Un «moment » gilet jaune

Le moment post moderne des gilets jaunes est surprenant en ce qu’il tente de réinventer des espaces communs, de la parole commune. Non pas pour recréer le village d’antan, mais pour se refaire une place dans le village global, celle de sujets de l’histoire, des gens du peuple. Ils dessinent ainsi une réinvention du « forum », de l’être-ensemble, de l’échange du savoir-faire et du savoir-être.

Un « moment » gilet jaune

 

Le moment post moderne, et qui se veut post libéral  des gilets jaunes est chaque jour plus surprenant en ce qu’ils tentent de réinventer des espaces communs, de la parole commune. Ce n’est pas pour recréer le village de grand-père, mais pour refaire dans le village global une place aux véritables sujets de l’histoire, les gens du peuple. Ils dessinent ainsi une réinvention du « forum », de l’être-ensemble, de l’échange du savoir-faire et du savoir-être.

Est-ce réactionnaire ? Il y a dans le mouvement des gilets jaunes une forme esthétique révoltée nouvelle que l’on pourrait appeler  la danse de la vie.  La façon dont ils bougent, dont ils parlent, même si cela est parfois confusément exprimé, est au sens propre un événement, un resurgissement de quelque chose de jusque-là invisible, mais de profondément souterrain depuis cinquante ans, depuis mais 68 : la réinvention du nous collectif quasiment effacé par les décennies de l’abattoir néo libéral. Celui-ci nous disait par ses porte-voix autorisés, souvent aussi « de gauche » hélas, que les révoltes et révolutions contemporaines tentent de restaurer un ordre ancien et périmé, que la vie commune est morte, que « l’ancrage de l’individualisme dans la société », comme l’a affirmé le grand débat, est patent, que l’individu a partout triomphé avec le marché, que l’avenir d’un monde parcellisé et marchandisé est inéluctable. Par peur de ne pas être dans le coup, ces porte-voix n'ont cessé de donner des coups, les traitant de tous les maux. Qu’est-ce qu’un événement ? Quelque chose qui arrive qu’on n’avait jamais vu. Comment être aveugle à tous ces mouvements qui font moment : Occupy Wall Street, nuits debout, ZAD nantaise, révolutions arabes et d’abord tunisienne, podémos, gilets jaunes, révolte grecque, révolte algérienne, révolte soudanaise, jeunes en alerte pour le climat, et ce n’est certainement pas fini. Ce n’est pas lyrisme béat que de noter leur permanence et leur récurrence.

Étrangement, ils rejoignent en cela les peuples premiers dans leur volonté de ne pas disparaître. Ceux-ci en réinventant sans arrêt leur origine tentent de survivre à l’abattoir pour réaffirmer leur souci de réinstaurer un mode de vie  hors de l’exploitation de la nature par les hommes et de l’ homme par l’homme, et de faire resurgir le monde des hommes contre celui des choses. Ce n’est pas le monde d’avant, c’est le monde d’après, comme s’ils parvenaient à sauter par-dessus les générations sacrifiées. Post-moderne, donc. Etonnante période. Peut-être celle d’un ressourcement. L’Histoire est depuis plus d’un siècle en train de bégayer dans le « qu’allons-nous devenir ? », dans le massacre tonitruant des guerres, puis dans le massacre silencieux du capitalisme financier qui causa plus de morts que les celles-ci, voilà un moment comme un cri. Aujourd’hui, les manifestations vont disparaître, mais ce qui finit en quantité  peut se poursuivre  en qualité.  Ne gâchons pas ce moment, donnons lui au moins une chance, écoutons, regardons. Quelque chose est arrivé.

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