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Billet de blog 7 avr. 2015

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Insécurité culturelle ou incertitude conceptuelle ?

Sans nier la réalité du malaise français face à la complexité grandissante de la société globale, le définir par la notion d’insécurité culturelle est problématique. Et ce principalement pour des questions sémantiques impliquant des catégories qui peuvent nuire à la recherche de la solution politique progressiste du problème.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sans nier la réalité du malaise français face à la complexité grandissante de la société globale, le définir par la notion d’insécurité culturelle est problématique. Et ce principalement pour des questions sémantiques impliquant des catégories qui peuvent nuire à la recherche de la solution politique progressiste du problème.

L’insécurité culturelle serait le troisième terme de la triade des insécurités sociopolitiques : insécurité civile, insécurité économique et insécurité culturelle, donc.

Malgré toutes les précautions que M. Laurent Bouvet prend dans son livre pour définir ces deux termes, tout en niant paradoxalement à leur association la valeur de concept, leurs opacités respectives s’additionnent et la notion ainsi crée reste obscure. L’analyse de la dénomination d’un phénomène n’est jamais stérile et l’absence du terme de sentiment précédant l’insécurité est une erreur qui nuit à la qualité et à la justesse des prescriptions politiques qui pourraient en découler.

 Évidemment, le sentiment n’exclut pas la réalité et l’anxiété ne doit pas être disqualifiée sous prétexte qu’elle ne serait que psychologique. Elle doit être traitée, mais le remède ne sera efficace, en accord avec un modèle de société ouverte, qu’à partir d’une exposition correcte des problématiques induites par la situation.

Si l’insécurité est un sentiment et qu’il s’agit de répondre à une anxiété psychologique, on se concentrera sur le sort des sujets anxieux en tentant d’améliorer leur environnement et leur bien-être c’est-à-dire qu’on visera à l’augmentation de la confiance entre les individus ; par contre si l’insécurité est une réalité objective, c’est qu’il y a danger et l’on criminalisera les auteurs de l’insécurité en appelant la police. L’anxiété s’apaise, l’insécurité se réprime.

 Le terme anglais cultural anxiety  qui est le cousin sociologique de l’insécurité culturelle à la française a le mérite de rester sur le plan subjectif, donc interne, de la perception d’une situation sans impliquer automatiquement sa réalité externe.

Car alors que le sentiment d’insécurité ou d’anxiété renvoie au ressenti d’un environnement incertain, l’insécurité (tout court) postule qu’une situation manque objectivement de sécurité.

S’il y a objectivement un risque ou un danger potentiel, le devoir d’un état dans ses fonctions régaliennes est d’intervenir pour éliminer cette insécurité. Et c’est là où l’ajout de l’adjectif culturel est hautement problématique.

La disparition des charcutiers-tripiers sur certains marchés n’est pas le résultat de la victoire culturelle des bouchers hallal sur les marchands de saucissons pur porc, mais plutôt la réalité de la ghettoïsation de la société et ses conséquences sur le marché de l’offre et de la demande des métiers de bouche.

Le ministère de l’Agriculture s'occupe de l’insécurité alimentaire en prenant des mesures normatives et de contrôle sur la production et le commerce des denrées alimentaires, les ministères de l’Intérieur et de la Justice visent à réduire l’insécurité des biens et des personnes, en protégeant la propriété privée et en arrêtant les coupables de violence, tous deux en intervenant de façon préventive et de façon coercitive.

Devrait-on créer une brigade de sécurité culturelle afin d’agir sur les contrevenants à la sécurité culturelle ?

La responsabilité personnelle d’un délinquant est engagée et il doit répondre de ses méfaits en vertu de la loi, peut-on considérer qu’il y a une responsabilité culturelle que la Justice pourrait convoquer pour punir un délinquant culturel ?

C’était une des conséquences prévisibles du funeste ministère de l’Identité nationale.

 L’insécurité économique et sociale par exemple, induite par le chômage et la précarité peut et doit être corrigée par des mesures économiques et sociales visant à la réduction des risques. Une situation d’insécurité se corrigeant toujours par une augmentation de la sécurité. Or dans le cas de l’insécurité culturelle, on voit bien qu’il y a une profonde impasse logique dans ce raisonnement et un piège politique à éviter pour qui prend au sérieux l’idée qu’on se fait d’une société ouverte et démocratique.

S’il y a une insécurité culturelle et afin d’y remédier en conséquence, il faudrait pouvoir définir ce qu’est la sécurité culturelle. Or il ne peut y avoir de sécurité culturelle, car la culture n’est ni un état de fait, ni un lieu, ni une situation objective. Il peut donc y avoir une insécurité sociale, mais certainement pas insécurité culturelle autre qu’un sentiment.

Alerter sur l’insécurité culturelle des Français, c’est appeler l’État à y répondre de façon concrète et positive en promulguant des lois et des règlements adaptés à la préservation de son contraire : la sécurité culturelle. Réduire l’insécurité culturelle devrait le mener à agir sur les causes culturelles de l’insécurité. Pour ce faire, il n’a qu’un seul moyen : restreindre la liberté culturelle des uns pour préserver la sécurité culturelle des autres.

Pour être cohérent, cela veut dire approuver, par exemple, l’idée du maire de Béziers de baptiser une rue au nom d’un représentant de l’OAS, sous prétexte d’augmenter la sécurité culturelle de ses électeurs ; or on voit bien qu’au final il ne fait que flatter certains nostalgiques en augmentant le sentiment d’insécurité culturelle des républicains (qu’ils soient d’origine algérienne ou non).

Pour prendre un autre exemple, intervenir sur la culture par décret culturel, s’apparenterait dans le domaine de l’art à remplacer les expositions d’art abstrait par des collections de santons sous prétexte que l’abstraction peut-être anxiogène et que l'art provençal participe à la sécurité culturelle des amateurs de crèches. On voit bien que sous prétexte de réduire l’insécurité culturelle, on ne fait ici que favoriser l’hégémonie culturelle de certains sur l’espace public. 

On peut admettre que l’état réduise la liberté de parole en cas d’appel au meurtre, au racisme ou à l’antisémitisme, mais en démocratie, on ne comprendrait pas qu’il tente d’intervenir sur l’expression des représentations culturelles des citoyens dans l’espace public en les hiérarchisant ou en les favorisant de façon inégalitaire. Une façon efficace de le faire pourrait être de favoriser le cloisonnement des différentes cultures pour éviter leurs antagonismes et donc d’installer le communautarisme. Ce qui n’est pas, je crois, le but de l’intervention de M. Bouvet.

Dans une société démocratique non communautariste et malgré tout multiculturelle, l’espace public doit rester un bien « sans maitre » échappant à toute privatisation et à toute concurrence. C’est une des vertus de la laïcité. Dans le cas contraire, on ne fait qu’antagoniser les citoyens et de ce fait, on augmente le mal-être global.

La culture et la société sont deux choses bien différentes n’agissant pas sur le même plan de réalité. Il ne faut pas qu’à cause de cette malheureuse expression on vise à confondre la juste anxiété face à un monde qui change et la critiquable attitude face aux Français qui changent.

Dans un cas on agit politiquement sur des conditions, dans l’autre on est tenté d’agir sur des citoyens en tant qu’ils sont allogènes. Alors oui, c’est cela le « politiquement correct », et ce n’est ni une lâcheté ni un aveuglement, c’est un choix qui consiste à problématiser correctement les questions qui se posent dans la société afin d’y répondre démocratiquement dans une perspective progressiste. Le politiquement correct est un choix politique fort qu’il faut parfois assumer. Car à théoriser les antagonismes des citoyens dans ce qu’ils représentent les uns pour les autres, à courir derrière une hypothétique sécuritéculturelle, on les enferme dans un jeu de miroir de dignités concurrentes. À parler d’insécuritéculturelle réelle, on justifie l’insécuritéculturelle avancée par ceux pour qui un mariage ne vaut que pour un homme et une femme, ou ceux pour qui la représentation du prophète doit être interdite.

Participer à une société paisible, ce n’est certes pas refuser toutes normes ou l’affirmation de valeurs, ce n’est pas accepter n’importe quoi, n’importe où, c’est encore moins nier notre histoire, mais c’est avant tout choisir le contenu de ces valeurs et favoriser ce qui protège la diversité plutôt que celles qui imposent une hypothétique sécurité culturelle. Prendre au sérieux le sentiment d’insécurité culturelle de tous les Français c’est considérer qu’ils doivent converger avec un projet culturel commun à construire qui par définition est dynamique et incomplet et surtout ne pas céder à la confusion des névroses identitaires d’où quelles viennent.

 Grâce au travail du sociologue allemand Nicklas Luhmann qui est rarement soupçonné d’angélisme bobo, on comprend que la vraie question n’est pas celle d’une pseudo insécurité culturelle peu féconde, mais plutôt celui de la complexité sociale dans ce qu’elle a d’inévitable aujourd’hui. Pour lui, la confiance est le mécanisme de réduction de cette complexité : « La confiance au sens le plus large du terme, c’est-à-dire le fait de se fier à ses propres attentes, constitue une donnée élémentaire de la vie en société. (...) si l’homme ne faisait pas confiance de manière courante, il n’arriverait même pas à quitter son lit le matin. Une angoisse indéterminée, une répulsion paralysante l’assailliraient. (...) Nul ne peut supporter une telle confrontation immédiate avec la plus extrême complexité du monde »

 Si l’on prend le problème par l’angle positif de la confiance indispensable à toute vie en société, on voit bien que la solution prend une autre tonalité, il ne s’agit plus de voir la société comme un lieu dangereux appelant des solutions normatives autoritaires ou liberticides contre certains pour préserver un statu quo culturel imaginaire, mais bien d’entretenir chez les citoyens dans leur ensemble un sentiment positif de confiance plutôt qu’un sentiment négatif de sécurité.

Il eût mieux valu donc garder l’idée à connotation psychologique de l’anxiété culturelle qui serait la conséquence d’autres phénomènes concrets et non culturels (logements, formation, ghettoïsation...) afin d’y répondre par des moyens sociaux et politiques adaptés, mais tout aussi non culturels.

Le fameux récit national dont on manque tant est l’objet de toutes les convoitises et pour une fois qu’il reste encore une différence entre la droite et la gauche quelque part dans le discours politique, ce n’est pas le moment de la gommer en investissant dans un récit culturaliste qui sous prétexte de reconnaître et de réduire l’anxiété face à la complexité sociale refuserait la diversité inévitable du monde que nous devons construire. 

Laurent Bouvet - L'insécurité culturelle - 2015

Niklas Luhmann - La confiance - 1968/2006

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