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Billet de blog 8 février 2009

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sur le "traditionalisme"

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je trouve dans les Esquisses algériennes de Bourdieu, parmi tant d'analyses passionnantes sur la désagrégation d'une société et d"une culture par l'ignorance et la violence du pouvoir colonial, cette remarque sur le traditionalisme :" Le traditionalisme pourrait être le propre des sociétés qui, ne choisissant pas d'engager la lutte contre la nature, s'efforcent de réaliser un équilibre ordonné moyennant une réduction de leurs activités, proportionné à la faiblesse de leurs moyens d'action sur le monde. Menacée sans cesse dans son existence même, contrainte de dépenser toute son énergie à maintenir aussi élevé que possible un équilibre périlleux avec le monde extérieur, cette société, hantée par le désir de durer, choisit de s'accommoder au monde plutôt que d'accommoder le monde à sa volonté, de conserver pour se conserver plutôt que de se transformer pour transformer.(p.94)

S'y exprime une sympathie profonde pour cette société kabyle traditionnelle - de laquelle Bourdieu rapprochera,, à plusieurs reprises, la société béarnaise - qui est tellement éloignée de la condescendance apitoyée de ceux qui jugeaient (jugent encore) les pays sous-développés arriérés. La sagesse qui guide cette société a des accents stoïciens surprenants : plutôt changer ses désirs que l'ordre du monde ! S'y dessine aussi l'idée qu'un autre rapport au monde est possible, non dominé par l'argent, mais par l'honneur, l'entraide (des valeurs que nous avons bien oubliées et dont nous voyons combien elles nous manquent : cf. les livres et les enquêtes de Laurent Mauduit, et tant d'échos quotidiens de la saloperie tranquille de ceux qui s'imposent comme les maîtres à (dé-)penser de ce monde)- sans céder à la tentation d'idéaliser cette attitude. Il est assez rare de tomber sur un texte qui, contrairement à l'opinion dominante, ne porte pas sur le "traditionalisme" un jugement définitivement infâmant, qui n'exalte pas, sans plus réfléchir, ce qui est "moderne", "rationnel".

Et, bien sûr, il ne s'agit pas d'une position réactionnaire, d'une nostalgie passéiste - rien à voir avec ce qu'on appelle, dans l'Eglise, les "tradis" figés dans leur horreur de l'erreur "moderniste" - on voit assez, à l'heure actuelle, que la restauration à laquelle nous assistons, en France, va de pair avec une fascination pour tout ce qui est moderne. Il s'agit de montrer qu'une autre voie était possible que celle dans laquelle nous nous sommes engagées, celle de la guerre contre la nature, dont parle Michel Serres, celle de la vénération fétichiste de l'argent.

Je me demande si cette voie ne représente pas , à l'heure actuelle, la seule possibilité de salut qui nous reste - mais est-il encore temps de la prendre ? est-il encore temps d'opérer cette véritable conversion ?

Ces réflexions ont été ravivées par la rencontre de Jean-Luc Coudray, poète et dessinateur plein de finesse et d'humour, qui s'était présenté aux dernières élections municipales, je crois, comme partisan de la décroissance - que de quolibets n'avait-il pas récoltés, alors ! il aurait pourtant mieux valu, me disait-il, l'organiser que la subir !

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