Quelque part dans l'Education nationale

Une histoire vraie, comme on il peut s'en dérouler trop souvent. Histoire d'une institution peu encline à se remettre en question et où sous prétexte de solidarité on couvre bien des comportements inacceptables. Je la relaie bien volontiers.

Depuis décembre 2014, N., agrégée d'allemend stagiaire, est en congé maladie pour "burn out par suite de maltraitance au travail." N. a un parcours atypique ; elle a 44 ans, elle a, jusqu'en 2008, occupé un poste d'assistante commerciale trilingue dans l'univers industriel. Elle décide de réaliser un vieux rêve : enseigner l'allemand, langue et civilisations qui la passionnent. De 2009 à 2014, elle réussit licence, master 1 et master 2 avec mention "Bien", capes, agrégation. Ne restait plus à obtenir que la titularisation, après un an de stage. Pendant la préparation au master, N. a déjà fait quelques semaines de stage, avec succès et approbation de la part de sa tutrice, dans des collèges de lapériphérie e la ville où elle a fait ses études. Pour la titularisation, on l'a envoyée dans l'académie voisine, à 120 km.

L'agrégation aurait permis à N. d'être affectée dans un lycée. Elle a préféré le collège, pour connaître els élèves au début de leur cursus. Sa charge de travail hebdomadaire comporte 8 heures de cours et 2 journées de formation à l'Ecole supérieure du professorat et de l'éducation. N. doit bénéficier pour sa pratique et sa titularisation de trois appuis : celui de son supérieur direct, principal(e) de collège, et celui de deux tuteurs, le tuteur de terrain, qui enseigne la même discipline dans l'établissement, et un tuteur de l'ESPE. Au-dessus de ces trois experts, un quatrième a le pouvoir d'un juge : c'est l'inspecteur d'académie-inspecteur pédagogique régional, habilité, au terme d'une visite unique, vers la fin de l'année, à délivrer ou non la titularisation, qui seule permettra d'exercer.

Pour N., tout s'est mal passé, en dépit de l'énergie qu'elle a consacrée à sa tâche. Avant la rentrée, aucun accueil de la principale, qui a refusé même un entretien téléphonique ; pas mieux, en septembre, du côté du tuteur de terrain, superficielement cordial mais jamais disponible pour autre chose que deux mots entre deux portes. Or, d'entrée, le travail s'avère difficile pour 2 des 8 heures : un groupe de 4° de 30 élèves issus de 3 classes différentes et qui, pour des raisons budgétaires, n'ont plus que 2 heures de cours par semaine, au lieu de 3 heures en 6° et 5°, alors qu'il s'agit d'allemand première langue ; quelques trublions suffisent à rendre le travail quasi impossible. En 5°, les choses sont gérables : 2 classes de 16 élèves, et qui rapidement acceptent un contrat de vie commune. Mais la direction, la plupart des parents d'élèves, le tuteur ne voient que la classe qui va mal, sans pour autant apporter de soutien à N. qui s'épuise à tenter, seule, de redresser la barre. De plus, le tuteur lui a imposé le contenu des premières séquences de travail (pas changées depuis 3 ans !).

Une seule personne l'écoute à ce moment-là, la tutrice de l'ESPE, qu'elle voit chaque semaine, en même temps que les autres stagiaires d'allemend, et qui s'étonne de l'absence de conscience professionnelle du tuteur de terrain, qui est le seul à être absent de la réunion prévue pour un premier bilan, le seul à ne pas transmettre à N. la fiche d'évaluation qu'elle doit remplir en collaboration avec lui au milieu du premier trimestre ; elle ne l'obtient qu'après de multiples demandes, et il y porte une appréciaiton négative après qu'elle l'a déjà signée. Sollicitée par N. qui l'informe, comme c'est son droit, de ces anomalies, l'inspectrice lui répond qu'elle doit "dialoguer" [sic] avec son tuteur ; sans doute entre-t-elle aussi en contact avec celui-ci car en novembre N. bénéficie, pour la première fois depuis la rentrée, d'une séance de travail de trois quarts d'heure ; ce sera la seule. N. brûle son énergie à vouloir s'en sortir. Principale et tuteur ne voient que ces 2 heures à problèmes et se désintéressent des 6 heures avec les 5°, qui vont de mieux en mieux, avec de nombreuses activités qui motivent les élèves.

Le 1er décembre, lors d'une visite au collège de la tutrice ESPE qui veut juger par elle-même prend conscience de l'hostilité de la principale. Mais curieusement, elle est mise à l'écart laissant N. seule face à l'indifférence ou à l'hostilité.

Le 6 décembre, malade et moralement ébranlée, N. se voit imposer par son médecin un arrêt de travail. Elle poursuit chez elle ses préparations de cours et remplit ses obligations auprès de l'ESPE, rédigeant malgré sa fatigue une analyse de 30 pages de son activité pédagogique qui lui vaut la note élogieuse de 15/20. On ne cesse de la relancer au téléphone pour lui faire dire par écrit si elle va ou non reprendre. Elle adresse à l'inspectrice, fin janvier, un bilan de 5 pages de ce mélange d'abandon et de harcèlement dont elle est victime.

Alors seulement la hiérarchie réagit. Début février, la Direction des personnels enseignants envoie à N. une "invitation" à un "temps d'échange" sur sa "situation professionnelle" et l'autorise à se faire accompagner par une personne de son choix ; ce ne sera pas un délégué du SNES, car ce syndicat, qui a d'abord soutenu N., l'a laissée choir dès qu'il s'est agi d'affronter l'institution, notamment au sujet du comportement du tuteur ["on n'attaque pas un collègue"]; elle sera donc accompagnée de son mari, universitaire. Seront là le directeur de la DPE, celui de la DPE5 (qui gère les stagiaires) et l'inspectrice. Personne du collège, pas sa tutrice de l'ESPE remplacée par quelqu'un qui ne connaît ni N. ni son dossier et n'ouvrira pas la bouche.

De cette heure tendue, deux évidences ressortent. La première, c'est le reproche fait à N. de ne pas être passée par la voie hiérarchique pour s'adresser à l'inspectrice ; pis, elle a mis le chef de DPE, dont elle connaissait le nom, en copie de son courriel. Faute impardonnable ! Second point saillant : le rectorat, constatant que le climat dans lequel N. se trouverait au collège à la fin de son arrêt de maladie ne serait "pas optimal", avait d'ores et déjà décidé de l'affecter dans un autre collège, à 100 km du premier ; mesure administrative rare, qui pouvait passer pour la reconnaissance implicite d'un dysfonctionnement. Oui, mais...

N. encore malade et désirant, par politesse, informer sa nouvelle principale du retard avec lequel elle prendra son poste, lui téléphone. On lui passe le principal adjoint, qui ne sait rien de son affectation et qui lui indique, courtoisement, qu'il la rappelle dès qu'il aura consulté le rectorat. Pas de rappel, et, par la suite, impossibilité pour N. d'obtenir les plus simples informations sur sa future charge de travail ; quand elle peut enfin parler à la principale elle-même, il n'est question que de son congé, comme s'il était entendu que, de toute façon, elle ne reprendra pas.

Administrativement, N. doit refaire son stage de titularisation, mais ignore si ce sera dans ce nouveau collège, où elle est visiblement indésirable, ou dans un autre. Etrange situation : N. veut enseigner, elle en manifeste les compétences mais elle se trouve dans une situation difficile sans personne pour l'aider - la seule prête à le faire ayant été éloignée ! Elle découvre avec effarement que c'est presque toujours l'enseignant qui a tort et jamais la maison-mère. Ceux avec qui ça ne marche pas, nous ne les gardons pas, dira en off, un recteur d'une autre académie. Lorsque N. a téléphoné au directeur de la DPE5 pour lui parler de l'hostilité à laquelle est en butte avant même de reprendre comme elle l'espère son travail, il lui dit qu'il n'a que sa version, qu'elle peut mentir et que ce n'est pas son rôle à lui d'intervenir :"vous êtes dans l'humain et ça ne m'intéresse pas."

La rentrée de septembre 2015, avant laquelle N. s'est trouvée confrontée à des injonctions contradictoires (ne pas venir, venir sans délai) n'a pu se faire normalement pour elle et le comité médical a décidé son maintien en congé de maladie.

 

 

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