L'amour des langues

                                  Il n'est pas si fréquent de tomber sur un livre, d'apparence austère, qui vous donne l'occasion de rire à gorge déployée. C'est pourtant ce qui m'est arrivé lorsque mon libraire favori m'a conseillé la lecture de Poésie du gérondif de Jean-Pierre Minaudier. Je n'ai pas prêté attention à la quatrième de couverture qui m'en aurait appris un peu plus sur l'étrange passion qui dévore Minaudier. Passion peu banale, en effet. Qu'on en juge : Minaudier est amoureux des grammaires, il les collectionne comme d'autres des timbres ou des massacres ou des médailles miraculeuses. Il en possède 1186 ! Et on peut le croire quand il dit qu'il les a lues et qu'il a trouvé dans ces lectures une source quasi inépuisable de jouissances. J'aurais dû faire plus attention au sous-titre "vagabondages linguistiques d'un passionné de peuples et de mots". Je m'attendais à une théorie plus pointue sur le gérondif lui-même, sa présence ou son absence dans un certain nombre de langues. Tarare ! C'est bien à un tout autre voyage que nous invite Minaudier. "Ouvrir une nouvelle gramaire, c'est exactement la même chose qu'aborder l'oeuvre d'un poète inconnu, avec son usage particulier de la langue, sa 'musique' personnelle, ses thèmes de prédilection, ses métaphores et ses associations favorites, ses fulgurances et ses pannes d'inspiration."

                                  Nous voilà donc emportés dans le sillage de Minaudier à la découverte des grammaires de langues depuis longtemps disparues ou qui ne sont plus parlées que par un ou deux informateurs (dont on n'est jamais sûr qu'il ne se fout pas de la gueule de l'ethnologue). Elles ont nom l'uranira, le kwazat et le kamsa, l'andoque, le tikuna, le warao, le purépécha ou phorhé qui n'est autre que le tarasque, le kootenai etc, et il n'est pas exclu que Minaudier en ait inventé quelques unes - en tout cas, ce n'est pas moi qui lui chercherai  pouilles à ce sujet.  Et  chemin faisant, entre autres joyeusetés, nous apprenons qu"en "géorgien, 'vous nous pelez' se dit tout simplement, en transcription latine, gvprckvni -" et le commentaire de Minaudier s'impose "l'on comprend pourquoi les oranges géorgiennes prennent rarement la parole en public."

                                  On l'aura compris, l'érudition de Minaudier ne l'empêche pas d'être un fan des bandes dessinées et d'avoir gardé de son passage à l"Ecole Normale de la rue d'Ulm un esprit potache toujours actif, ce qui lui permet, entre autres gamineries, de "risquer une hypothèse inédite sur l'origine des Kmers : ils sont arrivés à pied par la Chine". Oui, je sais, elle est vieille comme Hérode et ne fera même pas rire Joël Martin...

                                 Plus sérieusement, il découle de son vagabondage une thèse anti-chomskienne fortement affirmée. Il est très improbable qu'existe une 'gramaire générative' commune à toutes les langues d'où découlerait la grammaire générative de chaque langue particulière. Dans le domaine des langues, règne une très joyeuse anarchie qui met à mal toute prétention d'une langue déterminée d'être la seule logique. Il y a autant de manières de découper le monde que de langues existantes. Et c'est cela qui est réjouissant et donne à ce livre l'aspect d'un poème inattendu à la gloire des déclinaisons, des conjuguaisons ou encore des 'impressifs japonais' dont un tableau recense les étrangetés - où l'on apprend que ce que l'on a, jadis, qualifié de bling-bling (et souhaitons, pour une fois, que cette langue-là disparaisse à jamais) se dirait en japonais 'tyara-tyara' (clinquant et bon marché) et que le bruit d'un baiser japonais n'a pas la vulgarité holywoodienne du 'smack' mais suggère plutôt un jeu de langues très raffiné, 'tyutte', entre oiseaux amoureux.

                                 Accessoirement, mais Minaudier y tient, son livre vise à une réhabilitation de la note en bas de page - où se concentrent bon nombre de références et d'astuces, en même temps que les bases d'une nouvelle religion vouée tout entière au culte de Gruyter et Mouton, honorable maison d'édition, qui n'en demandait pas tant, de ces grammaires auxquelles Minaudier est lié par cette étrange addiction. Et comme il faut bien parler quelques unes de ces langues dont il nous a fait goûter les saveurs, Minaudier s'est mis au basque et à l'estonien.

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