un "diamant brut" à découvrir

Yvette Szczupak-Thomas. Un nom pareil, ça ne s'invente pas. Un destin pareil, non plus. Une découverte, une vraie : non seulement ce qui est rapporté dans ce livre - la vie d'une gamine de l'Assitance , qui passe, sans presque de transition, des familles d'accueil du Morvan à un couple d'éditeurs d'art, les Zervos, qui connaissent et reçoivent tous les peintres et poètes de l'époque - mais la manière dont cela est rapporté - une écriture extrêmement forte dans laquelle se mêlent réalisme et onirisme, crudité de l'expression et poésie de certaines évocations, inventions verbales. C'est peu dire que la quête de l'identité est au centre de ce livre : de mère naturelle à mère de substitution et à mère adoptive, de famille d'accueil à refus de la famille, de fratrie à géométrie et affection variables à des images sororales incorporées pour qu'elles ne soient pas soumises aux démentis de la vie : la gamine a du mérite à ne pas s'y perdre ; elle sera d'ailleurs à deux doigts d'y laisser la santé et la vie. Mais cette description de la misére n'est pas misérabiliste, car elle se bat, cette toute petite fille, elle a en elle une volonté de vivre incroyable, un regard d'une lucidité effrayante et la certitude que le bonheur n'est pas pour elle.

Et puis, le miracle, ce couple de parisiens qui s'entiche d'elle, la kidnappe presque pour la plonger dans un monde qui est aux antipodes de celui qu'elle a connu. La voici nourrie, choyée, gâtée, rien ne semble trop beau pour elle. La voici aimée, admirée parce qu'elle n'a pas la langue dans sa poche et qu'elle exprime, aux yeux de ces gens hypercultivés, la vérité primitive elle-même ; il faut dire qu'elle a aussi cette aptitude à vouloir donner d'elle l'image que ses parents adoptifs attendent d'elle.

Toute une galerie défile - Paul Eluard et Nush, Braque, Picasso ( qui lui donne des leçons de peinture et qui l'a percée à jour " Parmi les amis des Zervos, seul Picasso avait décelé le bouillonnement fielleux intérieur de la pupille de l' Assistance, haine et fureur vit volcaniques escamotées maintenant derrière des manières citadines, policées. Le qualificatif "Assassin" qu'il m'avait jeté au front m'empêchait de mentir ...parce qu'il svait qui j'étais."), Luis Fernandez, Modigliani, la fille de Chagal, René Char, tant d'autres. Elle montre certains sous un jour assez peu glorieux, mais sans porter sur eux un jugement définitif ; elle ne dénigre jamais, elle n'oublie jamais leur oeuvre et elle sait admirer - ce qui est la marque d'une véritable créatrice . Les relations avec les Zervos sont tumultueuses, amour-haine avec Yvonne, soumission aux désirs de Christian. Tout comme avec leurs amis ( oh! le portrait de René Char ... ses dévots vont frémir !!!). Il y a la guerre, les restrictions, le marché noir, les lâchetés, les compromissions, les amitiés intéressées, - elle, elle se veut résistante et elle l'est réellement - la défense de Vézelay est héroïco-comique, mais il y a des morts et cette scène qu'on croirait sortie d'un film de Jean Oury où le clan Zervos arrive à travers champ parce qu'ils n'ont plus de ses nouvelles, Yvonne transportant dans sa culotte l'or qu'elle a pu sauver...

Il y a l'après-guerre où les affaires reprennent, elles n'avaient jamais vraiment cessé, certaines sont très douteuses, d'autres sont carrément folles. Yvonne veut faire d'elle une actrice de cinéma et l'impose dans un film de Char dont elle est la productrice, ce n'est pas vraiment un succès, malgré ses efforts.

Et puis, c'est la fuite, un peu avant sa majorité, elle laisse derrière elle tout ce que les Zervos lui ont donné, tous les cadeaux de leurs amis peintres, elle part en Israël - c'est le choc, elle s'y découvre juive, elle se convertira et une nouvelle vie est alors pour elle possible - épouse, peintre, et mère.

Un très beau livre publié aux éditions Métaillé. Vaut le détour et 20 euros.

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