Le hasard des lectures estivales m'a permis de découvrir, à travers les souvenirs qu'il a écrits en prison, la personnalité et la pensée de Jean Zay. De lui, je ne savais rien en dehors du fait qu'il avait été ministre de l'Education nationale et des Beaux-Arts du Front populaire. Il a fait partie des députés qui avaient embarqué sur le Massilia pour continuer le combat contre l'Allemagne. Arrêté à son arrivée au Maroc, il fut renvoyé en France et emprisonné comme déserteur, comme Mendès France et deux autres parlementaires. Mendès et lui furent les seuls condamnés ; c'étaient les deux seuls juifs. Et ils représentaient tout ce que l'extrême droite peut détester, des responsables politiques de gauche qui avaient toujours lutté contre le racisme et l'antisémitisme.
Les souvenirs de Jean Zay révèlent un analyste politique d'envergure, d'une lucidité sans pareil sur le travail accompli sous le Front populaire, sur ce qu'il restait à accomplir pour que soient supprimés les obstacles que la constitution de la Troisième République n'avait pas éradiqués. Le premier de ces obstacles est la domination sans partage de l'Inspection des Finances :"Quand on étudiera les causes de notre impréparation militaire et de la décrépitude du gouvernement parlementaire, tel qu'il fonctionnait depuis quelques années, il faudra inscrire en bonne place l'orthodoxie financière". Dans le contexte de l'époque, le credo du ministère des Finances et de sa toute-puissance administration tenait en un unique principe, celui de l'équilibre budgétaire. "Une puissante cohorte veillait jalousement sur le respect de la sainte orthodoxie : au premier rang, se distinguait la presse et ses chroniqueurs spécialisés, les économistes, les banquiers, les partis conservateurs."(...) Devant tout projet, se dressait comme un mur le "non possumus" du directeur du Budget, retranché rue de Rivoli dans son blockhaus de papier, armé de ses additions et de ses statistiques." (p.52/3)
Et Jean Zay relatera toutes les batailles homériques qu'il dut mener pour faire passer les réformes indispensables dans le domaine qui était le sien. (j'y reviendrai) Cela ne vous rappelle rien ? les termes sont différents mais l'essentiel demeure, les adversaires de tout changement sont toujours les mêmes, et l'effarement devant des propositions, comme la taxation des superprofits, qui bouleverserait l'ordre économique au service duquel ils sont.
Pour rester sur les pages où Zay analysent les causes de la défaite, celles où il relate la responsabilité de Pétain dans l'impréparation de l'armée sont édifiantes. "La République a souvent craint la dictature des généraux vainqueurs. Elle n'avait pas songé à redouter celle des généraux vaincus." La formule, elle est du 17 janvier 41, ne loupe pas sa cible. Entrons dans le détail, grâce à la déposition de Daladier lors de son procès que rapporte Jean Zay :"le Conseil supérieur de la guerre refusa à deux reprises de fortifier le frontière du Nord, d'abord le 1er janvier 1927 sur le rapport du généralissime Pétain, ensuite le 28 mars 1932 sur la proposition de son vice-directeur, le maréchal Pétain ; (...) devant la commission de l'Armée du Sénat le 7 mars 1934, le maréchal Pétain, ministre de la Guerre, répétait "les forêts des Ardennes sont impénétrables ; ce secteur n'est pas dangereux" (...) la même année le même ministre de la Guerre réduisait de 610 millions à 200 millions les crédits d'armement votés par le Parlement (...) en 1939 (...) paraissait une préface du maréchal Pétain au livre du général Chauvineau, ancien professeur à l'Ecole de guerre, déclarant "aléatoire" l'action directe des forces aériennes dans la bataille moderne et sanctionnant de son autorité la thèse de la "faillite éclatante des chars d'assaut" préconisée par le général Chauvineau."
Edifiant, n'est-il pas ? sur le prétendu génie militaire du Maréchal. D'aucuns pourraient lire avec profit ces témoignages irréfutables.
(A suivre)