C'était en 1980. Pour la revue Positions qui a eu sa petite heure de gloire, dans les débats politiques de l'époque, Hervé Le Corre et moi-même avions rencontré, à Claouey, où il s'était retiré, loin de l'agitation parisienne, et où il est mort, samedi, à l'âge de 87 ans, Francis Jeanson. Son parcours faisait de lui une des consciences politiques de l'époque, au moins auprès des militants que nous étions et nous attendions de lui qu'il nous donne des raisons de continuer le combat que nous menions. Or, il n'y avait pas moins donneur de leçons que ce bonhomme, pas moins poseur, il n'était pas du genre à convoquer la presse pour que le bon peuple puisse profiter de ses dernières "découvertes", il n'avait pas d'avis péremptoire sur la manière dont il fallait faire la Révolution, il ne se vantait pas des gens, plus célèbres, qu'il avait côtoyés, il n'éprouvait pas le besoin de leur cracher à la gueule quand il s'en éloignait, il passait à autre chose tout simplement. Ce n'est sans doute pas un hasard, si celui qu'on présente souvent comme un disciple de Sartre( il lui a consacré un fort bon bouquin qui va au coeur du problème de Sartre, Le Problème moral et la Pensée de Sartre, en 1965) a pu nous donner un fort beau texte sur Montaigne dans la collection des Ecrivains de toujours..
"J'ai toujours éprouvé, nous disait-il, le besoin de faire quelque chose qui ait du sens à mes yeux ; j'ai essayé de le faire partout où il y avait des hommes qui souhaitaient qu'on le fasse. En tant qu'intellectuel, j'ai toujours été gêné par l'intervention d'intellectuels dans les affaires des hommes, quand ils n'étaient pas priés d'intervenir. C'est pour cela que j'ai toujours été gêné de proposer au prolétariat de faire la révolution, quand on ne fait pas partie du prolétariat. Cela ne peut pas être la même chose, ni comporter les mêmes sacrifices. A partir du moment où les hommes ont font la demande et si le sens de leur lutte lui parait consonner avec ses propres exigences, l'intellectuel peut alors se joindre à eux.
C'est aussi une attitude philosophique, mais je ne vois pas de philosophie satisfaisante qui ne soit sous-tendue par un ressort moral, c'est-à-dire par un souci pratique. Finalement, ce qui m'intéresse, c'est de pratiquer le monde, sous une forme ou sous une autre."
Depuis le secrétariat des Temps Modernes jusqu'à la création du Réseau Jeanson qui aida le FLN, depuis la Résistance jusqu'à l'action culturelle à la Maison de la culture de Châlons-sur-Saône, Jeanson a suivi son chemin avec détermination et modestie. L'apport qui fut le sien au sein de l'Association Sofor, à la réflexion et à la formation de ceux qui travaillaient dans le milieu psychiatrique, a été considérable, mais peu connu du grand public, en dépit du livre qu'il consacra à ces problèmes en 1989, Eloge de la psychiatrie.
J'aime encore de lui qu'il ait pu dire ceci :" Par le passé, je m'exprimais plus volontiers, mais plus je vais, plus j'ai envie d'aider les autres à s'exprimer. Quand je pense à tout ce que les gens peuvent avoir à dire, et qu'ils ne disent pas, j'ai envie de les aider à se dire, à poser les problèmes qui sont les leurs, dans des termes qui soient les leurs."
Et ceci encore, qu'il nous faudrait méditer - pas seulement en faire un vague thème de conversation mondaine -, méditer, vraiment, afin que notre pratique (et pas seulement politique) s'en trouve changée : " Nous nous sommes laissés déposséder de l'essentiel de la vie sociale, que j'appellerais le "politique", par des professionnels du politique. On peut dire aussi qu'il a été dévié vers des abstractions dont les échecs sont de plus en plus notoires, et nous ne pouvons essayer de le récupérer qu'ailleurs, ensemble, les uns avec les autres, par rapport aux autres. Les gens n'ont pas pris l'habitude de cela : auront-ils l'audace de se responsabiliser en s'adressant en citoyens à part entière à l'aide - et non l'assistance - des compétences dont ils ont besoin ? Je ne sais pas, mais cela se pratique déjà, et il faut, là où cela ne se fait pas encore, éviter cette attitude, en psychiatrie par exemple, qui veut que lorsque on se retrouve face à ce que les psychiatres appellent trop facilement un malade mental, on lui dise :"parlez, je vous écoute", alors qu'on sait par ailleurs que la principale difficulté de ces gens réside précisément dans la prise de parole. Car s'il y a une prise deparole, elle est là pour dissimuler la demande véritable. Il faut non seulement écouter, mais pour écouter, aider à parler, avoir quelque chose à écouter. Le travail consiste, quel que soit l'outil dont on dispose, à aller avec les gens, sur le terrain, et mettre cet outil à leur disposition. Cela ne va pas sans difficulté, il peut y avoir inteférence entre ce qui se dit et ce qu'on voudrait entendre, mais peu à peu ces différences s'estompent."
Voici quelques unes des raisons pour lesquelles il ne faut surtout pas oublier le travail de Jeanson.