La douloureuse quête de l'origine

C'est un livre peu ordinaire que celui que Jean-Marc Savoye publie chez Albin Michel, sous le beau et mystérieux titre Et toujours elle m'écrivait. 

C'est un livre peu ordinaire que celui que Jean-Marc Savoye publie chez Albin Michel, sous le beau et mystérieux titre Et toujours elle m'écrivait. Non que soient rares les récits d'analyse - même si, ces derniers temps, ils alimentent moins les collections spécialisées -. Mais parce qu'il n'est pas courant que le psychanalyste y intervienne nommément, en dessous du nom de l'auteur : sous le regard de Philippe Grimbert. On pense aux expériences d'un Ferenczi qui mettaient à mal le sacro-saint rituel de lanalyse, la neutralité exigée de l'analyste et les subtilités du transfert et du contre-transfert. Ici, Grimbert apparaît, en de certains moments-clés, pour commenter le récit de Savoye, pour en expliciter certains points, pour s'interroger sur telle ou telle formule. Ce n'est pas un dialogue, puisque Savoye ne répond pas aux interventions de Grimbert. Plutôt, une ligne mélodique et son contre-point. Et cela crée un effet étrange qui ne manquera pas de heurter les tenants de l'orthodoxie.

D'autant qu'après avoir suivi quelques années une cure chez une lacanienne, mutique comme il se doit et frustrante comme pas deux ; puis avoir passé entre les mains de Fédida quelques années, j'allais dire de bonheur analytique, interrompues par la mort de Fédida ; l'auteur se retrouve gros-jean comme devant, plus averti sans doute des noeuds où se pourrait trouver l'origine de son mal être, mais pas encore apte à les dénouer. Alors, pourquoi pas reprendre la recherche avec un nouvel analyste ? et c'est là qu'intervient, un peu par hasard ( mais, on le sait, rien n'arrive jamais vraiment par hasard...), Grimbert. Nouvelles avancées, nouveaux blocages. Comment s'en sortir ? l'ironie de la vie fait que c'est un thérapeute aux méthodes pour le moins hétérodoxes, partisan de l'Eye Movement Desensitization and Reprocessing, EMDR que Grimbert dans un joli lapsus écrit MERD, qui va lever les derniers obstacles et mettre fin à la plainte, comme aurait dit François Roustang.

Le livre se lit  comme un roman policier, l'enquête avance lentement, se bloque, repart, suit une piste, une autre - rien n'est jamais aussi simple que ce que l'on attend d'ordinaire de la doxa analytique et le lecteur attentif croit avoir compris où tout cela menait alors qu'il n'est jamais au bout de ses surprises.Et il s'agit bien de comprendre pourquoi l'auteur, en dépit de conditions d'existence que beaucoup pourraient lui envier, traîne un taedium vitae, un ennui de vivre que rien ne paraît pouvoir surmonter. Quête de l'origine, des origines, quête du sens qui ne commencera à approcher de son terme que lorsque auront été nouées la question de la vérité et celle de l'écriture. Parce que là est l'essentiel : comment s'autoriser à s'aventurer dans cette entreprise d'écrire, comment se penser et s'assumer comme écrivain alors que cela semble toujours le privilège de l'autre - et Jean-Marc Savoye a longtemps travaillé dans des maisons d'édition prestigieuses avant de fonder la sienne propre - comment passer de l'autre côté du miroir.

Et l'on sait d'emblée que son pari est réussi, qu'il est un écrivain à la langue à la fois précise et élégante, à la fois pudique et pleine d'humour, que sa passion pour les mots exacerbée par l'enjeu même de l'analyse amène à de vraies réussites - entre autres choses, une galerie de portraits, à la fois tendres et cruels, des figures du père et de la mère, de sa fratrie, des femmes qu'il a aimées, des analystes enfin qui l'ont accompagné tout au long de ces années. Les premières pages relatent une ascension du Mont Blanc, vieux rêve d'enfant, risquée pour le pyrénéiste qu'est Savoye - et l'on sent monter son angoisse, malgré la fort jolie guide qui le précède et le rassure, jamais il n'y parviendra, la fatigue est de plus en plus forte, ses jambes pèsent des tonnes, elles ne le portent plus, il ne se supporte plus, le souffle se fait court, et la fascination de l'échec l'entraîne comme un vertige vers le renoncement, rien n'y fait ni la beauté du paysage, ni les encouragements des alpinistes qu'il croise dans le refuge ou sur le chemin de leur retour ni la honte de devoir assumer devant ses garçons qu'il n'a pas été à la hauteur, ni l'humiliation de devoir avouer à sa guide qu'il n'en peut plus et qu'il lui faut s"arrêter, faire demi-tour, abandonner la réalisation de son rêve. Le thème de l'échec ainsi lancé, on peut le suivre jusqu'à son dépassement dans la lumière douloureuse mais apaisante de la vérité. Je laisse volontairement dans l'ombre les étapes par lesquelles il lui a fallu passer pour exciter la curiosité des lecteurs que mérite ce très beau livre.

 

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