Comment décrypter le mystère des urnes ?

Contrairement à une idée reçue, une campagne électorale ne se clôt pas la veille d’un scrutin, mais se prolonge le soir même de l’élection, sur les plateaux de télévision, le lendemain dans les éditoriaux des « grandes plumes », et durant plusieurs semaines encore à travers les interprétations « à froid » des politologues.

Contrairement à une idée reçue, une campagne électorale ne se clôt pas la veille d’un scrutin, mais se prolonge le soir même de l’élection, sur les plateaux de télévision, le lendemain dans les éditoriaux des « grandes plumes », et durant plusieurs semaines encore à travers les interprétations « à froid » des politologues. En clair, il n’y a pas un mais deux dépouillements. Le premier, matériel, juridiquement codifié, officiel, consiste à décompter des enveloppes, à les ouvrir, à agréger des bulletins de vote et à proclamer des résultats : « the winner is … ». Le second, plus symbolique, non estampillé juridiquement, officieux quoique se déroulant au vu et au su de tout le monde, consiste à « faire parler des voix », par définition anonymes (secret de l’isoloir) et surtout « muettes » (les bulletins annotés, ceux « qui parlent trop », étant impitoyablement tenus pour « nuls »). Il s’agit alors pour ces véritables « ventriloques sociaux » que sont - concurremment mais de concert - les responsables politiques, les journalistes spécialisés, les sondeurs et les politologues (souvent les mêmes…) de lire et de traduire « les messages » que « la France », le corps électoral, les citoyens, l’Electeur, les électeurs … ont entendu « délivrer ». Ces « accoucheurs de sens » (parfois au forceps) co-produisent, quoiqu’ils s’en défendent, un verdict qui fera, sinon loi au moins foi. Tel homme, parti, bloc ou coalition ont gagné, leurs adversaires ont perdu, et voici pourquoi…

L’arbitraire social et scientifique qui entache la plupart de ces interprétations est double :

– Comme souvent dans le monde social, sous couvert de décrire, on prescrit et les exégètes d’un vote, loin d’être de simples juges arbitres, sont pleinement les acteurs d’une lutte féroce sur le sens (orientation et signification) que l’on doit assigner à un scrutin. Au terme d’une logique classique de self fulfilling prophecy , le fait de pré-dire contribue à faire advenir, au moins dans les esprits. Comme le suggérait ce fin stratège qu’était le général Foch (peut être était il même devenu maréchal quand il prononça cet aphorisme) : « Accepter l’idée d’une défaite, c’est être vaincu ».

– Décrypter le mystère des urnes est, en second lieu, particulièrement périlleux, et l’espace des possibles interprétatifs singulièrement ouvert, quand il s’agit d’analyser un double scrutin (cantonales + municipales), se jouant en deux parties successives (deux tours de scrutin), et dispersé pour le premier entre 36 200 arènes (on le sait, la France compte plus de communes que ses quatre grands voisins italien, allemand, espagnol et britannique réunis), et pour le second entre plus de 2 000 sites. Face à un tel émiettement, la prudence consisterait à plaider l’incommensurabilité : quoi de commun entre la rivalité –parfois féroce- entre deux listes dans un village de 250 habitants et le duel Delanoé-Panafieu ? comment les mettre en équivalence ? Mais ce renoncement à rechercher les clefs d’un scrutin est (retour au point 1) déjà une prise de position : on tend à conforter ainsi la thèse d’une absolue et irréductible localisation des enjeux, thèse qui n’est pas soutenue par n’importe qui.
Pourquoi ne pas « jouer » à notre tour ?

Non pas en entrant dans le concert pour y ajouter sa petite note personnelle, nouvelle interprétation médiocrement originale : ce n’est pas tant X qui a gagné que son adversaire, qui a perdu versus c’est une progression du courant A mais moins importante que prévue (au fait, prévue par qui ?) … A l’écart du bruit assourdissants des « hauts parleurs », on peut jouer plus prosaïquement et non moins sérieusement : en énumérant et en ordonnant quelques uns des étalons, curseurs, grilles de lecture et manières de faire et de défaire, de dire et de dédire quand il s’agit de faire parler des électeurs qui viennent pourtant (joli paradoxe) de s’exprimer quelques heures auparavant. On s’excusera de ne pouvoir être exhaustif, la recension complète des matrices interprétatives étant impossible, et l’imagination (au moins dans ce domaine) restant, 40 ans après 68, toujours au pouvoir.
La première grille interprétative consiste à n’en pas avoir …, à prétendre ne vouloir tirer aucune interprétation politique d’un scrutin.
Position située : elle est plutôt l’apanage des sortants n’ayant rien de politique à dire sur un jeu que conjoncturellement ils dominent et voudraient voir perpétuer ; on trouve également ce refus de trancher parmi les tenants de la majorité gouvernementale du moment qui a beaucoup à perdre d’un scrutin sur lequel la menace d’un vote sanction plane toujours.

Position sous certains rapports légitime (au regards de l’extraordinaire dispersion précitée des unités électorales) mais difficilement tenable pour au moins quatre raisons :
a) l’exégète renonce au statut enviable de ventriloque que ses concurrents ne manqueront pas d’endosser à sa place.
b) il s’engage dans une définition toujours hasardeuse et spéculative de ce qui est politique et du périmètre (oh combien variable) de ce qui ne le serait pas.
c) il est contraint de nier l’existence de votes politiquement orientés, et doit universaliser l’existence idéalisée et passablement problématique d’un Electeur en état d’apesanteur politique et social, uniquement soucieux des intérêts collectifs de sa Cité.
d) Il est parfois contrarié et contré, dans son propre camp, par des portes paroles imprudents ayant d’avance concédé la dimension potentiellement politique et nationale du scrutin (en 2008, on se souviendra qu’exceptionnellement, l’exemple vint de très haut…).

Une fois admise la teneur et l’inégale densité politique d’un scrutin, reste à débusquer dans les chiffres (dont on sait, à l’image des électeurs, qu’ils ne parlent pas d’eux même) ou dans les « données » statistiques (dont on sait qu’elles sont toujours quelque part « construites ») de quoi nourrir un argumentaire, si possible ad hoc. C’est ici que les élections municipales (surtout quand elles sont couplées, pour moitié, par des cantonales) font figure de cas d’école exemplaire, car en fait de chiffres et de données, la moisson est surabondante qui autorise toutes les interprétations, et jusqu’aux plus contradictoires.


Tout est potentiellement dicible et soutenable et il est ainsi loisible à chacun de puiser ses éléments de preuve dans un stock que l’on peut trier d’une dizaine de manières différentes, la combinaison de ces dix grilles produisant des centaines d’énoncés explicatifs possibles comme chacun pourra en juger dimanche soir et dans les jours qui suivront.

1. On peut d’abord s’appuyer sur la distribution partisane des suffrages exprimés ou des sièges ou sur le niveau, la déclinaison (par taille de commune par exemple) ou l’évolution des taux d’abstention, cette « variable » s’avérant très précieuse pour relativiser la signification d’un scrutin, ou pour en appeler à la mobilisation dans l’hypothèse d’un second tour.

2. On focalisera l’attention sur le scrutin cantonal, ou sur le scrutin municipal, l’un pouvant éventuellement servir d’utile antidote ou de « garde fou » à l’autre.

3. Selon la même logique, on pourra mettre en miroir quand ils sont partiellement discordants (cas des municipales de 1983, des législatives de 2007), le premier et le second tour à l’aide de prédicats comparatifs convenus : confirmation, amplification, atténuation , inversion … des flux ou reflux que l’on aura préalablement cru pouvoir détectér.

4. Les calculs peuvent être opérés en voix ou en sièges. Les premiers sont malaisés pour le scrutin municipal et ne peuvent porter exhaustivement que sur les cantonales (totalisations nationales bizarrement peu évoquées le 9 mars 2008, opportune panne informatique du Ministère de l’Intérieur oblige). Les calculs en sièges peuvent faire leur miel de ces « résidus » et autres « inclassables » des classements partisans que sont les élus « actions locales et intérêts municipaux », « divers gauche » ou « droite » « favorables à la majorité » ou à « l’opposition » que le même Ministère de l’Intérieur catégorise si savamment, gonfle ou dégonfle au fil des besoins.

5. Faute de pouvoir matériellement embrasser l’ensemble d’un paysage, on pourra choisir de limiter ses investigations à telle ou telle unité géographique (un ou des départements ou villes), la liste de ces localités érigés en « témoins ou en « tests », variant symboliquement selon leur taille, la notoriété nationale du sortant ou de ses prétendants, le caractère prétendument édifiant des récits de victoire ou de défaite annoncée : les villes communistes de ce qui reste de la banlieue rouge, les cités tenues ou convoitées par le FN, les luttes intestines à une même famille politique (Reims, Metz aujourd’hui, Paris et Lyon, il y a sept ans), les successions hasardeuses et le trop plein d’héritiers (dans le passé Defferre à Marseille, Barre à Lyon, aujourd’hui Neuilly …)

6. Il n’est pas sans intérêt de jouer sur des effets de seuil : dans un ordre de couverture croissante et de morphologie décroissante : P.L.M. (Paris Lyon Marseille), les cinq plus grandes cités françaises (en y agglomérant comme en 2008 – mais pas en 2001 ni en 1995- Toulouse et Nice), les villes de + 100 000 habitants (magie des chiffres ronds), de + 30 000 habitants (seuil d’application de l’ancien mode de scrutin avant 1983), de + de 20 000 h (seuil choisi pour affirmer leurs prétentions par F Hollande et P. Devedjian), de plus de 3 500 habitants (seuil juridique de l’actuel mode de scrutin). Ce choix de l’échantillon n’est pas totalement innocent, ni arbitraire : en 2001, circonscrire l’analyse à Paris Lyon Marseille autorisait à parler d’une victoire (assez inespérée) de la gauche (alors même qu’elle était minoritaire en voix dans les deux grandes cités conquises) ; le solde net était quasiment équilibré au dessus de 100 000 habitants, mais devenait franchement négatif si l’on descendait le curseur à 30 000 h (perte nette de 23 mairies pour la gauche sur 244, soit près d’un dixième) ; le gain net de l’opposition de droite montait à + 42 pour les 583 communes de + 15 0000 h (mais en pourcentage relatif il passait de -10% à – 7% …) ; toutefois dans l’ensemble des communes de + 3500 h, la perte pour la gauche était limitée à 14 villes pour un total de 2650 (O,53% …) et suggérait donc un quasi équilibre.

7. Gains bruts vs Pertes nettes. On l ‘aura compris, les « raz de marée » nationaux (logique des élections intermédiaires jouant pleinement) sont plutôt l’exception (pour 11 élections municipales, il n’y en eut depuis 1945 pour les communes urbaines, que trois véritablement avérés : 1947 pour le RPF naissant, 1977 pour l’opposition de gauche, et plus modestement, 1983 pour l’opposition de droite) ; les mouvements sont donc rarement unidirectionnels. Des pertes pour un camp peuvent être, plus ou moins partiellement, contrebalancées par des gains. D’où l’utilité de raisonner ici en brut, là en net. Mais là encore, où placer le curseur ? la perte pour la droite de Paris est elle compensée ou compensable par le gain de 300 bourgades de 4.000 habitants). Démographiquement, oui. Politiquement ????

8. Une défaite (ou une victoire) n’est jamais absolue. Plus exactement, l’effet de verdict des commentateurs autorisés s’autorise (comme l’eut dit Coluche) de la recherche complexe et infinie (comme l’eut dit Proust)du temps, sinon perdu, au moins passé. En clair, comment apprécier la déclivité de la pente, si pente il y a ? comment jauger d’une évolution ? sur quelle base de départ appréhender l’ampleur d’une éventuelle dynamique ? Raisonnera t’on sur la base du scrutin précédent de même nature (les municipales de 2001) ? Raffinera t’on l’analyse en retenant comme étalon de base le scrutin chronologiquement le plus proche (présidentielles de 2007 ?). Choisir la première option (2008/2001) pourrait conduire, à l’heure où ces lignes sont écrites (deux jours avant le second tour) à diagnostiquer une victoire de la gauche ? Arbitrer pour la seconde (2008/2007) conduirait à égrener la longue liste des villes reconduisant leur maire sortant UMP là où S. Royal l’avait emporté, parfois largement (l’inverse est également possible mais semble t’il, moins fréquent).

9. On s’est jusqu’ici situé dans l’hypothèse « raisonnable » d’une comparaison terme à terme (des voix avec des voix, des sièges avec des sièges). C’est oublier cette fantastique innovation qu’a été, depuis 1977 et « la bataille de Paris » Chirac/d’Ornano, la prolifération (de plus en plus systématique) de sondages préélectoraux sur terrain local, laquelle autorise désormais à comparer des résultats réels ex post à des pronostics d’intentions de vote ex ante. L’exégèse en sort, sinon plus informée, en tout cas, plus casquée et armée. Il est désormais possible en se parant des apparats de scientificité de la technologie sondagière, d’avancer que telle « poussée » attendue est plus atténuée que prévu, et sur la base de ces anticipations fragiles quoique prégnantes, de gloser, de discuter et de se disputer gravement sur les noms de baptême et autres métaphores aquatiques idoines : tsunami, raz de marée, vague, léger flux, vaguelette, eaux calmes, reflux, marée descendante …

10. Autre comparaison alimentant toutes les spéculations, l’étalonnage des résultats « réels » à l’aune des espoirs proclamés des protagonistes. La prudence consisterait ici à ne pas se targuer – au moins publiquement- d’objectifs chiffrés de conquête ou encore de mettre la barre délibérément très bas (quoique « à vaincre sans péril… »). L’une des innovations du scrutin de mars 2008 aura été la fixation par les responsables du PS et de l’UMP de seuils de victoire (vingt villes enlevées pour l’UMP, deux tiers de villes reconquises pour le PS), ces dangereux défis pouvant cependant (retour aux étalons antérieurs) être contournés après coup par une discussion sur l’importance (symbolique, démographique…) des cités perdues ou (re)gagnées.
Enfin, le sentiment d’une exégèse sans fins sinon sans finalité sera conforté par les projections que ne manqueront pas de faire des commentateurs dont la grandeur semble se mesurer à la dextérité avec laquelle, lestés de telles grammaires, ils articulent passé (re)composé, présent immédiat et futur antérieur. Dans la longue chaîne des scrutins qui scande et ponctue la vie politique d’un pays, la question ne manque jamais d’être posée in fine : cette élection en préfigure t’elle d’autres ?, à venir, et dont on pré formate déjà - les urnes à peine vidées - les futurs contours et autres catégories d’entendement.

 

 

« Faire parler des voix » …. Florilège d’un sortilège


« Mauvais dimanche pour les clichés électoraux.Ils ont tous été battus », Serge July , Libération, 13 mars 1989 (municipales)


« Le grand vainqueur des municipales, le seul vrai vainqueur sans doute, c’est le maire », J Julliard, Nouvel Obs, 16 mars 1989. (municipales)


« L’expérience montre que les Français sont statistiquement intelligents ; aujourd’hui ils veulent un changement de politique qui ne soit pas l’écrasement de la majorité précédente », M. Ullman, L’Express, 19 mars 1986 (législatives et régionales)


« A tout seigneur, tout honneur ; le premier des gagnants, c’est de toute évidence, l’électorat. Il a réussi son coup au millimètre près. », S. July, Libération, 17 mars 1986 (législatives et régionales).

« Les électeurs français, qui sont les plus malins du monde, ont parfaitement tiré parti des ressources variées du scrutin à deux tours. Au premier tour, ils ont averti. Au second, ils ont réélu. » J. Julliard, Nouvel Obs, 28 mars 1983, (municipales).

« Inconséquent l’électeur français qui sanctionne la gauche le 6 mars et manifeste le 13 son peu de confiance dans la droite ? Pas vraiment. Il a simplement voulu donner à l’une et à l’autre une leçon de modestie », G Mamy, Nouvel Obs, 168 mars 1983 (municipales)

 

Pour des analyses plus poussées, du même auteur sur le même thème


« Faire parler d’une seule voix ? Les scrutins municipaux des 11-18 mars 2001 », Regards sur l’Actualité, 270, La Documentation française, avril 2001

« Mais qui a gagné ? Les mécanismes de production des verdicts électoraux (le cas des scrutins municipaux) », in Lagroye, Lehingue, Sawicki (eds), Mobilisations électorales, PUF, 2005.

« Les interprétations polyphoniques d’un scrutin.Le « non » français à la Constitution européenne (mai 2005) », in Cohen, Vauchez (dir.), La Constitution européenne. Elites, mobilisations , votes, Editions de l’Université de Bruxelles, 2007.

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