Dominique Noguez nous a quittés

Il y avait chez lui une sorte d'humour triste, de goût pour la pitrerie khâgneuse et un sens très grand de la dérision et de la vanité de la comédie humaine. Mais un amour vrai de l'écriture et une voix très particulière qui émergeait de la cacophonie contemporaine.

              La nouvelle est tombée, ce matin. Dominique Noguez est mort, dans la nuit, d'une crise cardiaque. C'est un personnage atypique du monde littéraire qui disparaît. Nous nous sommes connus en khâgne, à Bordeaux ; nous sommes entrés la même année à Ulm. Presque dix ans de compagnonnage. Par la suite, nos voies avaient divergé et nous ne nous sommes retrouvés qu'il y a quelques années, surpris de nous être perdus de vue alors que nous avions, disait-il, tant de choses à nous dire.

              Dominique a toujours écrit. Ce qui nous paraissait évidemment prématuré lorsque nous étions gamins. L'écriture, à cette époque, nous la sacralisions sans doute à l'excès et nous avions trop de pudeur pour faire seulement allusion à nos rêves. Dominique avait compris, avant nous, qu'il faut se mettre le plus tôt possible à l'apprentissage de ce dur labeur. Une fois passée l'agrégation de philo, il s'était lancé dans une thèse sur le cinéma underground canadien - fallait le faire ! Revenu à Paris, il avait enseigné l'esthétique à La Sorbonne. Et les textes qu'il avait accumulés depuis des années commencèrent à être publiés - c'étaient des textes où l'érudition le disputait à la fantaisie la plus débridée, - un mélange souvent détonant qu'on aimait ou qu'on détestait.

              Il eut le Prix Fémina pour un roman, Amour noir, dans la collection de Sollers chez Gallimard. C'était en 1997. Il avait déjà eu le Prix Roger Nimier, deux ans auparavant, pour les Martagons, prix d'estime mais peu de lecteurs. Avec le Fémina, les choses changeaient et Noguez put enfin s'adonner tout entier à l'écriture. Il abandonna l'Université. Il devint, selon cette formule un peu désuète mais finalement assez belle, un homme de lettres. Ce qui impliquait, mais cela il ne le savait pas quand il prit cette décision, un véritable esclavage - les articles, les colloques, les résidences - et les déceptions qui ne manquent pas d'émailler une vie d'écrivain, comme s'il fallait payer d'un échec le succès remporté. Il a dès lors écrit beaucoup de livres - des sérieux, des moins sérieux, des réussis, des moins réussis - normal. Je retiens le beau texte qu'il a consacré à Duras ; les textes réunis sous le titre Legrantécrivain ; Montaigne au bordel et autres surprises. Puis Une année qui commence bien, un récit où il avait décidé de"tout dire. J'ai un retard de sincérité à rattraper, ajoutait-il, il y a longtemps que j'y pense." Enfin, ce dernier roman, L'interruption dans lequel il avait voulu régler quelques comptes avec le milieu philosophique parisien. Et pour terminer, hélas,  ce dernier texte bien dans sa veine sur les aphorismes, Encore une citation, monsieur le Bourreau, sorti il y a quelques semaines chez Albin Michel - il aurait ri de savoir que dans une grande librairie bordelaise, ce livre était inconnu au rayon littérature, mais que, peut-être, au rayon des dictionnaires, j'avais une chance de le trouver.

             Il y avait chez lui une sorte d'humour triste, de goût pour la pitrerie khâgneuse et un sens très grand de la dérision et de la vanité de la comédie humaine. Mais un amour vrai de l'écriture et une voix très particulière qui émergeait de la cacophonie contemporaine. Je sais que beaucoup seront tristes, comme je le suis, de ne plus le lire.

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