myope ou presbyte ?

C'est une histoire de distance. Trop près, on ne voit rien, on est collé à l'image, à l'événement, dont on ne sait pas, encore, s'il atteindra à la dignité de l' Evénement, on est scotché à l'écran, l'émotion submerge. Trop loin, on voit sans doute plus, mais ce n'est pas une garantie qu' on voit mieux, on oublie des détails, on généralise à outrance. Trop près, on observe les petits copains autour de soi, on veut être le premier à réagir, on ne veut pas se priver d'un bon mot, pour une fois qu'il y a un micro qui se tend. Trop loin, on a toujours tort - de quel droit parler de ce qui se passe ici quand on est là-bas, on ne commente pas la politique française quand on est à l'étranger (quelle bêtise !). Trop près, c'est la tâche, difficile, du journaliste qui doit au jour le jour suivre l'actualité - mais il reçoit une formation dont on peut penser qu'elle l'aide à traiter l'information, il y a, pour cela, un apprentissage, des méthodes, une déontologie aussi, pas le droit de dire n'importe quoi, de fabriquer de faux événements, - un métier à part entière, un beau métier, même si des dérives existent, même s'il y a de l'aveuglement ou de prétendues visions. Je suis convaincu, pour ma part, que n'importe qui ne peut pas l'exercer, de même que n'importe qui ne peut pas piloter un avion ou faire du bon pain. A moins de se soumettre au même patient apprentissage - ça demande du temps et de l'humilité - apprendre. Plus loin, quelque fois trop loin, c'est la tâche de l'historien qui peut plus facilement replacer l'événement dans une succession de causes et d'effets, qui peut se départir, dans une certaine mesure de ses emballements, de ses préférences partisanes - c'est un métier à part entière, un beau métier etc.

Nous sommes dans l'entre-deux, nous avons à trouver une place, ni trop proches, ni trop lointains; nous avons à trouver la bonne distance. Est-ce que cela veut dire que nous sommes condamnés à la boucler ? que nous n'avons pas, nous aussi, le droit de donner notre avis sur tel ou tel point ? si, si, bien sûr; mais pourquoi serions-nous exemptés de toute responsabilité par rapport à ce que nous disons, de tout travail de réflexion, de tout temps d'hésitation, alors que le journaliste et l'historien mais aussi l'homme politique, le vrai, se sentent comptables de ce qu'ils disent et acceptent une discussion sur les tenants et aboutissants de leurs paroles, de leurs écrits, et par discussion j'entends une discussion argumentée? pourquoi serions-nous autorisés à dire n'importe quoi sur n'importe quel sujet au prétexte qu'il arrive aussi aux gens autorisés de dire des bêtises ? J'ai parfois le sentiment que sous le terme de "participation", on met une équivalence, de droit, de toutes les paroles - c'est purement démagogique - Rousseau qui a été un des premiers à réfléchir sur les présupposés d'une démocratie directe a bien marqué qu'il fallait une sacrée pédagogie ( L'Emile) pour apprendre à s'élever à la considération de l'intérêt général (chacun ayant une tendance innée à en rester à la considération de ses intérêts particuliers) , pour apprendre à participer à l'élaboration de la volonté générale. (qui n'est pas la simple somme des volontés particulières)

Ce qui me semble entraîner la nécessité d'un travail, travail collectif sans doute, mais aussi travail sur soi, pour que chacun comprenne et que chacun recherche les conditions d'une bonne distance par rapport à ce qui arrive. Et on retrouve, il me semble, des voies plus enrichissantes que la simple assertion assénée avec autant de délicatesse qu'un horion : l'étonnement, le questionnement, l'inquiétude, le plaisir d'un tâtonnement qui ne demande qu'à être rectifié etc. Et, à ce niveau-là, il y a une véritable égalité. Encore faut-il le vouloir.

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