, ni un chiffon effaçant les trajectoires de l’année qui se termine. Une année nouvelle n’est jamais un saut dans un autre monde.

Celle-ci commence sur la lancée de la précédente : la destruction de la morale et du droit au profit de la force, du rapt et de la rapine.

Alors que le feu des bombes réduit chaque jour un peu plus les forces du peuple Ukrainien, alors qu’étouffe Gaza et que les terres de Palestine sont toujours plus volées, colonisées, que les violences des conflits et des guerres frappent des enfants, des femmes, des hommes en deux cents endroits du monde, alors que les États-Unis ont bombardé ces dernières semaines, La Syrie, l’Irak, Le Yémen, La Somalie, Le Nigeria, le shérif de la Maison Blanche commence l’année en ordonnant une mafieuse razzia sur Le Venezuela.

 Dans une opération préparée de haute main et de longue date le commandant en chef de l’imperium nord-américain a kidnappé le président du Venezuela et l’a fait incarcérer dans une prison de New-York.

Cet acte mafieux est un nouveau point de bascule qui touche chacune et chacun d’entre nous.

Quoi que l’on puisse penser des méthodes de Maduro, du système politique qu’il a imposé, de la corruption et du clientélisme, de la situation critique dans laquelle il a placé les travailleurs et les plus modestes de son pays, nous sommes face à une négation absolue du droit international, du respect de la souveraineté d’un pays et du droit de son peuple à choisir ses élus. Nous sommes ici dans le viol manifeste des articles 51 et 2.(4) de la Charte des Nations Unies qui interdit à un État puissant d’avoir recours à la force sans autorisation multilatérale du Conseil de sécurité des Nations Unies, sans preuves vérifiables de légitime défense imminente. Mais nous sommes aussi dans la violation du droit américain lui-même qui obligeait à une consultation du congrès.

Dans le grand toboggan de la bascule historique, le respect du droit s’oppose frontalement aux offensives de la classe capitaliste, aux offensives de l’empire.

Cet enlèvement d’un chef d’État pour un coup d’État contre un pays souverain vise à accaparer la plus grande réserve de pétrole au monde et à étancher la soif d’accumulation du capitalisme étasunien du pétrole, du gaz, de l’eau et du numérique en quête de minerais rares.

À cette fin, de la même manière que l’administration américaine veut gérer directement Gaza avec un fameux et fumeux « comité de la paix », elle place le Venezuela sous tutelle et prépare la dépossession de son peuple de ses ressources.

Lors d’une rencontre avec la presse, quelques heures après ce rapt, Trump n’a rien caché de ce projet qui n’a rien à voir avec la démocratisation du Venezuela et tout à voir avec la rapine capitaliste, sur ses richesses. Le mot « démocratie » est le grand absent de son discours, alors que le mot « pétrole » revient 23 fois, sous les applaudissements des grandes firmes Chevron, ExxonMobil, Apache Corporation, Alon USA...

Cet insupportable acte de piraterie doit être compris dans la nouvelle cohérence impulsée par le grand capital nord-américain en mutation qui veut garder sa prééminence, sa domination sur le monde.

Ce projet déploie plusieurs volets  formant un nouveau système politique.

Il confirme la volonté de s’accaparer toujours plus de richesses du sol et du sous-sol.

Il vise à consolider le pétrodollar –considéré comme unique monnaie de facturation mondiale des hydrocarbures, alors que jusque-là La Chine et d’autres pays qui achetaient le pétrole à Caracas ne réglaient plus celui-ci en dollar, mais en Yuan, tout en portant le projet d’une monnaie commune mondiale. La montée même de la valeur de l’or met en cause le dollar comme monnaie de réserve mondiale alors que la dette des États-Unis atteint l’astronomique somme de 33 442 milliards de dollars.

Il élargit le principe d’extraterritorialité du droit nord-américain, jusqu’à faire arrêter un chef d’État qui n’obéit pas aux ordres de l’imperium. Le message est clair pour toutes et tous : tout chef d’État et de gouvernement se situant dans ce qui est considéré comme la sphère d’influence américaine ne se pliant pas aux recommandations de la Maison Blanche doit se sentir menacé.

La mainmise sur le pétrole Vénézuélien aura des conséquences asphyxiantes sur Cuba qui souffrent déjà depuis des décennies du blocus américain, et au-delà sur toute la régulation des prix de l’énergie, utilisée comme une arme de domination encore plus nette, alors que tout appelle à réduire l’utilisation des énergies carbonées pour sauver le climat.

Les théoriciens de la nouvelle phase de la barbarie capitaliste conçoivent un monde remodelé, redessiné avec un centre, l’imperium. Celui est entouré de ses périphéries soumises*.

L’empire peut ainsi se servir en toute impunité par-delà les souverainetés d’États membres de l’ONU pour satisfaire les besoins de ses industries numériques, militaires, pétrolières et de ses fonds financiers. Ceux-ci préparent en effet cet accaparement depuis des mois en lien avec des personnalités des droites vénézuéliennes.

Il ne cache pas ses objectifs similaires sur le Panama, Cuba, la Colombie, le Groenland. Parallèlement, une entreprise de démantèlement de grands pays comme la Syrie ou L’Iran afin de créer de nouveaux micro-états placés sous le régime du fascisme oligarchique dans lesquels les dirigeants seraient cooptés par une caste d’investisseurs capitalistes qui n’auraient de compte à rendre qu’aux possédants est engagée.

L’Amérique Latine est considéré comme l'arrière-cour des États-Unis afin de mettre les travailleurs de Washington en concurrence avec ceux de São-Paulo, de Buenos Aires ou de Guatemala Ciudad. La partie est loin d’être gagné pour l’imperium puisque les coopérations croisées avec la Chine et d’autres pays des Brics+ sont très avancé avec les grands pays d’Amérique latine.

Dans ce contexte, l'Europe commet une lourde faute en se laissant traiter comme un vulgaire espace périphérique, de plus en plus vassalisé et offerte aux ambitions des extrêmes droites amies de Trump.

 Les contorsions approbatrices de l’enlèvement du président Maduro par les dirigeants européens sont la grave manifestation de cette soumission dégradante.

Et on ne peut qu’être révolté du nouveau clou enfoncé dans le cercueil de la doctrine gaulliste par le président Macron, qui a choisi de nier le droit et de bafouer une parole indépendante de la France humaniste au profit du soutien à la prééminence des États-Unis sur le monde. Croit-il qu’il restera quelques miettes du butin pour la firme Total ? En agissant ainsi, il désarme celles et ceux qui, aux États-Unis, veulent divorcer avec le Trumpisme, sa violence contre les plus modestes et sa surexploitation du travail et de la nature.

Démanteler tout projet de construction européenne signifie la mise sous tutelle du grand capital bancaire, financier, industriel et numérique américain de chacun des pays composant l'Union européenne. Car même cette union ultra-libérale et son « marché ouvert où la concurrence est libre » sont devenus antinomiques aux besoins du capital transnational.

Le toboggan qui accélère le basculement historique nous fait changer de monde. Les États-nations, le droit et la politique sont une gêne pour les forces du protofascisme en marche au pas cadencé.

Ce mouvement mondial, coordonné, est effrayant. Partout, il entremêle la grande oligarchie capitaliste avec ses nouveaux seigneurs de la Tech, le complexe militaro-industriel, des empires technologiques, énergétiques, médiatiques et culturels et des fonds financiers munis des garrots des dettes et de leurs taux d’intérêt.

Le libéralisme économique et ses mandataires politiques, qui ont lâché la bride à ces prédateurs, est lui-même dépassé, et se métamorphose dans des forces ultra-réactionnaires, autoritaires, guerrières, identitaires, climato-sceptiques, masculinistes, racistes.

Laisser l’internationale réactionnaire allumer tous ses feux aveuglants prépare d’immenses périls alors que le bruit assourdissant des guerres militaires et de la pernicieuse guerre au vivant menace de tout emporter.

Nos vœux pour cette année nouvelle ne peuvent donc être naïfs. Ils ne peuvent éclore sans de solides et déterminés combats unitaires pour empêcher que les forces de la mort ne poussent notre humanité commune vers les ténèbres sous les feux de la destruction du droit, de l’arme nucléaire, des dévastations sociales, démocratiques, climatiques et de la biodiversité.

Les grands défis de l’heure deviennent de vitaux enjeux de civilisation qui surpassent - et de loin - toutes les vaines querelles qui minent le champ progressiste et la perspective d’un monde commun juste, libre, promoteur du désarmement et de la paix.

Face au défilé aux couleurs vert-de-gris des militaristes et leur funeste théorie de « l’ économie de guerre », des destructeurs des droits humains et sociaux, des affameurs de la démocratie et de la solidarité, des agresseurs de la science, du savoir et de la culture, il est urgent d’opposer un front commun populaire, progressiste et démocratique large pour co-élaborer un projet de changement social, démocratique, environnemental, de coopération et de paix.

Les progressistes européens doivent urgemment remettre sur le métier le projet d’une autre construction européenne coopérative, autonome, respectueuse des nations et des peuples qui la composent, promouvant le bien-être des populations, les œuvres d’humanité : écoles, universités, hôpitaux, logements, transports, culture, recherche, alimentation, transition écologique des activités. La force d’une autre construction européenne résiderait dans un projet permettant l’exercice du pouvoir par les travailleuses et travailleurs sur la production, sur la création monétaire poussant un projet de monnaie commune mondiale contre la domination du dollar.

Elle se donnerait de la force si elle défendait bec et ongles le droit contre la barbare loi du plus fort.

Une telle Europe chercherait des alliances fortes auprès des peuples des pays du Sud, en s’intéressant aux projets des pays membres des Brics+, en produisant des efforts pour le désarmement notamment nucléaire en s’associant au Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), en développant une diplomatie climatique et une économie de paix, inventant une sécurité sociale, sanitaire, alimentaire, écologique.

Une construction européenne à partir des besoins populaires, associant les peuples serait à la fois la garantie de son autonomie et du recul des forces d’extrême droite relaies de la politique de l’internationale réactionnaire et fascisante basée à Washington qui menace chacune et chacun d’entre nous. Refusons le rendez-vous avec le désastre.

Patrick Le Hyaric

Le 5 janvier 2025

* Voir mon livre « Un monde à la renverse » des pages 89 à 97 ou je détaille ces stratégies impérialistes.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.