La mort de Jacques Bouveresse

Je laisserai à d'autres plus qualifiés que moi le soin de dire ce que fut l'apport de Jacques Bouveresse dans la vie intellectuelle de la fin du XXème siècle. J'aimerais seulement évoquer quelques images de lui qui m'ont marqué quand j'ai fait sa connaissance à l'ENS, en 1963. Dans les conflits qui animaient l'enseignement de la philo - entre les pro et les anti-althussériens, entre les pro et les anti-derridiens, entre les lacaniens qui n'en avaient que pour leur idole etc.. - Bouveresse était à part. Je supposais qu'il mettait tout ce beau monde dans le même sac - et se scandalisait devant la désinvolture avec laquelle les uns et les autres envoyaient aux orties les références aux philosophes classiques dont il s'était lui-même nourri ; il était convaincu que les questions que ces derniers avaient soulevées, pour rester souvent pendantes, n'en méritaient pas moins d'être prises au sérieux. J'avais le sentiment qu'il bougonnait devant ce gaspillage d'énergie intellectuelle qui ne débouchait pas sur grand chose. Il était véritablement ailleurs - rien d'étonnant qu'il soit aller chercher outre manche une approche beaucoup plus logique (philosophie analytique, Wittgenstein, etc..) qui se méfiait de la séduction stérile à ses yeux des métaphores auxquelles les continentaux avaient recours. Est-ce que je me trompe en pensant qu'il croyait en la philosophie à une époque où il était de bon ton d'en proclamer la mort et que cette croyance il l'avait forgée au cours de ses années de prépa. Il n'était pas prêt à la renier. Un de ses meilleurs livres, Le philosophe chez les autophages, moquait avec humour cette rage de certains qui se disaient pourtant philosophes à saper les bases mêmes sur lesquelles reposait leur discipline.

C'était, au demeurant, un excellent camarade, qui regardait avec bienveillance le conscrit que j'étais, alors que tant d'autres - je ne citerai pas de nom ! - toisaient avec mépris ceux qui n'étaient pas encartés dans le parti (devrais-je dire plutôt la secte) qui était le leur.

J'ai suivi, toujours avec intérêt, au cours des années, les différentes étapes de son travail - il a été un passeur remarquable  (Krauss, Orwell, Musil ...), il a su prendre la défense de ceux que la médiocrité médiatique et universitaire enterrait avec jubilation (Bourdieu), il a su dénoncer avec verve les pseudo-intellos qui s'érigeaient en donneurs de leçons alors qu'ils ne faisaient que se vendre aux thuriféraires de l'ordre dominant.Et quand on relira son oeuvre on verra à quel point il fut  rigoureux sans pour autant jamais être rigide. Un être droit.

Quand il fut nommé au  Collège de France, je lui avais envoyé un petit mot pour lui dire que je me réjouissais de cette nomination - je me doutais qu'elle ne ferait pas plaisir à tout le monde et, avec l'humour qui le caractérisait, il m'avait confié qu'il n'avait pas croulé sous les lettres de félicitations. Quelques larmes de crocodile accompagneront certainement sa mort.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.