C'était en 1970. Jean-Marie Benoist publiait aux PUF un livre intitulé "Marx est mort". Quel soupir de soulagement ce titre ne dissimulait-il pas !
Pendant les années qui suivirent, les auto-proclamés "nouveaux philosophes" (aussi frelatés que le beaujolais du même nom) prirent comme acquis que la pensée de Marx ne se relèverait pas des crimes multiples qui avaient été commis en son nom - Staline=Lénine=Marx = le Goulag (certains allaient même jusqu'à écrire Marx=Platon) était l'équation qui célébrait le triomphe de la seule et unique pensée qui valait : celle qui chantait les louanges du libéralisme. Qu'il fallait être ringard pour soutenir qu'on n'en avait peut-être pas encore fini avec Marx et que son spectre (cf. Derrida) continuait de hanter les nuits de nos capitalistes !
Quarante années ont passé et une crise a débuté dont nous n'avons subi que les premiers effets (même si notre Président N.S. ne craint pas de se dresser sur ses ergots pour affirmer que, grâce à lui, et à la politique inspirée qui fut la sienne, la France a mieux résisté que les autres puissances européennes et peut voir la "fin du tunnel" - ah ! non, ça c'est un autre qui l'a dit...). Et voici que le vieux barbu fait une réapparition marquée sur les tables des libraires : Marx, le retour - on peut savourer toute l'ironie de cette expression. Parmi les derniers livres parus, je retiendrai ceux de Gérard Duménil, Michael Löwy et Emmanuel Renault parus aussi aux PUF. Le premier, Lire Marx, se présente sous la forme d'un exposé de la pensée de Marx divisé en trois parties / Politique, Philosophie, Economie : les analyses sont claires, elles s'appuient sur de larges extraits de textes qu'elles commentent au plus près, elles ont l'immense mérite de restituer la complexité d'une pensée toujours en acte et prête à se remettre en question parce que la réalité dont elle entend rendre compte est elle-même mouvante (cf. l'évolution de la réflexion de Marx sur la question de l'Etat depuis le Manifeste jusqu'à la Guerre civile en France). La dogmatisation de cette pensée est postérieure à Marx lui-même et est le fait principal du stalinisme (mais déjà Engels sans doute et Lénine lui-même avaient cédé à cette tentation de figer en un corps de formules une pensée vivante) ; on voit clairement comment ceux qui ont poursuivi la réflexion de Marx, qui ont voulu la mener plus avant, ont été écartés, alors qu'il avait commencé à chercher une réponse dans une conception inflationniste [hégémonique, je dirais, P.R.] de la philosophie, en considérant que la philosophie est la forme de rationalité la plus haute et que la philosophie de l'histoire permet de saisir jusqu'aux questions politiques de détail, [Marx] a finalement opté pour une conception déflationniste [modeste, je préfère, P.R.] qui ne retient de la philosophie que ce qui reste tenable à la lumière du progrès des sciences positives et des bouleversements sociaux."(p.192)
On ne peut séparer ce livre du Que sais-je ? Les 100 mots du marxisme, que les mêmes trois auteurs ont rédigé et qui est un outil de travail extrêmement utile et maniable pour qui voudrait entrer dans la lecture des textes de Marx. Entreprise risquée, mais parfaitement réalisée, en dépit de quelques erreurs comme cette transformation du concept althussérien de "coupure épistémologique" en "coupure idéologique"(p.66) qui a dû faire se retourner mon vieux prof dans sa tombe et une couverture qui est, visiblement, une plaisanterie de l'éditeur : je ne vois pas d'autre hypothèse à cette repro d'une des affiches les plus typiques de la période stalinienne !
En tout cas, voici un Marx plus actuel que jamais et que ces deux livres nous aident à mieux lire.