Le coup de pied de l'âne

Il y a, chaque année, à l'occasion de la remise des prix décernés par l'Académie, un discours sur la vertu. Louable tradition que chaque impétrant aborde avec toute l'ironie requise entre gens du même monde. Cette année, cet honneur a été réservé à Alain Finkielkraut, qui s'est donné pour tâche de vilipender le «nouvel ordre moral» qui, selon lui, s'est abattu sur notre démocratie

              Il y a, chaque année, à l'occasion de la remise des prix décernés par l'Académie, un discours sur la vertu. Louable tradition que chaque impétrant aborde avec toute l'ironie requise entre gens du même monde : si on m'avait dit un jour que je devrais discourir sur la vertu ; mais, bon, les choses changent et maintenant que je suis vieux, pardon, académicien, je vois les choses différemment, la vertu a du bon, surtout celle dont je me flatte d'être l'avocat, contre tous les vicieux de l'époque que sont ceux qui ne pensent pas comme moi.

             Cette année, cet honneur a été réservé à Alain Finkielkraut, qui s'est donné pour tâche de vilipender le "nouvel ordre moral" qui, selon lui, s'est abattu sur notre démocratie. "Ordre moral", l'expression a, faut-il le rappeler, très mauvaise réputation, si mauvaise que le Petit Robert qui n'en loupe généralement pas une, surtout d'un usage si fréquent, omet de la signaler. Elle évoque la censure d'un pouvoir conservateur et soumis aux impératifs d'une morale dite chrétienne, l'étroitesse de ses jugements et l'hypocrisie de ses comportements. Et qu'on ne lui parle pas de ce fâcheux livre qu'il avait jadis commis avec son ami Pascal Bruckner, Pour un nouveau désordre amoureux, dans lequel ils faisaient l'éloge d'une jouissance très ouverte. Il est comme lui,  Pascal, il en est bien revenu de tout ça et pour cette raison il est cité dans tous les journaux, pensez, il dénonce "cette haine du français pour le travail"- ça c'est du costaud.

              Voilà que notre époque qui a été celle qui est censée s'être affranchie - ah ! mai 68 - de tous les interdits les remplace par de nouvelles exigences qui, à côté de celles qu'elle avait renversées, sont bien pires. Qu'on en juge :"vaincre l'exclusion" - quelle horreur ! rien de plus naturel et de plus simple que d'exclure ceux qui ne sont pas dignes de partager nos valeurs...- "Célébrer l'hospitalité" - comment  ? recevoir chez soi n'importe quel individu, le premier pédezouille venu d'ailleurs sous des prétextes aussi fallacieux que la persécution, la famine etc...? pas possible ; que l'Ancien Testament et le Nouveau tout aussi bien aient fait de l'hospitalité une exigence absolue, monsieur Finkielkraut, esprit fort s'il en est, ne s'en soucie pas le moins du monde ; "effacer les frontières" - le projet européen ? quelle ringardise ! vivent les frontières telles que les définissent ceux qui sont les plus forts, même si elles empiètent sur des territoires qui appartiennent à d'autres ; "abattre les murs de la forteresse" - restons bien au chaud, dans notre forteresse assiégée, devant cette misère du monde qui vient tenter de nous envahir...etc. Ce nouvel ordre moral, tellement odieux à monsieur Finkielkraut, "son drapeau, c'est l'humanité. Son ennemi, c'est la hiérarchie". Quant à lui, il n'a pas peur de se montrer inhumain quand il s'agit de défendre les valeurs essentielles de notre civilisation ; tout cela parce que la hiérarchie qui y règne l'a placé en un lieu d'où il peut délivrer sans trembler sa propre "morale" (guillemets dits de précaution).

            Le Figaro, Valeurs actuelles, le Point relatent avec complaisance ce morceau de "bravoure" et signalent qu'il a été accueilli par des applaudissements nourris. Mais comme monsieur Finkielkraut ne manque pas d'élégance (je ne fais pas allusion à son habit vert dans lequel il apparaît assez gauche - pas un très bon tailleur, sans doute ), d'élégance morale, j'entends, il a le courage d'attaquer sans le nommer quelqu'un qui ne peut pas se défendre, puisqu'il est mort, Michel Serres " Je ne serais pas, dit-il, un grand-papa ronchon (malgré les apparences)" - je rappelle que c'est ainsi que Serres l'avait défini au cours d'une émission sur France culture - ni le bénisseur espiègle du monde qui vient", le terme d'espiègle ne trompe personne, l'allusion est claire aux "Morales espiègles" de ce même Michel Serres. Je ne me donnerai même pas la peine de corriger l'académicien sur cette accusation éculée d'optimisme aveugle qui poursuit Serres. Ce n'est un secret pour personne que ces deux-là ne s'entendaient pas, mais choisir cette occasion pour tenter de régler on compte à celui qui n'est plus là pour se défendre :

            le coup de pied de l'âne, je vous dis.

 

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