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Billet de blog 9 février 2011

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Le Paradis inhabité d'Ana Maria Matute

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je viens d'achever la lecture de Paradis inhabité, de la romancière espagnole Ana Maria Matute (Phebus) avec le sentiment d'avoir découvert un auteur de première importance, à des années lumières des rognures d'ongle, crottes de nez et poils de cul qui occupent une partie de ce qu'on appelle encore littérature en France. J'en ressors encore ébloui par cette plongée dans l'enfance, éloignée de tous les clichés, exempte de mièvrerie et de complaisance, mélange surprenant d'onirisme et d'humour, de cruauté (le monde des adultes, les Géants, comme Adriana les appelle, mais aussi des petites camarades d'école) et de chaleur humaine (la cuisine et ces femmes au verbe haut qui sont les seules à aimer cette enfant dont les parents se déchirent et mènent leur vie sans beaucoup s'occuper d'elle - l'image de la mère est terrible). Adriana rencontre Gavrila, un garçon beau comme un ange (ne descend-t-il pas des derniers étages de la grande maison qui sert de cadre principal à cette histoire ?) et leur entente est immédiate et totale ; ils partagent les mêmes rêves, ils se comprennent sans avoir à se faire des aveux par le truchement du théâtre de marionnettes auquel ils jouent, par les livres dans lesquels ils entrent comme si leur monde imaginaire était de plain pied avec le monde dans lequel ils vivent, ils s'aiment.

Il est beaucoup question, dans ce livre, de portes, de clés, de fenêtres - comment échapper au labyrinthe de la grande maison, comment s'évader des réduits où la mère enferme cette gamine "méchante" qui ne se plie pas à sa volonté, comment se libérer des adultes qui décident à leur place du destin qui sera le leur, autrement qu'en ouvrant des portes qui découvrent des passages nouveaux ou qui donnent sur l'extérieur ? la clé est un cadeau merveilleux et les fenêtres des ouvertures sur des espaces stellaires. Adri rêve que Gavrila lui apprenne à voler et les pages où les deux enfants patinent sur la terrasse entre les draps qui séchent dans le vent sont parmi les plus belles.

L'extérieur lui-même est vu par les yeux des enfants comme le miracle d'une échappée belle - y vivent des adultes qui se sont libérés des contraintes de l'hypocrisie bourgeoise : Eduarda, la tante bien-aimée, le père qui s'est décidé à partir, les frères jumeaux qui quittent la maison sans qu'Adri sache très bien pourquoi, pour rejoindre leur père - mais aussi comme un milieu hostile - les bruits de la guerre civile parviennent jusqu'à eux, sans qu'ils en comprennent le sens, la violence qui s'exerce sur Téo, le domestique qui s'occupe de Gravila, sublime travesti d'un soir de Carnaval.

Il faudra quitter la grande maison et ce ne sera pas, comme ils en avaient rêvé, pour aller écouter les cloches de Rostov; il faut se résigner à abandonner l'enfance - mais le peut-on jamais totalement ? ce livre, écrit par une vieille femme, est la preuve du contraire, elle qui sait de manière si belle, si étrange, refaire vivre les émotions, les souffrances, les rêves et les révoltes de la petite fille qu'elle a été : la figure de l'ange, à ce moment-là rencontré et aimé, il y a fort à parier qu'elle ne l'a jamais abandonnée. Il n'est de littérature authentique, mais c'est une banalité que de le dire, qui ne puise à cette source.

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