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Billet de blog 2 janvier 2026

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François et Claude Mauriac, les relations complexes entre un père et son fils

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        Il faut rendre grâce à Philippe Baudorre pour le travail patient et précis qui lui a permis de nous donner cette correspondance entre François et Claude Mauriac - faut-il dire entre Claude et François Mauriac ? Tant d'allusions nous échappent, le contexte littéraire et politique est si lointain pour la génération actuelle oublieuse de l'histoire qu'il faut à Baudorre mener une enquête exemplaire pour combler les blancs qui parsèment la continuité de la relation entre le père et le fils. Les notes sont indispensables.

      Comme elles sont complexes, ces relations entre François et Claude ! malgré leurs efforts réciproques de bonne foi, elles n'iront jamais de soi. Je retiens ceci qui m'a particulièrement frappé. Claude - il est déjà adulte - donne son Journal à lire à ses parents, à sa mère d'abord, à son père ensuite. Lequel évidemment lui fait part de ses réactions. Curieuse façon d'établir un dialogue dont l'absence réelle a évidemment beaucoup fait souffrir Claude. François pense lire à Claude le Journal qu'il a tenu durant la Guerre de 14. Quand on parle de la pudeur de cette correspondance, je trouve le terme surprenant. Elle est prodigieusement impudique par bien de ses aspects et c'est d'ailleurs ce qui fait son intérêt. Les mots que l'un et l'autre utilisent ne comblent pas le fossé qui les sépare - ce qui n'a pas été dit n'est pas remplacé, et ne saurait l'être, par ce qui est écrit.

     Le portrait de François qui se dessine est terrible - il n'y a que son oeuvre qui compte, en réalité ; de là sa recherche constante de solitude quand il est plongé dans la rédaction d'un de ses romans - pas le temps de s'intéresser vraiment à ses enfants, malgré les protestations d'amour qu'il ne cesse de répéter ; il part voyager seul, il n'est jamais aussi heureux à Malagar que lorsqu'il y est seul, il s'installe dans un hôtel de Versailles pour écrire je ne sais plus quel livre. Heureusement que Jeanne est là ! mais il trouve le moyen de lui reprocher d'être trop mère poule. Et puis, il y a cette vie sociale qui est la contre-partie de sa notoriété grandissante - les dîners, les réceptions, les mondanités diverses où les enfants sont réduits à ne faire que de la figuration ; il y a ces amitiés qui prennent trop de place et qui font penser aux enfants que leur père aime plus ses amis que ses propres enfants. Est-ce vraiment la condition indispensable pour poursuivre une oeuvre artistique ? Ne pas être dérangé, ne pas être perpétuellement interrompu par les échos de la vie familiale, voir un mot s'envoler, le rythme d'une phrase se déglinguer, laisser en suspens le développement d'une idée dont on ne sait si on la retrouvera ou , alors, elle est si obsédante qu'elle ne le lâche pas même dans le brouhaha du repas.

  Et puis, il y a cette pomme de discorde - Claude s'est durablement éloigné de la religion , et François et Jeanne ne cessent de le lui reprocher. François argumente "Oh ! Dieu se cache bien , je te l'accorde. Le Deus absconditus abuse un peu trop de ce jeu avec sa créature." Jeanne n'entre pas dans ces subtilités. La vie qu'il mène à Paris lui paraît d'absolue licence. Que Claude écrive ne simplifie pas les choses - il commence par des études sur quelques uns des écrivains qui l'ont le plus marqué - mais ce n'est pas la direction que son père voudrait lui voir suivre, la voie royale du roman, François va jusqu'à lui envoyer le début d'un roman qu'il pourrait continuer et quand Claude deviendra un des théoriciens du Nouveau Roman, il n'est pas sûr que François soit totalement convaincu.

La politique est aussi un domaine qui les sépare parfois. Claude se laisse séduire dans un premier temps par l'idéologie des Croix de Feu et ne suit pas son père dans sa résistance contre l'Occupant . ils se retrouvent autour de De Gaulle dans les premiers mois qui suivent la Libération, mais Mauriac est contre la fondation d'un parti gaulliste, alors que Claude y travaillera. Mauriac aura une période très engagée lors de l'Affaire du Maroc et la création du Nouvel Obs de Servan Schreiber ; puis père et fils se retrouveront au retour de De Gaulle aux affaires.

Lire ces lettres, surtout celles que père et fils échangent dans l'illusion de la paix munichoise et l'incertitude des années 38/40, puis dans les premiers mois de la guerre, la peur de la mort, l'effroi de voir s'effondrer le monde dans lequel ils ont vécu, le sentiment que tout ce qui a fait leur vie, leur oeuvre va disparaître à jamais, entre en une bien étrange résonance avec la période que nous vivons.

Le dernier mot à François, parce que la phrase est tellement belle :"il faudra que l'un de nous meure pour que l'autre comprenne que, vivants nous étions déjà séparés par une sorte de mort."

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