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Billet de blog 23 mars 2015

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À nos amis, à nos ennemis et à ceux qui les trollent

Sans revenir à l’analyse des propos de Jean-Luc Mélenchon, ni aux articles de fond sur l’Ukraine et malgré la gravité du sujet, on peut s’amuser à tenter de faire un inventaire des avis exprimés, d’où se dégagent quelques catégories :

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le gros problème Poutine.

Timothy Snyder est un historien américain, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et orientale, il a beaucoup écrit sur la Première Guerre mondiale et c’est intéressé récemment à la seconde dans un ouvrage intitulé Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline (Gallimard – 2012). Son article publié dans The New York Revue of Books en novembre 2014 (lien ci-joint), apporte un éclairage subtil aux lecteurs cherchant à comprendre ce qui se passe dans la tête de Vladimir Poutine. 

Timothy Snyder y repère le glissement sémantique opéré par Vladimir Poutine, lors d’une conférence avec des historiens russes, au sujet du Pacte Germano-Soviétique. Celui-ci contredit habilement la doctrine défendue officiellement depuis 1945, ainsi que sa propre opinion lorsqu’il qualifiait en 2009 ce Pacte « d’immoral ».

De ce glissement imperceptible, il tente de décrypter le fond de la pensée poutinienne en matière de relation avec l’Europe dans la perspective de son concept d’Eurasie :

Vladimir Poutine : « L’Union soviétique a signé un pacte de non-agression avec l’Allemagne. Ils disent : “Oh ! c’est mal !” Mais qu' y a-t-il de si mal, si l’Union Soviétique ne voulait pas se battre ? Qu’y a-t-il de si mal ? ». (Lien ci-joint) 

Pendant des dizaines d’années, l’Union Soviétique, souhaitant apparaitre comme une force de paix intrinsèquement antinazie, afin de se ranger clairement dans le camp des vainqueurs, a pris soin de minimiser le fameux pacte, expliquant qu’il était dû à une attitude pragmatique de l’URSS devant se réarmer et gagner du temps face au péril nazi.

Le tribut payé par la population russe à la victoire sur Hitler à partir de 1941 était bien la preuve, à postériori, de l’antinazisme russe, réalité que même le plus anticommuniste ne pouvait nier. Or, on sait aujourd’hui qu’il y avait dans ce pacte une clause secrète qui divisait l’Europe en deux : l’ouest aux nazis l'est aux soviets.

Le but de Staline était bien une alliance avec les nazis en vue d’un partage de l’Europe et tout porte à croire qu’il ne croyait pas, jusqu’au dernier moment, à la trahison d’Hitler. Vu sous cet angle et dans la situation actuelle de rapprochement entre l’extrême droite européenne et le gouvernement Russe, ce changement de discours pose des questions.

Tout en étant opposé à la vision des faucons américains persuadés qu’il faut stopper militairement Vladimir Poutine en Europe et aux pièges d’une propagande atlantiste irresponsable, on ne peut s'empêcher de voir que cette réhabilitation historique discrète de l’alliance avec les nazis, permet de justifier un soutien aux partis de droite les plus extrémistes en Europe . Affirmant une doctrine qui oeuvre à la désintégration de l'Europe en tant qu’Union Politique intégrée et puissance autonome.

On peut comprendre aussi que les Polonais et les Baltes entre autres, qui furent envahis par l’alliance Staline/Hitler avant 1941, aient une inquiétude viscérale à l’égard des tripatouillages de frontières de M. Poutine en Ukraine .

Vu de Paris, il semble raisonnable de refuser cette sémantique agressive qui se révèle sous couvert de victimisation et de s'opposer aux propos pro-poutiniens qui apparaissent çà et là dans la bouche de certains de nos leaders politiques.

Car, quand le dirigeant d’une puissance majeure laisse filtrer dans une interview qu’il a songé à l’usage de la force nucléaire (lien ci-joint) et qu’on habite dans une ville à portée de son arsenal continental, l’ambiance se refroidit d’un coup et il faut trouver en soi un grand sang-froid ou des trésors de naïveté pour ne pas entendre la menace.

L’attitude qui consiste à ne jamais prendre au sérieux le pire juste parce qu’il nous est intolérable de l’imaginer témoigne souvent d’un manque de culture historique, car il faut toujours prendre au sérieux les dictateurs. Ils finissent souvent par faire ce qu’ils disent et c’est en partie à cela qu’on les reconnait.

La médiation franco-allemande est bienvenue et apparemment les provocations néoconservatrices de l’aile dure de la diplomatie américaine sont pour l’instant calmées, les pays Baltes et la Pologne rassurés. Point de vue égoïste s’il en est, car bien sûr nous n’étions pas prêts à faire la guerre pour la Crimée.

Pourtant, il reste un goût amer, car l’intangibilité des frontières en Europe a été bafouée et finalement l’agresseur est parvenu à son but. La violence l’a donc emportée sur le droit. Certes, on peut comprendre que la pression exercée par la force d'attrait qu’exerce l’Union européenne sur les peuples de l’est de l’Europe soit préjudiciable à l'influence du gouvernement russe ; que l’élargissement de l’OTAN demandé par des pays qui se libéraient à peine du joug soviétique soit pris comme une menace et surtout regretter de ne pas avoir stoppé les velléités ukrainiennes d’intégration à l’Europe.

Mais d’un autre coté, le fait de se méfier ou de s’inquiéter publiquement de l’attitude de M. Poutine, à l’aune de sa politique intérieure et extérieure depuis son arrivée au pouvoir n’est pas du tout révélateur d’une position belliqueuse et agressive, plutôt une saine réaction aux menaces. L’histoire nous prouve que l’avis opposé qui consiste à croire qu’en adoptant une position toujours soumise et apaisante on éloigne les dangers ne fait que conforter celui qui prend les Européens pour des hédonistes dégénérés, dans sa certitude qu'ils sont incapables de renouer avec la dimension tragique de l’histoire.

 Le débat en France est souvent caricaturé et dévoyé par ceux qui se refusent d’admettre l’aspect agressif et dangereux du gouvernement de M. Poutine : contredire Poutine et ne pas accepter sa propagande c’est vouloir la guerre, dire du bien de lui en insultant ses opposants assassinés c'est donc oeuvrer pour la paix. Mais, ne pas souhaiter la guerre, ce n’est pas colporter la propagande poutinienne. Critiquer l’Europe dans ce qu’elle a de néo-libéral ne doit pas participer à la détruire comme espace politique. Et c’est bien le reproche que l’on peut-faire à M. Jean-Luc Mélenchon.

Le petit problème Mélenchon

 En se plaçant sur le terrain de la politique française, la teneur et la violence de l’explication de texte au sujet d’un article critiquant les déclarations de Jean-Luc Mélenchon à propos de l’assassinat de Boris Nemtsov, par la quantité et la variété significatives des réactions, sont éclairantes quant à l’état de la gauche dans notre pays. Cosignant un « parti pris » clairement opposé à la tribune de Jean-Luc Mélenchon sur son blog, Fabrice Arfi et Antoine Perraud , soutenus par la rédaction de Médiapart, ont renversé la table. Sans préjuger de telle ou telle motivation tactique politicienne ayant à voir avec les départementales ou la recomposition des alliances à gauche ou au sein du PS comme certains l’avancent, cette tribune était clairement salutaire sur le fond.

Sans revenir à l’analyse des propos de Jean-Luc Mélenchon, ni aux articles de fond sur l’Ukraine et malgré la gravité du sujet, on peut s’amuser à tenter de faire un inventaire des avis exprimés, d’où se dégagent quelques catégories :

 Le jeu des 7 familles

 1 — Les Anti-Mélenchon, Anti-Poutine.

Ils soutiennent l’article, car malgré le fait que Jean-Luc Mélenchon n’y fait jamais l’apologie directe de Poutine, ils comprennent bien qu’il le soutient en adoptant la ligne : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. 

Par libéralisme économique ou politique, ils s’opposent au souverainisme et au radicalisme néocommuniste de Jean-Luc Mélenchon en France et à l’autoritarisme violent de Vladimir Poutine en Russie. On retrouve dans cette catégorie les libéraux de droite et du centre, les socio-libéraux, les socio-démocrates, les libertaires et certains membres de l’extrême gauche. Pour les soutiens de la gauche de gouvernement, c’est un argument à usage interne à la gauche au sens le plus large et qui consiste à souligner l’impasse politique du front de gauche et la dérive de son leader, qui mène à terme, par la désunion, à la défaite de la gauche de gouvernement dans les urnes. Pour les libéraux de droite, c’est un argument externe à la gauche et l’intuition que Mélenchon se révèle dans son soutien à un dictateur et que derrière la catastrophe qu’il représente sur le plan économique se cache un tropisme autoritaire. Les représentants de l’extrême gauche mouvementiste et libertaire s’opposent à Jean-Luc Mélenchon sur le plan politique du rapprochement rouge-brun, Vladimir Poutine étant un modèle international de l'alliance rouge-brune. Ils enragent de voir la base populaire de la gauche être récupérée par un leader charismatique et nationaliste.

Ils sont très largement minoritaires en voix sur le fil des commentaires, mais très majoritaires dans la variété de leurs positions politiques et donc parfaitement désunis en dehors du cadre de la polémique.

 2— Les Pro-Mélenchon non poutiniens

C’est une fraternité religieuse et leur discipline partisane est sans faille. Ils ont un rapport charnel et intime avec Jean-Luc, il est leur voix et leurs mots. Il est pour eux fondamentalement bon, car il donne une dignité tribunitienne à la vulnérabilité politique et économique de leur position. Il est prophétique, c'est la voix de l’histoire. Ils défendent coûte que coûte leur tribun cultivé, mais populaire, qui tient tête sans complexes aux petits marquis des médias et de la pensée unique. Ils l’ont découvert pour la plupart en 2005 et depuis la trahison des élites lors du traité de Lisbonne, ils vivent l’espoir du renouveau de la gauche de la gauche rassemblée, ils sont la « vraie » gauche. 

Ils choisissent le parti de Mélenchon à l’international contre les valeurs qu’ils défendent en France et ils ont été préparés à cette dialectique avec l'expérience Chavez. Ils attaquent l’article sous l'angle de la manipulation : les auteurs auraient tronqué les propos de Jean-Luc, car ils ne sont pas poutiniens et ne peuvent accepter l’image qu’on leur renvoie de leur chef. Leurs arguments manquent de cohérence idéologique. On peut même penser que si Mélenchon revenait en arrière, ils seraient soulagés sur le thème : « vous voyez bien que Jean-Luc n’aime pas Poutine ».

Ils sont les plus nombreux et les plus sincères les plus blessés, aussi, parce qu’ils ressentent comme une trahison de la part de leur journal. Ils appellent au désabonnement de masse, car si Médiapart se dit de gauche, il doit être l'organe de leur parti.

Ils sont très largement majoritaires et virulents sur le fil du commentaire, car ils agissent pour leur survie politique et morale.

3— Les Pro-Mélenchon et Pro-Poutine 

Leur idée est simple : Jean-Luc Mélenchon est l’outil possible à l’échelle nationale de la rupture avec le libéralisme souhaité sur le plan international. Ils défendent l’idée d’une contre-globalisation : la mondialisation des peuples contre celle des systèmes. Entraver la toute-puissance américaine financiarisée c’est le but ultime et pour cela tous les moyens sont bons et Vladimir Poutine est l’homme de la situation. Ils trouvent dans le concept d’Eurasie, la matière à penser l’Europe comme essentiellement non occidentale. Pour la sortie de l’euro sous couvert d’arguments économiques (sujet sur lequel ils trouvent Jean-Luc Mélenchon un peu tiède), ils ont un but essentiellement politique et visent à la désintégration de l’Union européenne et un retour aux États-nations. Ils sont souverainistes (mais pas pour l’Ukraine) et veulent une Europe « non alignée » (c’est-à-dire bienveillante avec Moscou). À la différence de leurs alliés, les pro-Mélenchon non poutiniens, ils sont très informés et résolument « réalistes » sur le plan géopolitique.

Ils sont nombreux mais moins nombreux que les pro-Mélenchon non poutiniens à qui ils servent parfois de caution experte.

 4 — Les Pro-Mélenchon, trolls Pro-Poutine.

C’est le parti russe. Ils sont certainement appointés et par définition font allégeance à Vladimir Poutine. Ils ne sont pro-Mélenchon que par tactique et ils soutiennent tout autant le Front national que le Front de Gauche, ils sont là pour transformer Médiapart en Mediapout car leur métier c'est la propagande. Ils n’ont pas d’autre intérêt que l’influence de la Russie dans le champ politique français et européen. Ils oeuvrent à la fraternité rouge-brune avec un agenda russe et seulement russe.

Ils sont minoritaires, mais professionnels.

5 — Les Pro-Mélenchon, trolls du FN 

Ils trollent par goût et par atavisme, ils ne peuvent pas se permettre de s’afficher, car ils ruineraient instantanément leur influence sur Médiapart, journal de gauche. Ils ne sont pas motivés directement par allégeance à la Russie, mais plutôt à celle de Marine Le Pen. Que des idées proches des leurs soient au pouvoir dans un grand pays est pour eux une grande satisfaction et source d’espoir. Ils ont vis-à-vis de Jean-Luc Mélenchon une attitude politique cynique et dominatrice, car à la différence des pro-Mélenchon non poutiniens, ils partent des valeurs de Poutine pour arriver à Jean-Luc et non l’inverse.

Ils sont minoritaires, mais très actifs, le trollisme permet de nuire au débat, ce qui est leur but. Leur durée de vie sur le fil est courte, car leurs obsessions (antisémites, islamophobes et complotistes) les rendent vite repérables et par conséquent les disqualifient.

6 — Les Pro-Mélenchon du Parti Communiste 

Les commentateurs communistes sont anti-atlantistes, mais ils ne s’avancent pas aussi loin ni aussi clairement que Jean-Luc Mélenchon sur le plan international et veulent éviter le piège du césarisme. Prudents, ils ont prouvé qu’il pouvait lâcher Jean-Luc Mélenchon par réalisme politique local, mais ils ne peuvent le dire ouvertement, car ce serait faire le jeu de la droite et du Parti socialiste, donc ils soutiennent sans participation, reprenant souvent l’argument de la manipulation des propos du leader du Front de gauche par des journalistes « trotskistes ». Idéologiquement, ils ont un problème, car si Poutine a gardé de l’ancienne URSS le tropisme impérialiste et hégémonique, il a clairement tourné le dos à son fondement politique et social. Ils sont alliés des Pro-Mélenchon par solidarité politique et en vertu du rapport de force.

Ils sont minoritaires sur le fil, mais plus structurés politiquement que les simples pro-Mélenchon, leurs commentaires sont argumentés, documentés et dialectiques.

7 --Les Anti-Mélenchon, Pro-Poutine

C’est une catégorie difficile à saisir sur le fil, car lorsqu’ils s’abonnent c’est généralement pour entrer dans la catégorie 4 ou 5. Mais ils préfèrent sévir sur Égalité et Réconciliation, car ils ont peu le goût à la pratique de l’échange d’arguments sur une plateforme gauchiste dirigée par un Journaliste qui écrit Pour les Musulmans.

Ils sont ultras minoritaires sur le fil ainsi que dans la réalité et nous souhaitons du fond du cœur qu’ils le restent.

Alors, toi aussi cher lecteur, que tu sois ami, ennemi ou simple troll, amuses-toi à choisir une catégorie, crées-en une si la liste te paraît incomplète.

Mais n’oublions pas que pendant que nous nous exprimons sur un média libre, Poutine fait la guerre à la démocratie en Ukraine et ailleurs.

Liens :

http://www.nybooks.com/blogs/nyrblog/2014/nov/10/putin-nostalgia-stalin-hitler/

http://www.france24.com/fr/20150315-crimee-vladimir-poutine-arme-nucleaire-russie-ukraine/

http://eng.kremlin.ru/transcripts/23185

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