A dire vrai, si j'avais su, j'aurais gardé pour moi mes petites réflexions sur le mensonge. Je n'ai pas l'habileté requise pour jouer, sur ce fil qui s'éternise, les funambules - j'ai vu, hier, un très beau spectacle de fildeféristes par le Cirque des Colporteurs et qui m'a convaincu de mon inaptitude...- c'était à Bégles. Il faudrait, à chaque fois, répondre pour manifester accord ou désaccord, tenir à ce qu'aucune digression, aucune dérive ne viennent troubler la réflexion : mais, tout aussi bien, accueillir la nouveauté, l'inattendu et accepter qu'on puisse faire, comme le dit souvent Foucault dans ses cours du Collège de France, une petite pause pour reprendre son souffle ou pour rire avec celui ou celle qui, très sainement, par un trait d'humour ou de poésie, invite à ne pas se prendre plus au sérieux qu'il ne convient. Et retomber bien en équilibre sur ce filin qui vibre !
Mais, pour ce faire, il faut du temps, beaucoup de temps et s'engager avec cette étrange machine en une relation dont je perçois les dangers et que je tiens à distance. Donc, j'ai vu défiler des commentaires fort intéressants, j'ai assisté à des parasitages qu'il est difficile d'exclure, je me suis même énervé, à un moment - ce qui, pour ceux qui me connaissent, ne m'est pas chose habituelle - et puis, j'ai laissé filer ce fil qui s'est considérablement éloigné de ce que je voulais pointer au départ, j'ai vu que , de temps à autre, quelqu'un essayait de rétablir une certaine continuité, sans succès, d'ailleurs ; j'ai remarqué des noms nouveaux ; ça continue tout seul, sans moi, en tout cas....
Donc, autre chose. Je reviendrai plus tard sur les problèmes du dire-vrai, quand j'aurai fini de lire Le gouvernement de soi et des autres de Foucault qui traite de ce problème justement. Autre chose à propos du Journal de deuil de Roland Barthes. Je me demande pour quelles raisons on a publié ces notes prises par Barthes dès le lendemain de la mort de sa mère et presque jusqu'à la veille de sa propre mort. D'assez mauvaises raisons, sans doute. Qu'apportent-elles, ces notes, à l'oeuvre de Barthes ? il n'y a quasiment aucun élément de théorisation et l'écriture en est blanche ou grise, si l'on veut. Peut-être auraient-elles pu servir d'éléments pour un travail à venir, mais les liens sont très ténus avec La chambre claire, qui est le dernier texte de Barthes - un mot, une allusion...- Il y a fort à parier que Barthes les aurait détruites s'il était parvenu au point où elles auraient achevé leur rôle : l'accompagner dans cette solitude redoutée qui ne peut déboucher que sur sa propre mort.
Chacun qui a perdu sa mère (serait-ce la même chose pour le père ?) sera ému de ce chagrin panique d'enfant abandonné à lui-même. De ces bouffées de souvenirs qu'un simple mot ("poudre de riz") suscite et résuscite. De ces crises de larmes, de cette émotivité à fleur de peau qu'il a la pudeur de dissimuler aux autres. De ce soupir :"(comme) c'est long sans elle."
Mais nous sommes là en présence d'une intimité brute qui n'a pas encore été transmuée (travestie) par l'écriture - Roland Barthes n'a aucun souci de faire des phrases, de là des répétitions, des phrases nominales, de simples mots parfois -et qu'il aurait été décent de laisser impubliée, de ne pas livrer au public. Cette décision aurait-elle été expressément le fait de Barthes lui-même que je l'aurais trouvée contestable ; qu'elle soit le fait de quelqu'un d'autre m'est totalement désagréable.
Combien je préfère le détour par la fiction qu'opère Jean Esponde dans "Roland Barthes, un été (Urt 1978)", publlié aux éditions Confluences : Rolans Barthes retourne à Urt pour la première fois sans sa mère - comment vivre sans elle dans ce lieu qui est tellement encore habité par elle ? commment s'inventer un emploi du temps, se soucier des tâches à accomplir, d'une vie parisienne, d'un travail à mener à bien ? comment supporter de voir des gens ? hormis ceux qui peuvent lui parler d'elle. Esponde rend superbement ce "taedium vitae", cet ennui, cette lassitude de vivre, ce qui s'appelle aussi, d'après les auteurs chrétiens, "acédie" : on sent, physiquement, cette pesanteur du corps malgré, par éclairs, le désir de partir, de vivre à nouveau, qui lourdement retombe.
Je ne sais si les critiques parleront de ce livre. Il serait dommage qu'il passe inaperçu.