Triangulons ! Triangulons ! Il en restera bien quelque chose

Ainsi, l’opportunisme politicien est en pleine action, même pendant les attentats. C’est la raison d’être des hommes de pouvoir. Parmi les armes politiques en sa possession, celle de la triangulation est d’une grande utilité.

Stéphane Robert, journaliste à France culture donne une définition de la triangulation politique :" 

C'est une stratégie, théorisée par l'âme damnée du président américain, Bill Clinton, en janvier 1995. Dick Morris. Il était alors son conseiller en communication...  A l'époque, Clinton est au plus mal. Les Républicains viennent de remporter la majorité dans les deux chambres. Et sa réélection pour un second mandat parait très compromise...

Dick Morris élabore alors son concept de "triangulation". "Tu vois Bill, lui dit-il. Actuellement, il y a deux camps. Idéologiquement opposés. Les démocrates et les Républicains. Et entre les deux, une barrière infranchissable. Résultat, la situation est complètement bloquée. Si tu franchis la barrière, que tu récupères une partie des propositions du camp adverse, tu traces une ligne entre les deux. Et ça forme un triangle, d'un côté les démocrates, de l'autre les Républicains, et toi tu te situes au milieu mais au dessus. Toi tu es le sommet du triangle. Tu domines... "

Résultat, ça a fonctionné. Clinton a été triomphalement réélu en 1996..."

Il serait naïf de croire que la politique s’arrête sous le régime de l'État d’urgence, que les intérêts et enjeux de pouvoir gouvernemental disparaissent en cas de drame national. Le système politique perdure de façon close et autonome, indépendamment des circonstances extérieures et intérieures, tant que l’état reste souverain sur le territoire et que les institutions fonctionnent. On a bien la preuve en cette période de campagne électorale. Le président en première ligne, face à l’adversité, reste un prétendant au renouvellement de son mandat. C’est inscrit dans les règles de la compétition démocratique. 

Ainsi, l’opportunisme politicien est en pleine action, même pendant les attentats. C’est la raison d’être des hommes de pouvoir. 

Parmi les armes politiques en sa possession, celle de la triangulation est d’une grande utilité. La triangulation est un outil politique de grande efficacité dans un système démocratique moderne et complexe basé sur la concurrence de l’offre, il est décisif lorsque deux camps idéologiques s'affrontent. Les précurseurs sont Bill Clinton en 1996 et Tony Blair en 1997, Nicolas Sarkozy contre le Front national en 2007. 

François Hollande, assisté du premier ministre semble en être un amateur et même un professionnel.  

Il était plutôt connu pour être un expert de la triangulation au sein même de la gauche : le discours du Bourget en est un exemple fameux. Pour le second, c’est un peu sa marque de fabrique : exister à gauche, au sein du parti socialiste de façon minoritaire en triangulant sur les valeurs d’une république intransigeante et « pragmatique » lui ont permis d’accéder à Matignon dans un environnement de droitisation de la société. 

 L’affirmation de l’autorité et l’augmentation de la sécurité, valeurs de droite, sont parfaitement adaptées en cas d’urgence, aussi bien à la situation concrète qui nécessite des mesures drastiques et très rapides qu’à l’unité du peuple dans toutes ses composantes, aussi bien qu'à la communication politique en vue de sa future réélection en 2017 sur une base électorale recentrée, dans le contexte prévisible de l’effondrement de la droite républicaine et de la perte d’une grande partie des électeurs à gauche du PS. 

 Mais la triangulation ne vise pas à « siphonner » entièrement le camp adverse, car dans ce cas, il ne s’agit plus d’une triangulation, mais d’un changement de camp, ce qui n’est pas le but. Il s’agit uniquement de rafler la partie la moins militante de l’électorat adverse en lui envoyant des signaux compatibles avec ses idées. L’autre écueil consiste aussi à ne pas trop perdre de ses propres électeurs, car dans ce cas le rassemblement majoritaire final est impossible.   

C’est là où l’affaire de la déchéance de nationalité intervient. En affichant cette mesure purement « identitaire », remettant en cause le droit du sol, véritable chiffon rouge pour la gauche, le président envoie des signaux très forts à la droite réactionnaire et aux républicains conservateurs de tous bords. Mais sachant que cette mesure n’a pas ou peu d’efficacité opérationnelle contre le terrorisme, il ne serait pas étonnant qu’il l’utilise comme un leurre sur lequel va se jeter une majorité de parlementaires socialistes. Prenons le pari qu'ils voteront contre, la mesure ne sera pas adoptée et la majorité pourra se rassurer d’avoir sauver l'ultime marqueur de gauche de la présidence Hollande, masquant ainsi l’adoption des autres mesures sécuritaires préconisées. 

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