"L'ennemi déclaré", c'est sous ce titre qu'ont été publiés, en Folio, (n°5135, septembre 2010) des textes de Genet et des entretiens qu'il a accordés à des journalistes allemands et autrichiens. Textes politiques, Genet répugnant visiblement à parler de lui et de son oeuvre ; et qui sont centrés sur les mouvements dont Genet a accompagné le combat, qu'il s'agisse des Black Panthers ou des Palestiniens. Les raisons de son engagement sont connues - sa détestation de l'ordre blanc, son désir de ne pas se contenter d'une manifestation de plus, mais de s'immerger parmi ces "guerriers" qui tentent de s'arracher à ce même ordre, sa condamnation de la brutalité, son exaltation de la violence.
Ce n'est pas cela qui m'a étonné, dans ces textes ; ce n'est pas non plus cette description hallucinée du camp de Chatila au lendemain des massacres qui s'y sont déroulés sous l'oeil pour lemoins bienveillant des soldats israëliens. C'est la fréquence d'un mot qu'on s'attend mal à trouver dans un tel contexte, celui de "délicatesse".
Il parle de "la délicatesse de coeur" avec laquelle les Blancs, qui soutiennent les Black Panthers, doivent aborder les relations qui se créent entre eux et les Noirs (p.35,37), parce que les Blancs ont tous les droits alors que les Noirs n'en ont aucun ; de la " délicatesse extrême" qui émane des dernières lettres de George Jackson ; du "travail délicat" que le prisonnier "doit exiger de son esprit et de son corps" pour s'éloigner du monde social ; de cette " sorte de délicatesse non apprise [qui] court et parcourt les bases" des feddayin, "délicatesse prudente" afin de ne blesser personne ; de la "sensibillité très délicate à l'égarde ce qu'ici, en Europe, nous continuons à nommer le rebut", dont font preuve les membres de la " R.A.F."
S'agit-il d'une sorte d'esthétisation et d' idéalisation du combat révolutionnaire - Genet parle en effet souvent de sa beauté, de sa poésie - ? je ne crois pas. Il s'agit de montrer ce qui se joue de radicalement nouveau, dans les débuts de l'action révolutionnaire, dans les relations humaines : on passe du mépris brutal qui règne dans nos sociétés à une délicatesse qui esquisse ce que pourrait être un monde nouveau.
Je me demande qui se soucie encore, de nos jours, de délicatesse - quelques poètes attardés ? quelques rêveurs impénitents ?