Les coeurs déchiquetés d'Hervé Le Corre

Beaucoup lu de livres, ces derniers temps - est-il meilleur moyen d'oublier la pluie qui détrempe mon jardin, le gargouillis du débat politique, les espoirs délavés ? J'en retiens un seul, pour l'instant, non qu'il m'ait remonté le moral, mais c'est un beau livre, sombre, noir, tragique comme le monde dans lequel nous vivons et, pourtant traversé de tant de compassion pour les petits (les enfants, les femmes, les laissés pour compte) toujours victimes des monstres qui les écrasent qu'on en ressort à la fois plein de rage et d'amour. Ce livre : Les coeurs déchiquetés d'Hervé Le Corre est publié chez Rivages. Pour les amateurs de noir, Le Corre n'est pas un inconnu. Après avoir publié quatre romans dans la Série noire : La douleur des morts, Du sable dans la bouche, Les effarés et Copyright, qui sont, dans la veine de la littérature noire, des plongées dans les dérives qu"engendre une société malade de son injustice fondamentale, des coups de gueule, aussi, il a donné, avec L'homme aux lèvres de saphir, un étonnant thriller historique et littéraire où, pendant la Commune de Paris, un tueur en série suit à la lettre Les chants de Maldoror - c'est, à mes yeux, son livre le plus accompli.

Avec Les coeurs déchiquetés, Le Corre revient sur des lieux qu'il connait bien : un Bordeaux qui n'est pas celui des Chartrons ou du Triangle, mais celui des quartiers populaires ; un Médoc qui n'a rien à voir avec les châteaux et les fêtes somptueuses qui s'y donnent, mais où vit un sous-prolétariat agricole parmi les plus misérables qui soient. C'est là que se croisent deux destins, celui de Victor, un gamin de douze ou treize ans, qui a découvert en rentrant de l'école le cadavre de sa mère massacrée, celui de Vilar, un flic détruit par la disparition de son fils, enlevé à la sortie de l'école. Victor est confié à un foyer puis à une famille d'accueil - il n'est pas très bavard, ce môme, avec sa souffrance chevillée à l'âme, son seul bien est l'urne qui contient les cendres de sa mère, il ne parle qu'à son fantôme, mais il va découvrir des gens simples dont l'amour l'aide à survivre - Julien, son compagnon de misère, incroyable chasseur de serpents, Marilou, la fille de la maison, et Rebecca, la cousine trop vite grandie, ses secrets et ses haines -. Tous les chapitres qui lui sont consacrés sont justes et plein de trouvailles.

De son côté, Vilar enquête sur l'assassinat de la mère de Victor. Et une enquête est toujours une enquête. Mais au fur et à mesure qu'il reconstitue la vie de Nadia - un lien s'établit entre cette affaire et la disparition de son fils - il est harcelé par les appels d' un type qui semble être très exactement renseigné sur ce qui est arrivé à son fils et sur la progression de l'enquête de Vilar. Comment ce type se lance sur les traces de Victor, et quelle va être l'issue de ce drame, je ne vais évidemment pas vous le dire - à vous d'y aller voir !

Il fait très chaud, dans cette histoire, une chaleur étouffante, écrasante de soleil blanc et de poussière, comme cela arrive dans ce coin du Sud-Ouest, les protagonistes ont toujours à supporter cette moiteur, cette sueur qui les innonde - nul répit, nulle fraîcheur. Sauf la nuit, sauf au bord de l'estuaire où Victor trouvera le salut, après cette rencontre avec un cheval sauvage que Le Corre raconte en des pages véritablement inspirées.

Il n'y a pas de happy end - peut-il jamais y en avoir ? mais l'eau peut laver bien des noirceurs, bien des souffrances ; elle peut également noyer les malheurs insurmontables.

Voilà. Il faut lire Le Corre. C'est un formidable écrivain.

 

 

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