rencontre avec Michel Serres autour de son dernier livre, Temps des crises, sous-titré de trois phrases qui en résument la thèse : "Mais que révèle le séisme financier et boursier qui nous secoue aujourd'hui ? Si nous vivons une crise, aucun retour en arrière n'est possible. Il faut donc inventer quelque chose." Les cerises qui illustrent la couverture ne sont sans doute pas celles dont Alain Juppé jurait qu'il n'en mangerait plus en hiver, mais plutôt celles que l'on chantait naguère, à l'époque de la Commune.
Pourtant, Serres ne fait plus guère confiance aux politiques telles que nous les concevons depuis quelques siècles; pas même à celle que pourraient prôner des écolos qu'il inviterait bien volontiers à quelques travaux pratiques dans la nature. Toutes ont le défaut de jouer un jeu à deux protagonistes (vieille figure hégelienne du combat entre le maître et l'esclave et toutes les théories dialectiques qui en sont sorties), alors que nous sommes pris - mais nous ne le savons pas encore - dans un jeu à trois. Et si nous ne prêtons pas attention à ce troisième larron, la nature elle-même, c'est elle qui se rappellera à nous, elle a déjà commencé à le faire, et nous disparaitrons comme ces combattants de Goya qui se tapent à coup de bâton et s'enfoncent dans des sables mouvants.
On retrouve là le thème du Contrat naturel, 1990 déjà ! Thème repris, inlassablement dans les livres suivants et décliné jusqu'à perdre le souffle, tant nous, du simple individu aux prétendus "experts" qui entourent les autres prétendus "responsables" qui nous gouvernent, sommes sourds à cette urgence. Et le problème central (l'échec de Copenhague ne fait que le souligner) demeure celui de savoir qui va parler au nom de la nature, qui va défendre les droits de la nature en ses lieux et places, puisqu'elle ne parle pas. Serres n'a pas trente six mille solutions, il n'en a même qu'une : doivent parler au nom de la nature, au nom de l'eau, de l'air, du feu, de la terre et des vivants (WAFEL), les savants qui parlent la langue de la Biogée, ceux des sciences de la Vie et de la Terre.
Un cycle long se termine - Serres intègre à sa réflexion les temporalités longues - " Cet avantage immense, cette distance et ce décalage par l'asymétrie du couplage [sujet/objet] viennent à leur terme, [tout ce que nous mettons sous le terme de progrès, pour dire vite] car ils virent au désastre. Nouss encourons la vengeance des choses du monde, air, mer, climat et espèces, moins passives que nous le croyions, moins objectives que nous le voulions, moins serves que nous le rêvions. Instable, la situation menace de se renverser. L'ancien esclave pourrait à court terme devenir le maître du maître, autre jeu à deux fort dangereux."
Mais comment faire confiance aux seuls savants ? même à ceux qui herborisent ou observent les petites bêtes et qui semblent bien inoffensifs en regard des physiciens nucléaires ? Il faut un contre-poids et Serres entre, ici, dans l'utopie (ce n'est pas un reproche, loin de là) : si, comme il le dit fort justement, "la hiérarchie, c'est le vol !", le seul espoir réside dans le "partage" des données", des "data", que seul peut permettre le Net et qui aura pour conséquence que chacun sache de quoi il est réellement question dans les décisions à prendre et puisse donner son avis.
Y a du pain sur la planche !