Quelle aventure ! Ces entretiens entre Pierre Christin, qui fut le créateur de l'IUT de journalisme de Bordeaux et Edith Rémond qui lui succéda et créa l'IJBA (Institut de Journalisme de Bordeaux) se lisent comme un formidable roman d'aventures.
Tout a commencé avec Robert Escarpi (le célèbre billettiste du Monde), et sa volonté de fonder un lieu de formation pour les futurs journalistes, on appelle ça un Institut Universitaire de Technologie : « c'est-à-dire un institut qui regrouperait toutes ces nouvelles professions, au sens très large, de la communication et de l'information. » (1967) Journalisme est un métier qui doit s'apprendre, comme n'importe quel autre métier, mais qui a des spécificités qui le différencient des études universitaires classiques. Le recrutement de Pierre Christin pour en prendre la direction alors qu'il n'a aucune qualification universitaire particulière en ce domaine relève du coup de poker. Et ça marche, au-delà même de ce que l'on pouvait espérer. Il faut trouver des locaux, des étudiants, des enseignants, des financements et rien n'est moins évident. Christin ne manque pas de culot et d'idées, il sait pêcher les premiers étudiants – des filles, des garçons qui n'ont pas une idée très précise de ce qu'ils vont apprendre et des débouchés qui leur seront offerts, ils et elles viennent de milieux sociaux très divers, n'ont, pour certains, même pas le bac mais une soif de découverte réelle. Pour les profs, c'est plus difficile, parce qu'ils sont habitués à un certain schéma de cours, à des horaires bien définis,« des programmes en béton », des exigences qui ne cadrent pas forcément avec les attentes de Christin ; les intervenants professionnels ne se pressent pas au portillon. Christin bouscule tout son monde- « tout, dit-il, était de bric et de broc. »
Il faut inventer une pédagogie adaptée. « Enseigner le journalisme, ce n'est pas édicter seulement des grands principes du haut d'une chaire (..), c'est travailler à côté des jeunes élèves, près d'une table de montage, d'un magnétoscope, ou d'un ordinateur, pour arriver à un produit final satisfaisant. C'est-à-dire quelque chose plus proche de l'enseignement dans une école d 'Art où le maître dessine à côté de l'apprenti, que d'une transmission orale du savoir. »
Il faut se transformer en commis voyageur pour trouver des stages dans les organes de presse, à la radio et à la télé. Et là encore, de nombreux obstacles sont à franchir. Les grands médias parisiens regardent avec une certaine condescendance ces provinciaux. Mais petit à petit, on commence à reconnaître que les « petits gars » de l'IUT de Bordeaux se débrouillent sacrément bien. Tiens, il se passe donc quelque chose à Bordeaux, il n'y a pas que des bourgeois endormis sur leurs rentes ! (1980)
Tout n'était pas encore gagné. Il faudra l'opiniâtreté d'Edith Rémond pour, au bout de longues années de combat, obtenir que soit fondé un Institut de Journalisme de Bordeaux, construit au cœur de la ville. Davantage d'étudiants, un recrutement plus sévère, des enseignants professionnels et universitaires de qualité, l'évolution est dans la logique créatrice des débuts (j'allais dire bricoleuse, cela risque d'être mal interprété mais c'est un compliment à mes yeux ; il est tellement dommage que d'autres enseignements ne s'en soient pas inspirés). L'Ecole de journalisme de Bordeaux est maintenant reconnue dans sa spécificité et pour ses qualités propres.
Ce parcours ne serait pas complet s'il ne débouchait pas sur une réflexion sur le sens de la profession de journalisme. Un sens qui pourrait sembler se perdre. L'évolution de la presse, des moyens d'information, les chaînes d'information continue, la multiplication des réseaux informatiques, pour le meilleur et pour le pire, aboutissent à une situation dont souffrent tous ceux qui se sont faits une haute idée de leur métier : une méfiance généralisée à l'égard de journalistes que l'on critique pour le manque de fiabilité de leurs papiers, pour le formatage de leurs analyses, pour leur recherche de la nouvelle qui fera le buzz au détriment d'une approche patiente et concrète des réalités sociales, politiques et culturelles. « Avant, les mecs qui étaient respectés, c'étaient des gens qui étaient respectés par leurs pairs, qui disaient « un tel, c'est une grande plume, un tel, c'est un salaud, mais c'est un professionnel de talent. Le clic a tout changé. L'opinion des pairs existe, mais elle n'a plus d'importance opérationnelle. Ce qui compte c'est le nombre de clics. »
Conclusion plutôt désabusée. Alain Accardo avait, en son temps, analysé les conditions économiques qui rendent très précaire la situation d'un grand nombre de journalistes. Pierre Bourdieu, lui, avait insisté sur l(obligation de divertir à tout prix le public pour l'empêcher d'avoir à se poser des questions de fond. Cette évolution de la presse n'est pas spécifiquement française, elle est mondialisée comme le capitalisme qui la voudrait à sa botte. On se réjouit d'autant plus que continuent d'exister des moyens d'information qui résistent aux sirènes de l'époque, qui n'appartiennent qu'à leurs lecteurs et résistent aux facilités des vendeurs de papier. Et de grands jurnalistes comme Florence Aubenas. Ce n'est sans doute pas un hasard si le directeur actuel de l'IJBA, Arnaud Schwartz, est un ancien élève de l'Ecole de journalisme de Bordeaux et a fait une partie de sa carrière à La Croix.